Œuvres complètes de Béranger, 1839
Les lutins de Montlhéri
Air : Ce soir-là sous son ombrage
À pied, la nuit, en voyage,Je m’étais mis à l’abriContre le vent et l’orage,Dans la tour de Montlhéri.Je chantais, lorsqu’un long rireD’épouvante m’a glacé ;Puis tout haut j’entends dire :Notre règne est passé.
Des follets brillent dans l’ombre,Et la voix que j’entendaisSe mêle aux cris d’un grand nombreDe lutins, de farfadets.Au bruit d’une aigre trompetteLe sabbat a commencé.Plus haut la voix répète :Notre règne est passé.
« Non, dit la voix, plus de fêtes !« Esprits, vite délogeons.« La Raison, par ses conquêtes,« Nous bannit des vieux donjons.« Le monde a changé d’oracles ;« Nos prodiges ont cessé.« L’homme fait les miracles ;« Notre règne est passé.
« Nous donnâmes à la Grèce« Ces dieux créés pour les sens,« Dont l’éternelle jeunesse« Vivait de fleurs et d’encens.« Dans la Gaule encor sauvage« Pour nous le sang fut versé.« Hélas ! même au village« Notre règne est passé.
« On nous vit, sous vos trophées,« Paladins et troubadours,« Enchaîner aux pieds des fées« Les rois, les saints, les Amours.« La magie à notre empire« Soumit le ciel courroucé,« Des sorciers j’entends rire ;« Notre règne est passé.
« La Raison nous exorcise ;« Esprits, fuyons sans retour. »La voix se tait… Ô surprise !J’ai cru voir crouler la tour.De leur retraite chérieTous ont fui d’un vol pressé.Au loin la voix s’écrie :Notre règne est passé.
48 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Béranger, Paris, H. FOURNIER AÎNÉ, ÉDITEUR, 1839· numérisation wikisource.org· Sources