Œuvres complètes de Béranger, 1839
Les bohémiens
Air : Mon pèr’ m’a donné un mari
Sorciers, bateleurs ou filous,Reste immondeD’un ancien monde ;Sorciers, bateleurs ou filous,Gais Bohémiens, d’où venez-vous ?
D’où nous venons ? l’on n’en sait rien.L’hirondelleD’où vous vient-elle ?D’où nous venons ? l’on n’en sait rien.Où nous irons, le sait-on bien ?
Sans pays, sans prince et sans lois,Notre vieDoit faire envie :Sans pays, sans prince et sans lois,L’homme est heureux un jour sur trois.
Tous indépendants nous naissons,Sans égliseQui nous baptise ;Tous indépendants nous naissonsAu bruit du fifre et des chansons.
Nos premiers pas sont dégagés,Dans ce mondeOù l’erreur abonde ;Nos premiers pas sont dégagésDu vieux maillot des préjugés.
Au peuple, en butte à nos larcins,Tout grimoireEn peut faire accroire ;Au peuple, en butte à nos larcins,Il faut des sorciers et des saints.
Trouvons-nous Plutus en chemin,Notre bandeGaîment demande ;Trouvons-nous Plutus en chemin,En chantant nous tendons la main.
Pauvres oiseaux que Dieu bénit !De la villeQu’on nous exile ;Pauvres oiseaux que Dieu bénit,Au fond des bois pend notre nid.
À tâtons l’Amour, chaque nuit,Nous attèleTous pêle-mêle ;À tâtons l’Amour, chaque nuit,Nous attèle au char qu’il conduit.
Ton œil ne peut se détacher,PhilosopheDe mince étoffe ;Ton œil ne peut se détacherDu vieux coq de ton vieux clocher.
Voir c’est avoir. Allons courir !Vie erranteEst chose enivrante.Voir c’est avoir. Allons courir !Car tout voir c’est tout conquérir.
Mais à l’homme on crie en tout lieu,Qu’il s’agite,Ou croupisse au gîte ;Mais à l’homme on crie en tout lieu« Tu nais, bonjour ; tu meurs, adieu. »
Quand nous mourons, vieux ou bambin,Homme ou femme,À Dieu soit notre âme !Quand nous mourons, vieux ou bambin,On vend le corps au carabin.
Nous n’avons donc, exempts d’orgueil,De lois vaines,De lourdes chaînes ;Nous n’avons donc, exempts d’orgueil,Ni berceau, ni toit, ni cercueil.
Mais, croyez-en notre gaîté,Noble ou prêtre,Valet ou maître ;Mais, croyez-en notre gaîté,Le bonheur c’est la liberté.
Oui, croyez-en notre gaîté,Noble ou prêtre,Valet ou maître ;Oui, croyez-en notre gaîté,Le bonheur c’est la liberté.
80 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Béranger, Paris, H. FOURNIER AÎNÉ, ÉDITEUR, 1839· numérisation wikisource.org· Sources