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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes de Béranger, 1839

L’ange gardien

Pierre-Jean de Béranger· 60 vers

Air : Jadis un célèbre empereur

À l’hospice un gueux tout perclusVoit apparaître son bon ange ;Gaîment il lui dit : Ne faut plusQue votre altesse se dérange.Tout compté, je ne vous dois rien :Bon ange, adieu ; portez-vous bien.

Sur la paille, né dans un coin,Suis-je enfant du Dieu qu’on nous prêche ?Oui, dit l’ange ; aussi j’eus grand soinQue ta paille fût toujours fraîche.Tout compté, je ne vous dois rien :Bon ange, adieu ; portez-vous bien.

Jeune et vivant à l’abandon,L’aumône fut mon patrimoine.Oui, dit l’ange, et je te fis donDes trois besaces d’un vieux moine.Tout compté, je ne vous dois rien :Bon ange, adieu ; portez-vous bien.

Soldat bientôt, courant au feu,Je perdis une jambe en route.Oui, dit l’ange ; mais avant peuCette jambe aurait eu la goutte.Tout compté, je ne vous dois rien :Bon ange, adieu ; portez-vous bien.

Pour mes jours gras, du vin fraudéMit le juge après mes guenilles.Oui, dit l’ange ; mais je plaidai :Tu ne fus qu’un an sous les grilles.Tout compté, je ne vous dois rien :Bon ange, adieu ; portez-vous bien.

Chez Vénus j’entre en maraudeur ;C’est tout fruit vert que j’en rapporte.Oui, dit l’ange ; mais, par pudeur,Là je te quittais à la porte.Tout compté, je ne vous dois rien :Bon ange, adieu ; portez-vous bien.

D’un laidron je deviens l’époux,Priant qu’il ne soit que volage.Oui, dit l’ange ; mais nul de nousNe se mêle de mariage.Tout compté, je ne vous dois rien :Bon ange, adieu ; portez-vous bien.

Vieillard, affranchi de regrets,Au terme heureux enfin atteins-je ?Oui, dit l’ange, et je tiens tout prêtsDe l’huile, un prêtre et du vieux linge.Tout compté, je ne vous dois rien :Bon ange, adieu ; portez-vous bien.

De l’enfer serai-je habitant,Ou droit au ciel veut-on que j’aille ?Oui, dit l’ange ; ou bien non, pourtant.Crois-moi, tire à la courte paille.Tout compté, je ne vous dois rien :Bon ange, adieu ; portez-vous bien.

Ce pauvre diable ainsi parlantMettait en gaîté tout l’hospice.Il éternue, et, s’envolant,L’ange lui dit : Dieu te bénisse !Tout compté, je ne vous dois rien :Bon ange, adieu ; portez-vous bien.

60 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Béranger, Paris, H. FOURNIER AÎNÉ, ÉDITEUR, 1839· numérisation wikisource.org· Sources