Œuvres complètes de Béranger, 1839
Le juge de Charenton
NOVEMBRE 1816
Air de la Codaqui
Un maître fou qui, dit-on,Fit jadis mainte fredaine,Des loges de CharentonS’est enfui l’autre semaine.Chez un juge qui griffonnait,Il arrive et prend simarre et bonnet,Puis à l’audience, hors d’haleine,Il entre et soudain dit : Préchi ! Précha !Et patati, et patata.Prêtons bien l’oreille à ce discours-là.
« L’Esprit saint soutient ma voix,« Et les accusés vont rire ;« Moi, l’interprète des lois,« J’en viens faire la satire.« Nous les tenons d’un impudent« Qui, pour s’amuser, me fit président.« J’ai long-temps vanté son empire,« Mais j’étais alors payé pour cela. »Et patati, et patata.Pouvait-on s’attendre à ce discours-là ?
« Le drame et Galimafré« Corrompent nos cuisinières.« En frac on voit un curé,« Et nos enfants ont trois pères.« Le mariage est un loyer :« On entre en octobre, on sort en janvier.« Les cachemires adultères« Nous donnent la peste, et ma femme en a. »Et patati, et patata.Il a mis de tout dans ce discours-là.
« Pour débaucher un mari« Que les filles ont d’adresse !« Sous Madame Dubarri« Elles allaient à confesse.« Ah ! Qu’enfin (et le terme est clair),« L’épouse et l’époux ne soient qu’une chair ;« Et vous, qui nous tentez sans cesse,« Filles, respectez l’habit que voilà. »Et patati, et patata.Rien n’est plus moral que ce discours-là.
« Mais triste effet du typhus,« Au lieu d’église on élève« Le temple du dieu Plutus,« Qui sera beau s’il s’achève.« Partout règnent les intrigants,« On n’interdit plus les extravagants :« Ce dernier point n’est pas un rêve,« Puisqu’en robe ici je dis tout cela. »Et patati, et patata.On trouve du bon dans ce discours-là.
Il poursuivait sur ce ton,Quand deux bisets, sous les armes,Ramènent à CharentonCet orateur plein de charmes.Néanmoins l’avocat BêlantS’écrie : Ah ! les fous ont bien du talent !J’ai fait rire et verser des larmes ;Mais je n’ai rien dit qui valût cela.Et patati, et patata.C’est moi qu’on sifflait sans ce discours-là.
60 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Béranger, Paris, H. FOURNIER AÎNÉ, ÉDITEUR, 1839· numérisation wikisource.org· Sources