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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Soixante années de lyrisme intermittent, 1945

Le duel de Henri de Régnier et de robert de Montesquiou

Tristan de Bernard· 37 vers

Ce poème de circonstance fut écrit à l’occasion d’un combat célèbre qui mit aux prises Henri de Régnier et le Comte de Montesquiou. Une légende, évidemment fausse, prétendait que le Comte de Montesquiou s’était frayé vigoureusement un chemin pour sortir du Bazar de la Charité, au moment du fameux incendie. Quelque temps après, dans une exposition, un portrait de Jacques-Blanche, je crois, représentait le Comte de Montesquiou tenant à la main une canne. Madame de Régnier aurait émis, à ce moment-là, cette hypothèse que la canne en question avait été d’une grande utilité à son possesseur pour activer sa sortie du Bazar. Ce propos fut rapporté au comte de Montesquiou, qui défia Henri de Régnier en combat singulier. Pour la première fois, les automobiles firent leur apparition sur un terrain de combat. Le comte de Dion était un des témoins du comte de Montesquiou. L’assistance choisie qui entourait les combattants remarqua que ces gentilshommes témoignaient plus de vaillance que de réelle adresse au noble jeu de l’épée :

Par le Hadès hellène et le Pluton romain,Par Mahom, dit Robert, qui n’est point un parjure,Veillez au petit doigt, Monsieur, de votre main !

Je le balafrerai d’une telle écorchureQu’ouate antiseptique et taffetas gomméNe sauront étancher le sang de la blessure.

Mais dites, reporters, au public affamé,Aux laboureurs des champs, aux artisans des villes,Les multiples détails de ce duel renommé.

Voici le défilé des dix automobiles !Le comte et ses témoins sont chacun dans la leurVoici huit médecins, pris dans les plus habiles »

Puis un vieux domestique, abîmé de douleur,Apporte, en un grand choix de cartons, les bretellesDont la couleur du temps réglera la couleur.

Sous la brume du pont on voit neuf demoisellesFormer, auprès d’une arche, un groupe indéfiniMais c’est Phoïbos lui-même et les sœurs immortelles

C’est Forain, Caran d’Ache et voici BoldiniIl fait beau voir alors la surprise ingénueDe gens experts en l’art où triompha Pini

Ils suivent, effarés, l’épée altière et nueQui va du sol au ciel. Car ces deux beaux messieursPratiquent l’un et l’autre une escrime inconnue !

On les voit, par moments, inscrire, insoucieuxDe l’imminent péril que courent leurs phalanges,Des signes de mystère au vélin gris des cieux.

Et les deux lames sont tour à tour des alfanges,De rythmiques bâtons aux mains d’un Lamoureux,Ou glaives haut dressés que tiennent des archanges.

Grands Dieux ! La pointe adverse, en son vol langoureux,Fait surgir en passant sur la main lilialeComme un soudain rubis le sang des anciens preux…

Un grand frisson émeut la berge fluviale…Puis on se dit que ce millilitre de sangQui ne saurait laver une épée ancestrale

Pour l’honneur d’une canne est, ma foi ! suffisant.

37 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Soixante années de lyrisme intermittent, PARIS, ÉDITIONS LITTÉRAIRES DE FRANCE, 1945· Sources