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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes de Béranger, 1839

Les esclaves gaulois

ADRESSÉE À MANUEL 1824

Pierre-Jean de Béranger· chanson· 64 vers

Air : Un soldat, par un coup funeste

D’anciens Gaulois, pauvres esclaves,Un soir qu’autour d’eux tout dormait,Levaient la dîme sur les cavesDu maître qui les opprimait.Leur gaîté s’éveille :« Ah ! dit l’un d’eux, nous faisons des jaloux.« L’esclave est roi quand le maître sommeille.« Enivrons-nous ! (4 fois.)

« Amis, ce vin par notre maître« Fut confisqué sur des Gaulois« Bannis du sol qui les vit naître« Le jour même où mouraient nos lois.« Sur nos fers qu’il rouille« Le Temps écrit l’âge d’un vin si doux.« Des malheureux partageons la dépouille.« Enivrons-nous !

« Savez-vous où gît l’humble pierre« Des guerriers morts de notre temps ?« Là plus d’épouses en prière,« Là plus de fleurs, même au printemps.« La lyre attendrie« Ne redit plus leurs noms effacés tous.« Nargue du sot qui meurt pour la patrie !« Enivrons-nous !

« La Liberté conspire encore« Avec des restes de vertu ;« Elle nous dit : Voici l’aurore ;« Peuple, toujours dormiras-tu ?« Déité qu’on vante,« Recrute ailleurs des martyrs et des fous.« L’or te corrompt, la gloire t’épouvante.« Enivrons-nous !

« Oui, toute espérance est bannie ;« Ne comptons plus les maux soufferts.« Le marteau de la tyrannie« Sur les autels rive nos fers.« Au monde en tutèle,« Dieux tout-puissants, quel exemple offrez-vous !« Au char des rois un prêtre vous attelle.« Enivrons-nous !

« Rions des dieux, sifflons les sages,« Flattons nos maîtres absolus.« Donnons-leur nos fils pour otages :« On vit de honte, on n’en meurt plus.« Le Plaisir nous venge ;« Sur nous du Sort il fait glisser les coups.« Traînons gaîment nos chaînes dans la fange.« Enivrons-nous ! »

Le maître entend leurs chants d’ivresse ;Il crie à des valets : « Courez !« Qu’un fouet dissipe l’allégresse« De ces Gaulois dégénérés. »Du tyran qui grondePrêts à subir la sentence à genoux,Pauvres Gaulois, sous qui trembla le monde,Enivrons-nous !

Cher Manuel, dans un autre âgeAurais-je peint nos tristes jours ?Ton éloquence et ton courageNous ont trouvés ingrats et sourds ;Mais pour la patrieTa vertu brave et périls et dégoûts,Et plaint encor l’insensé qui s’écrie :Enivrons-nous !

64 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Béranger, Paris, H. FOURNIER AÎNÉ, ÉDITEUR, 1839· numérisation wikisource.org· Sources