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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes de Béranger, 1839

L’alchimiste

Pierre-Jean de Béranger· 48 vers

Air de la Bonne vieille ; ou d’Aristippe

Tu vas, dis-tu, vieux et pauvre alchimiste,Tirer de l’or des métaux indigents,Et, faisant plus pour moi que l’âge attriste,Me rajeunir par de secrets agents.J’ouvre ma bourse à ta science occulte.Mon cœur crédule au grand œuvre a recours.Chacun pourtant conservera son culte.Tout l’or pour toi, mais rends-moi mes beaux jours.

Sur ce brasier souffle donc en silence,Ou d’un vieux livre interroge les mots .Ton art est sûr ; le Pactole et JouvenceDans ce creuset vont marier leurs flots.L’œil sur ce feu, que tu rêves de choses !Vois-tu déjà le sourire des cours ?Moi, pour mon front je n’attends que des roses.Tout l’or pour toi, mais rends-moi mes beaux jours.

Ivre d’espoir, quel délire t’égare !« Ô rois, dis-tu, baisez mes pieds poudreux.« J’aurai plus d’or que Cortez et Pizarre« N’en ont conquis pour d’autres que pour eux. »Naguère encor, toi qui vivais d’aumônes,Déjà l’orgueil rugit dans tes discours.Achète au poids et sceptres et couronnes.Tout l’or pour toi, mais rends-moi mes beaux jours.

Oui, rends-moi-les avec leur indigence ;Rends à mon âme un corps plus vigoureux ;À mon esprit ôte l’expérience ;Souffle en mon cœur un sang plus généreux.Puis t’échappant de ton palais de marbre,En char pompeux bercé sur le velours,Vois-moi dormir, heureux au pied d’un arbre.Tout l’or pour toi, mais rends-moi mes beaux jours.

Je sais pourtant ce que vaut la richesse ;Mais j’aime encor ; je possède et, cent fois,J’ai craint de voir ma trop jeune maîtresseCompter mes ans et les siens par ses doigts.C’est du soleil qui sied à sa peau brune ;C’est de l’été qu’il faut à nos amours.Celle que j’aime est sourde à la fortune.Tout l’or pour toi, mais rends-moi mes beaux jours.

Mais au creuset ta main que trouve-t-elle ?Rien ! te voilà plus pauvre et moi plus vieux.« Non, non, dis-tu ; demain, lune nouvelle ;« Recommençons ; demain nous serons dieux. »Tu mens, vieillard ; mais d’erreurs caressantesJ’ai tant besoin, que je te crois toujours.Sur mon front nu, vois ces rides naissantes.Tout l’or pour toi, mais rends-moi mes beaux jours.

48 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Béranger, Paris, H. FOURNIER AÎNÉ, ÉDITEUR, 1839· numérisation wikisource.org· Sources