Œuvres complètes de Béranger, 1839
L’ivrogne et sa femme
AIR : Quand les bœufs vont deux à deux
Trinquons, et toc, et tin, tin, tin !Jean, tu bois depuis le matin.Ta femme est une vertu :Ce soir tu seras battu.
Tandis que dans sa mansardeJeanne veille, et qu’il lui tardeDe voir rentrer son mari,Maître Jean, à la guinguette,À ses amis en goguetteChante son refrain chéri :
Trinquons, et toc, et tin, tin, tin !Jean, tu bois depuis le matin.Ta femme est une vertu :Ce soir tu seras battu.
Jeanne pour moi seul est tendre,Dit-il ; laissons-la m’attendre.Mais, maudissant son époux,Jeanne, la puce à l’oreille,Bat sa chatte que réveilleLa tendresse des matous.
Trinquons, et toc, et tin, tin, tin !Jean, tu bois depuis le matin.Ta femme est une vertu :Ce soir tu seras battu.
Livrant sa femme au veuvage,Jean se perd dans son breuvage,Et, prête à se mettre au lit,Jeanne, qui verse des larmes,Dit en regardant ses charmes :C’est son verre qu’il remplit !
Trinquons, et toc, et tin, tin, tin !Jean, tu bois depuis le matin.Ta femme est une vertu :Ce soir tu seras battu.
Pour allumer sa chandelle,Un voisin frappe chez elle ;Jeanne ouvre après un refus.Que Jean boive, chante ou fume,Je ne sais ce qu’elle allume,Mais je sais qu’on n’y voit plus.
Trinquons, et toc, et tin, tin, tin !Jean, tu bois depuis le matin.Ta femme est une vertu :Ce soir tu seras battu.
En rajustant sa cornette,Ah ! qu’on souffre, dit Jeannette,Quand on attend son époux !Ma vengeance est bien modeste ;Avec lui je suis en reste ;Il a bu plus de dix coups.
Trinquons, et toc, et tin, tin, tin !Jean, tu bois depuis le matin.Ta femme est une vertu :Ce soir tu seras battu.
À demain ! se dit le couple :L’époux rentre, et son dos soupleN’en subit pas moins l’arrêt.Il s’écrie : Amour fait rage !Demain, puisque Jeanne est sage,Répétons au cabaret :
Trinquons, et toc, et tin, tin, tin !Jean, tu bois depuis le matin.Ta femme est une vertu :Ce soir tu seras battu.
64 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Béranger, Paris, H. FOURNIER AÎNÉ, ÉDITEUR, 1839· numérisation wikisource.org· Sources