Œuvres complètes de Béranger, 1839
Souvenirs d’enfance
1831 À MES PARENTS ET AMIS DE PÉRONNE VILLE OÙ J’AI PASSÉ UNE PARTIE DE MA JEUNESSE, DE 1790 À 1796
Air Air de la Ronde des Comédiens
Lieux où jadis m’a bercé l’Espérance,Je vous revois à plus de cinquante ans.On rajeunit aux souvenirs d’enfance,Comme on renaît au souffle du printemps.
Salut ! à vous, amis de mon jeune âge.Salut ! parents que mon amour bénit.Grâce à vos soins, ici, pendant l’orage,Pauvre oiselet, j’ai pu trouver un nid.
Je veux revoir jusqu’à l’étroite geôle,Où, près de nièce aux frais et doux appas,Régnait sur nous le vieux maître d’école,Fier d’enseigner ce qu’il ne savait pas.
J’ai fait ici plus d’un apprentissage,À la paresse, hélas ! toujours enclin.Mais je me crus des droits au nom de sage,Lorsqu’on m’apprit le métier de Franklin.
C’était à l’âge où naît l’amitié franche,Sol que fleurit un matin plein d’espoir.Un arbre y croît dont souvent une brancheNous sert d’appui pour marcher jusqu’au soir.
Lieux où jadis m’a bercé l’Espérance,Je vous revois à plus de cinquante ans.On rajeunit aux souvenirs d’enfance,Comme on renaît au souffle du printemps.
C’est dans ces murs qu’en des jours de défaites,De l’ennemi j’écoutais le canon.Ici ma voix, mêlée aux chants des fêtes,De la patrie a bégayé le nom.
Âme rêveuse, aux ailes de colombe,De mes sabots, là, j’oubliais le poids.Du ciel, ici, sur moi la foudre tombeEt m’apprivoise avec celle des rois.
Contre le sort ma raison s’est arméeSous l’humble toit, et vient aux mêmes lieuxNarguer la gloire, inconstante fuméeQui tire aussi des larmes de nos yeux.
Amis, parents, témoins de mon aurore,Objets d’un culte avec le temps accru,Oui, mon berceau me semble doux encore,Et la berceuse a pourtant disparu.
Lieux où jadis m’a bercé l’Espérance,Je vous revois à plus de cinquante ans.On rajeunit aux souvenirs d’enfance,Comme on renaît au souffle du printemps.
44 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Béranger, Paris, H. FOURNIER AÎNÉ, ÉDITEUR, 1839· numérisation wikisource.org· Sources