Œuvres complètes de Béranger, 1839
Les cinq étages
Air : Dans cette maison à quinze ans ou J’étais bon chasseur autrefois
Dans la soupente d’un portierJe naquis au rez-de-chaussée.Par tous les laquais du quartier,À quinze ans, je fus pourchassée.Mais bientôt un jeune seigneurM’enlève à leur doux caquetage.Ma vertu me vaut cet honneur ;Et je monte au premier étage.
Là, dans un riche appartement,Mes mains deviennent des plus blanches ;Grâce à l’or de mon jeune amant,Là, tous les jours sont des dimanches ;Mais, par trop d’amour emporté,Il meurt. Ah ! pour moi quel veuvage !Mes pleurs respectent ma beauté ;Et je monte au deuxième étage.
Là, je trompe un vieux duc et pairDont le neveu touche mon âme :Ils ont d’un feu payé bien cher,L’un la cendre et l’autre la flamme.Vient un danseur ; nouveaux amours !La noblesse alors déménage.Mon miroir me sourit toujours ;Et je monte au troisième étage.
Là, je plume un bon gros Anglais,Qui me croit et veuve et baronne ;Puis deux financiers vieux et laids ;Même un prélat, Dieu me pardonne !Mais un escroc que je chérisMe vole en parlant mariage.Je perds tout ; j’ai des cheveux gris ;Et je monte encore un étage.
Au quatrième, autre métier.Des nièces me sont nécessaires ;Nous scandalisons le quartier,Nous nous moquons des commissaires.Mangeant mon pain à la vapeur,Des plaisirs je fais le ménage.Trop vieille enfin je leur fais peur ;Et je monte au cinquième étage.
Dans la mansarde me voilà,Me voilà pauvre balayeuse.Seule et sans feu, je finis làMa vie au printemps si joyeuse.Je conte à mes voisins surprisMa fortune à différents âges,Et j’en trouve encor des débrisEn balayant les cinq étages.
48 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Béranger, Paris, H. FOURNIER AÎNÉ, ÉDITEUR, 1839· numérisation wikisource.org· Sources