Œuvres complètes de Béranger, 1839
La nature
Air : Ah ! que de chagrins dans la vie
Combien la nature est fécondeEn plaisirs ainsi qu’en douleurs !De noirs fléaux couvrent le mondeDe débris, de sang et de pleurs.(bis.)Mais à ses pieds la beauté nous attire ;Mais des raisins le nectar est foulé.Coulez, bons vins ; femmes, daignez sourire ;Et l’univers est consolé.
Chaque pays eut son déluge ;Hélas ! peut-être jour et nuitUne arche est encor le refugeDe mortels que l’onde poursuit.Sitôt qu’Iris brille sur leur navire,Et que vers eux la colombe a volé,Coulez, bons vins ; femmes, daignez sourire ;Et l’univers est consolé.
Quel autre champ de funérailles !L’Etna s’agite, et, furieux,Semble, du fond de ses entrailles,Vomir l’enfer contre les cieux.Mais pour renaître enfin sa rage expire :Il se rasseoit sur le monde ébranlé.Coulez, bons vins ; femmes, daignez sourire ;Et l’univers est consolé.
Dieu ! que de souffrances nouvelles !L’affreux vautour de l’Orient,La peste a déployé ses ailesSur l’homme qui tombe en fuyant.Le ciel s’apaise, et la pitié respire ;On tend la main au malade exilé.Coulez, bons vins ; femmes, daignez sourire ;Et l’univers est consolé.
Mars enfin comble nos misères :Des rois nous payons les défis.Humide encor du sang des pères,La terre boit le sang des fils.Mais l’homme aussi se lasse de détruire,Et la nature à son cœur a parlé.Coulez, bons vins ; femmes, daignez sourire ;Et l’univers est consolé.
Ah ! loin d’accuser la nature,Du printemps chantons le retour ;Des roses de sa chevelureParfumons la joie et l’amour.Malgré l’horreur que l’esclavage inspire,Sur les débris d’un empire écroulé,Coulez, bons vins ; femmes, daignez sourire ;Et l’univers est consolé.
48 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Béranger, Paris, H. FOURNIER AÎNÉ, ÉDITEUR, 1839· numérisation wikisource.org· Sources