Œuvres complètes de Béranger, 1839
Les deux grenadiers
AVRIL 1814
Air : Guide mes pas, ô Providence ! (des Deux Journées)
À notre poste on nous oublie.Richard, minuit sonne au château.
Nous allons revoir l’Italie.Demain, adieu Fontainebleau.
Par le ciel ! que j’en remercie,L’île d’Elbe est un beau climat.
Fût-elle au fond de la Russie,Vieux grenadiers, suivons un vieux soldat.
Vieux grenadiers, suivons un vieux soldat,Suivons un vieux soldat. (bis.)
Qu’elles sont promptes les défaites !Où sont Moscou, Wilna, Berlin ?Je crois voir sur nos baïonnettesLuire encor les feux du Kremlin.Et, livré par quelques perfides,Paris coûte à peine un combat !Nos gibernes n’étaient pas vides.Vieux grenadiers, suivons un vieux soldat.
Chacun nous répète : Il abdique.Quel est ce mot ? Apprends-le-moi.Rétablit-on la république ?
Non, puisqu’on nous ramène un roi.L’empereur aurait cent couronnes,Je concevrais qu’il les cédât ;Sa main en faisait des aumônes.Vieux grenadiers, suivons un vieux soldat.
Une lumière, à ces fenêtres,Brille à peine dans le château.
Les valets à nobles ancêtresOnt fui, le nez dans leur manteau.Tous, dégalonnant leurs costumes,Vont au nouveau chef de l’étatDe l’aigle mort vendre les plumes.Vieux grenadiers, suivons un vieux soldat.
Des maréchaux, nos camarades,Désertent aussi gorgés d’or.
Notre sang paya tous leurs grades ;Heureux qu’il nous en reste encor !Quoi ! la Gloire fut en personneLeur marraine un jour de combat ,Et le parrain on l’abandonne !Vieux grenadiers, suivons un vieux soldat.
Après vingt-cinq ans de servicesJ’allais demander du repos.
Moi, tout couvert de cicatrices,Je voulais quitter les drapeaux ;Mais, quand la liqueur est tarie,Briser le vase est d’un ingrat.Adieu, femme, enfants et patrie !Vieux grenadiers, suivons un vieux soldat.
Vieux grenadiers, suivons un vieux soldat,Suivons un vieux soldat.
52 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Béranger, Paris, H. FOURNIER AÎNÉ, ÉDITEUR, 1839· numérisation wikisource.org· Sources