Œuvres complètes de Béranger, 1839
Mon petit coin
1819
Air du vaudeville de la petite Gouvernante
Non, le monde ne peut me plaire ;Dans mon coin retournons rêver.Mes amis, de votre galèreUn forçat vient de se sauver.Dans le désert que je me trace,Je fuis, libre comme un Bédouin.Mes amis, laissez-moi, de grâce,Laissez-moi dans mon petit coin.
Là, du pouvoir bravant les armes,Je pèse et nos fers et nos droits ;Sur les peuples versant des larmes,Je juge et condamne les rois.Je prophétise avec audace ;L’avenir me sourit de loin.Mes amis, laissez-moi, de grâce,Laissez-moi dans mon petit coin.
Là j’ai la baguette des fées ;À faire le bien je me plais.J’élève de nobles trophées ;Je transporte au loin des palais.Sur le trône ceux que je place,D’être aimés sentent le besoin.Mes amis, laissez-moi, de grâce,Laissez-moi dans mon petit coin.
C’est là que mon âme a des ailes :Je vole, et, joyeux séraphin,Je vois aux flammes éternellesNos rois précipités sans fin.Un seul échappe de leur race ;De sa gloire je suis témoin.Mes amis, laissez-moi, de grâce,Laissez-moi dans mon petit coin.
Je forme ainsi pour ma patrieDes vœux que le ciel entend bien.Respectez donc ma rêverie :Votre monde ne me vaut rien.De mes jours filés au ParnasseDaignent les Muses prendre soin !Mes amis, laissez-moi, de grâce,Laissez-moi dans mon petit coin.
40 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Béranger, Paris, H. FOURNIER AÎNÉ, ÉDITEUR, 1839· numérisation wikisource.org· Sources