Œuvres complètes de Béranger, 1839
Les souvenirs du peuple
Air : Passez votre chemin, beau sire
On parlera de sa gloireSous le chaume bien longtemps.L’humble toit, dans cinquante ans,Ne connaîtra plus d’autre histoire.Là viendront les villageoisDire alors à quelque vieille :Par des récits d’autrefois,Mère, abrégez notre veille.Bien, dit-on, qu’il nous ait nui,Le peuple encor le révère,Oui, le révère.Parlez-nous de lui, grand’mère ;Parlez-nous de lui. (bis)
Mes enfants, dans ce village,Suivi de rois, il passa.Voilà bien longtemps de ça ;Je venais d’entrer en ménage.À pied grimpant le coteauOù pour voir je m’étais mise,Il avait petit chapeauAvec redingote grise.Près de lui je me troublai,Il me dit : Bonjour, ma chère,Bonjour, ma chère.‒ Il vous a parlé, grand’mère !Il vous a parlé !
L’an d’après, moi, pauvre femme,À Paris étant un jour,Je le vis avec sa cour :Il se rendait à Notre-Dame.Tous les cœurs étaient contents ;On admirait son cortège.Chacun disait : Quel beau temps !Le ciel toujours le protège.Son sourire était bien doux ;D’un fils Dieu le rendait père,Le rendait père.‒ Quel beau jour pour vous, grand’mère !Quel beau jour pour vous !
Mais, quand la pauvre ChampagneFut en proie aux étrangers,Lui, bravant tous les dangers,Semblait seul tenir la campagne.Un soir, tout comme aujourd’hui,J’entends frapper à la porte ;J’ouvre, bon Dieu ! c’était luiSuivi d’une faible escorte.Il s’assoit où me voilà,S’écriant : Oh ! quelle guerre !Oh ! quelle guerre !‒ Il s’est assis là, grand’mère !Il s’est assis là !
J’ai faim, dit-il ; et bien viteJe sers piquette et pain bis ;Puis il sèche ses habits,Même à dormir le feu l’invite.Au réveil, voyant mes pleurs,Il me dit : Bonne espérance !Je cours de tous ses malheurs,Sous Paris venger la France.Il part ; et comme un trésorJ’ai depuis gardé son verre,Gardé son verre.‒ Vous l’avez encor, grand’mère !Vous l’avez encor !
Le voici. Mais à sa perteLe héros fut entraîné.Lui, qu’un pape a couronné,Est mort dans une île déserte.Longtemps aucun ne l’a cru ;On disait : Il va paraître.Par mer il est accouru ;L’étranger va voir son maître.Quand d’erreur on nous tira,Ma douleur fut bien amère !Fut bien amère !‒ Dieu vous bénira, grand’mère ;Dieu vous bénira.
78 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Béranger, Paris, H. FOURNIER AÎNÉ, ÉDITEUR, 1839· numérisation wikisource.org· Sources