Œuvres complètes de Béranger, 1839
La déesse
SUR UNE PERSONNE QUE L’AUTEUR A VUE REPRÉSENTER LA LIBERTÉ DANS UNE DES FÊTES DE LA RÉVOLUTION
Air de la petite Gouvernante
Est-ce bien vous, vous que je vis si belleQuand tout un peuple, entourant votre char,Vous saluait du nom de l’immortelleDont votre main brandissait l’étendard ?De nos respects, de nos cris d’allégresse,De votre gloire et de votre beauté,Vous marchiez fière : oui, vous étiez déesse,Déesse de la Liberté.
Vous traversiez des ruines gothiques ;Nos défenseurs se pressaient sur vos pas :Les fleurs pleuvaient, et des vierges pudiquesMêlaient leurs chants à l’hymne des combats.Moi, pauvre enfant, dans une coupe amère,En orphelin par le sort allaité,Je m’écriais : « Tenez-moi lieu de mère,« Déesse de la Liberté. »
De noms affreux cette époque est flétrie ;Mais, jeune alors, je n’ai rien pu juger :En épelant le doux mot de patrieJe tressaillais d’horreur pour l’étranger.Tout s’agitait, s’armait pour la défense ;Tout était fier, surtout la pauvreté.Ah ! rendez-moi les jours de mon enfance,Déesse de la Liberté.
Volcan éteint sous les cendres qu’il lance,Après vingt ans ce peuple se rendort ;Et l’étranger, apportant sa balance,Lui dit deux fois : « Gaulois, pesons ton or. »Quand notre ivresse, au ciel rendant hommage,Sur un autel élevait la beauté,D’un rêve heureux vous n’étiez que l’image,Déesse de la Liberté.
Je vous revois, et le temps trop rapideTernit ces yeux où riaient les Amours ;Je vous revois, et votre front qu’il rideSemble à ma voix rougir de vos beaux jours.Rassurez-vous : char, autels, fleurs, jeunesse,Gloire, vertu, grandeur, espoir, fierté,Tout a péri ; vous n’êtes plus déesse,Déesse de la Liberté.
40 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Béranger, Paris, H. FOURNIER AÎNÉ, ÉDITEUR, 1839· numérisation wikisource.org· Sources