Soixante années de lyrisme intermittent, 1945· Nos trophées
« Comme un troupeau docile au Maître Capital »
_Au fond, j’ai pu constater que les impressions de mauvais voisinage se modifient avec les années. Le vin littéraire s’améliore-t-il en vieillissant ? Ou n’est-ce pas plutôt le palais des dégustateurs qui en goûte mieux la saveur ? _Ce que j’écris là ne vise pas le théâtre qui a ton-jours plu à l’escouade de jeunes parnassiens dont je faisais partie. Et les parodies des Trophées que j’ai fait paraître, c’étaient encore une autre preuve d’admiration. Je suis sûr que le poète des trophées n’a pas été mécontent de ma parodie de son célèbre sonnet : Les conquérants de l’or. Je veux d’abord citer ici mon modèle : Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal. Du Palos de Moguer routiers et capitaines, Fatigués de porter leurs misères hautaines Partaient ivres d’un rêve héroïque et brutal. Ils allaient conquérir le fabuleux métal Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines, Mais les vents alizés inclinaient leurs antennes Aux bords mystérieux du monde occidental. Chaque soir espérant des lendemains épiques, L’azur phosphorescent de la mer des Tropiques Enchantait leur sommeil d’un mirage doré… Ou penchés à l’avant des blanches caravelles, Ils regardaient monter dans un ciel ignoré Du fond de l’océan des étoiles nouvelles… _Voici maintenant mon sonnet, relatif au fameux scandale du Panama. La Parodié suit assez fidèlement le texte, dans les deux quatrains. Elle s’en écarte un peu dans le premier tercet, pour le rejoindre dans le second._
Comme un troupeau docile au Maître Capital,Du palais de Bourbon proche la Madeleine,Ceusse de la Montagne et ceusse de la PlaineS’en venaient, attirés vers le guichet fatal.
Ils venaient pour palper l’avantageux métalAccru depuis les temps au fond des bas de laine.Mais leur rut obstiné vidait leur poche pleineAux nids luxurieux du monde horizontal.
Le vin qui ruisselait des mains des courtisanesLeur faisait entrevoir les deux mers océanes,Heurtant à des flots d’or des flots céruléens.
M ais voici qu’inclément l’Avenir se révèle.Et bientôt, transportés aux frais des citoyens,Ils verront resplendir tes étoiles, Nouvelle !
14 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Soixante années de lyrisme intermittent, PARIS, ÉDITIONS LITTÉRAIRES DE FRANCE, 1945· Sources