Œuvres complètes de Béranger, 1839
Le pape musulman
Air : Eh ! ma mère, est-c’que j’sais ça ?
Jadis voyageant pour Rome,Un pape, né sous le froc,Pris sur mer, fut, le pauvre homme,Mené captif à Maroc.D’abord il tempête, il sacre,Reniant Dieu bel et bien.‒ Saint-Père, lui dit son diacre,Vous vous damnez comme un chien.
Sur un pal que l’on aiguiseCroyant déjà qu’on le met,Le fondement de l’égliseDit : Invoquons Mahomet.Ce prophète en vaut bien d’autres ;Je me fais son paroissien.‒ Saint-Père, au nez des apôtresVous vous damnez comme un chien.
Aye ! aye ! on le circoncise.Le voilà bon musulman,Sinon parfois qu’il se griseAvec un coquin d’iman.Il fait de sa vieille BibleUn usage peu chrétien.‒ Saint-Père, c’est trop risible ;Vous vous damnez comme un chien.
En vrai corsaire il s’équipe ;Pour le Croissant il combat,Prend le sorbet et la pipe ;Dans un harem il s’ébat.Près des femmes qu’il capture,Voyez donc ce grand vaurien !‒ Saint-Père, quelle posture !Vous vous damnez comme un chien.
À Maroc survient la peste ;Soudain fuit notre forban,Qui dans Rome, d’un air leste,Rentre avec son beau turban.‒ Souffrez qu’on vous rebaptise.‒ Non, dit-il, ça n’y fait rien.‒ Saint-Père, quelle bêtise !Vous vous damnez comme un chien.
Depuis, frondant nos mystères,Ce renégat enragéVeut vider les monastères,Veut marier le clergé.Sous lui l’église déchueNe brûle juif ni païen.‒ Saint-Père, Rome est fichue ;Vous vous damnez comme un chien.
48 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Béranger, Paris, H. FOURNIER AÎNÉ, ÉDITEUR, 1839· numérisation wikisource.org· Sources