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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes de Béranger, 1839

Jeanne-la-rousse

OU LA FEMME DU BRACONNIER

Pierre-Jean de Béranger· 48 vers

Air : Soir et matin sur la fougère

Un enfant dort à sa mamelle ;Elle en porte un autre à son dos.L’aîné qu’elle traîne après elle,Gèle pieds nus dans ses sabots.Hélas ! des gardes qu’il courrouceAu loin, le père est prisonnier.Dieu, veillez sur Jeanne-la-Rousse ;On a surpris le braconnier.

Je l’ai vue heureuse et parée ;Elle cousait, chantait, lisait.Du magister fille adorée,Par son bon cœur elle plaisait.J’ai pressé sa main blanche et douce.En dansant sous le marronnier.Dieu, veillez sur Jeanne-la-Rousse ;On a surpris le braconnier.

Un fermier riche et de son âge,Qu’elle espérait voir son époux,La quitta, parce qu’au villageOn riait de ses cheveux roux.Puis deux, puis trois ; chacun repousseJeanne qui n’a pas un denier.Dieu, veillez sur Jeanne-la-Rousse ;On a surpris le braconnier.

Mais un vaurien dit : « Rousse ou blonde,« Moi, pour femme, je te choisis.« En vain les gardes font la ronde ;« J’ai bon repaire et trois fusils.« Faut-il bénir mon lit de mousse ;« Du château payons l’aumônier. »Dieu, veillez sur Jeanne-la-Rousse ;On a surpris le braconnier.

Doux besoin d’être épouse et mèreFit céder Jeanne qui, trois fois,Depuis, dans une joie amère,Accoucha seule au fond des bois.Pauvres enfants ! chacun d’eux pousseFrais comme un bouton printanier.Dieu, veillez sur Jeanne-la-Rousse ;On a surpris le braconnier.

Quel miracle un bon cœur opère !Jeanne, fidèle à ses devoirs,Sourit encor ; car, de leur père,Ses fils auront les cheveux noirs.Elle sourit ; car sa voix douceRend l’espoir à son prisonnier.Dieu, veillez sur Jeanne-la-Rousse ;On a surpris le braconnier.

48 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Béranger, Paris, H. FOURNIER AÎNÉ, ÉDITEUR, 1839· numérisation wikisource.org· Sources