Œuvres complètes de Béranger, 1839
Mon habit
Air du vaudeville de Décence
Sois-moi fidèle, ô pauvre habit que j’aime !Ensemble nous devenons vieux.Depuis dix ans je te brosse moi-même,Et Socrate n’eût pas fait mieux.Quand le sort à ta mince étoffeLivrerait de nouveaux combats,Imite-moi, résiste en philosophe :Mon vieil ami, ne nous séparons pas.
Je me souviens, car j’ai bonne mémoire,Du premier jour où je te mis.C’était ma fête, et, pour comble de gloire,Tu fus chanté par mes amis.Ton indigence, qui m’honore,Ne m’a point banni de leurs bras.Tous ils sont prêts à nous fêter encore :Mon vieil ami, ne nous séparons pas.
À ton revers j’admire une reprise :C’est encor un doux souvenir.Feignant un soir de fuir la tendre Lise,Je sens sa main me retenir.On te déchire, et cet outrageAuprès d’elle enchaîne mes pas.Lisette a mis deux jours à tant d’ouvrage :Mon vieil ami, ne nous séparons pas.
T’ai-je imprégné des flots de musc et d’ambreQu’un fat exhale en se mirant ?M’a-t-on jamais vu dans une antichambreT’exposer au mépris d’un grand ?Pour des rubans la France entièreFut en proie à de longs débats ;La fleur des champs brille à ta boutonnière :Mon vieil ami, ne nous séparons pas.
Ne crains plus tant ces jours de courses vainesOù notre destin fut pareil ;Ces jours mêlés de plaisirs et de peines,Mêlés de pluie et de soleil.Je dois bientôt, il me le semble,Mettre pour jamais habit bas.Attends un peu ; nous finirons ensemble :Mon vieil ami, ne nous séparons pas.
40 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Béranger, Paris, H. FOURNIER AÎNÉ, ÉDITEUR, 1839· numérisation wikisource.org· Sources