Œuvres complètes de Béranger, 1839
Les reliques
Air : Donnez-vous la peine d’attendre
D’un saint de paroisse en crédit,Seul un soir je baisais la châsse.Vient un bon vieillard qui me dit :Veux-tu qu’il parle ? Oh ! oui, de grâce.Oui, dis-je ; et me voilà béant ;Voilà qu’il fait des croix magiques ;Voilà le saint sur son séant,Qui dit, d’un ton de mécréant :« Dévots, baisez donc mes reliques ;« Baisez, baisez donc mes reliques. »
Il rit, ce squelette incivil,Il rit à s’en tenir les côtes.« Depuis huit siècles, poursuit-il,« Je grille en enfer pour mes fautes ;« Mais un prêtre au nez bourgeonné,« Pour mieux dîmer sur ses pratiques,« Par un tour bien imaginé,« Fit un saint des os d’un damné.« Dévots, baisez donc mes reliques ;« Baisez, baisez donc mes reliques.
« De mon temps, je fus bateleur,« Ribaud, filou, témoin à gage.« Puis, en grand m’étant fait voleur,« J’eus d’un baron mœurs et langage.« De leurs châsses, dans mes larcins,« J’ai dépouillé des basiliques.« Au feu, j’ai jeté de bons saints.« Du ciel admirez les desseins.« Dévots, baisez donc mes reliques ;« Baisez, baisez donc mes reliques.
« Baisez, sous ce dais de velours,« La sainte qu’on priera dimanche.« C’est une Juive, mes amours,« Dont l’œil fut noir et la peau blanche.« Grâce à ses charmes réprouvés,« Dix prélats sont morts hérétiques ;« Vingt moines sont morts énervés.« Trouvez mieux si vous le pouvez.« Dévots, baisez donc ses reliques ;« Baisez, baisez donc ses reliques.
« Près d’elle est un vieux crâne étroit ;« Baisez ce saint d’une autre espèce.« Jadis de larron maladroit,« Il devint bourreau plein d’adresse.« Nos rois, pour se bien divertir,« L’occupaient aux fêtes publiques.« Hélas ! je lui dois, sans mentir,« L’honneur de passer pour martyr.« Dévots, baisez donc ses reliques ;« Baisez, baisez donc ses reliques.
« Sous les noms de pieux patrons,« Ainsi nos corps, mis en spectacle,« Font pleuvoir l’argent dans les troncs ;« C’est là notre plus grand miracle.« Mais du diable j’entends le cor.« Bonsoir, messieurs les catholiques. »Il se recouche, et vole encorSur l’autel un crucifix d’or.Dévots, baisez donc des reliques !Baisez, baisez donc des reliques !
60 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Béranger, Paris, H. FOURNIER AÎNÉ, ÉDITEUR, 1839· numérisation wikisource.org· Sources