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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes de Béranger, 1839

Oraison funèbre de turlupin

Pierre-Jean de Béranger· 81 vers

Air : C’est à boire, à boire, à boire, etc.

Il meurt, et la joie expire !Il meurt, lui qui si souventNous a fait mourir de rireÀ son théâtre en plein vent !Il nous charmait à toute heure,Ah !Soit en Gilles, soit en Scapin.Que l’on pleure, pleure, pleureAu convoi de Turlupin.

Sans daigner le reconnaître,Notre siècle si profondA vu Socrate renaîtreSous l’habit de ce bouffon.Pour que son nom lui survive,Ah !Prends, Clio, prends ton calepin.Qu’on écrive, écrive, écriveL’histoire de Turlupin.

Culot d’une sainte abbesseEt d’un prélat respecté,Turlupin de sa noblesseNe tirait point vanité.Il ne pouvait voir sans rire,Ah !Ses aïeux cités dans Turpin.Qu’on admire, admire, admireLe bon sens de Turlupin.

D’abord il prit la Bastille,Fut soldat, et puis blessé ;Vint jouer à la courtille,Par la misère engraissé.La gaîté fut sa recette,Ah !Sa poudre de prelinpinpin.Qu’on achète, achète, achèteLe secret de Turlupin.

Doux censeur des grandeurs fausses,Aux pauvres, ses bons amis,En rafistolant ses chausses,Il disait, pauvre et mal mis :Au vrai bonheur puisqu’il mène,Ah !Le sabot vaut bien l’escarpin.Que l’on prenne, prenne, prenneDes leçons de Turlupin.

‒ Du roi viens voir la personne.‒ Non, répondait-il, non pas.Ôtera-t-il sa couronneQuand je mettrai chapeau bas ?Ma foi, s’il faut crier vive !Ah !Vive l’ami qui cuit mon pain !Que l’on suive, suive, suiveL’exemple de Turlupin.

‒ Chante au peuple des dimanchesLes vainqueurs pour dix écus.‒ Moi, déshonorer mes planches !Non, dit-il, gloire aux vaincus !‒ En prison suis-nous donc vite.Ah !Je vous suis, Monsieur de Crispin.Qu’on imite, imite, imiteCe beau trait de Turlupin.

Veux-tu qu’Ignace t’assiste ?‒ Non, fi de ces noirs manteaux !Entre eux et nous il existeRivalité de tréteaux.Ton dieu, Marie Alacoque,Ah !N’est pas plus mon dieu que Jupin.Qu’on invoque, invoque, invoqueLe dieu du bon Turlupin.

Messieurs, honorons la cendreDe qui n’eut qu’un seul défaut.Sa mère était chaude et tendre,Turlupin fut tendre et chaud.Il eût de la pomme d’Ève,Ah !Croqué jusqu’au dernier pépin.Qu’on élève, élève, élèveUne tombe à Turlupin.

81 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Béranger, Paris, H. FOURNIER AÎNÉ, ÉDITEUR, 1839· numérisation wikisource.org· Sources