Œuvres complètes de Béranger, 1839
Prédiction de Nostradamus pour l’an deux mil
Air des Trois couleurs
Nostradamus, qui vit naître Henri-Quatre,Grand astrologue, a prédit dans ses vers,Qu’en l’an deux mil, date qu’on peut débattre,De la médaille on verrait le revers.Alors, dit-il, Paris dans l’allégresse,Au pied du Louvre ouïra cette voix :« Heureux Français, soulagez ma détresse ;« Faites l’aumône (bis) au dernier de vos rois. »
Or, cette voix sera celle d’un hommePauvre, à scrofule, en haillons, sans souliers,Qui, né proscrit, vieux, arrivant de Rome,Fera spectacle aux petits écoliers.Un sénateur criera : « L’homme à besace !« Les mendiants sont bannis par nos lois. »‒ « Hélas ! monsieur, je suis seul de ma race.« Faites l’aumône au dernier de vos rois. »
« Es-tu vraiment de la race royale ? »‒ « Oui, répondra cet homme fier encor.« J’ai vu dans Rome, alors ville papale,« À mon aïeul, couronne et sceptre d’or.« Il les vendit pour nourrir le courage« De faux agents, d’écrivains maladroits.« Moi, j’ai pour sceptre un bâton de voyage.« Faites l’aumône au dernier de vos rois.
« Mon père âgé, mort en prison pour dettes,« D’un bon métier n’osa point me pourvoir.« Je tends la main ; riches, partout vous êtes« Bien durs au pauvre, et Dieu me l’a fait voir.« Je foule enfin cette plage féconde« Qui repoussa mes aïeux tant de fois.« Ah ! par pitié pour les grandeurs du monde,« Faites l’aumône au dernier de vos rois. »
Le sénateur dira : « Viens ; je t’emmène« Dans mon palais ; vis heureux parmi nous.« Contre les rois nous n’avons plus de haine :« Ce qu’il en reste embrasse nos genoux.« En attendant que le sénat décide,« À ses bienfaits si ton sort a des droits,« Moi, qui suis né d’un vieux sang régicide,« Je fais l’aumône au dernier de nos rois. »
Nostradamus ajoute en son vieux style :La république au prince accorderaCent louis de rente, et, citoyen utile,Pour maire, un jour, Saint-Cloud le choisira.Sur l’an deux mil on dira dans l’histoire,Qu’assise au trône et des arts et des lois,La France en paix, reposant sous sa gloire,A fait l’aumône au dernier de ses rois.
48 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Béranger, Paris, H. FOURNIER AÎNÉ, ÉDITEUR, 1839· numérisation wikisource.org· Sources