Soixante années de lyrisme intermittent, 1945· Paris Versailles chalons
Paris
Vers le pays des Fédoras aux blondes nattesVers le pays neigeux où fleurit le nougat,Nicolas II, sa femme et la petite Olga,Viennent de nous quitter regagnant leurs pénates…
Tous nos ruraux, jusqu’au great event à venir,Ont rallié Quimper, Bellac, Ruffec ou Nantes.Mais vous, vous revivez, visions étonnantes,Au cinématographe ardent du souvenir.
De la neuve saison ressuscitant les fêtes,Les tilleuls, stupéfaits, se couvrent de lilas.Paris a salué l’empereur NicolasPar les lèvres et par le nez de ses poètes.
C’est la confusion des dieux des anciens temps,Car nos ingénieurs marchent sur leurs brisées.Aux arbres dégarnis de nos Champs Élysées,Le souffle de Bouvard réveille le printemps.
Le tout puissant Bouvard mène d’un geste sobreLes autans, les zéphirs, les climats, les saisons.Le sympathique Avril s’installe en nos maisons,Lépine ayant fendu l’oreille au rude Octobre.
Voici, dans ce décor, le carrosse hautainDes deux grands souverains du pays de la Neige,Comme il ne restait plus de place sur le siège,Le beau Félix s’est envoyé le strapontin.
Et sur le fleuve, en de gracieuses mimiques,S’en viennent saluer Madame Alexandra,Les filles aux yeux bleus des commerçants en drapLa fleur de la couture et des produits chimiques.
Puis Legouvé junior s’avance gravement,Si vieux que tout chacun le prend pour feu son père :Il leur lit un discours de trois pages (j’espère !)On sait que Legouvé lit admirablement.
Voici le doux poète Othenin d’Haussonville,Qui n’a point son égal pour tresser un sonnet.Et puis voici Monsieur Saulce de Freycinet,Dont la prose et les vers enchantent notre ville.
Ils sont là, sous le frac noblement étriqué,Thureau, Rousse, Boissier… Et cette élite entame,Sous les yeux indulgents du tsar et de sa dame.Un tournoi d’éloquence évidemment chiqué.
Pasquier, qui n’avait pas repassé sa grammaireEt craignait que le tsar ne fît des questions,S’était organisé de prudents bastionsAvec un tome ou deux d’un gros dictionnaire.
Bref, bien que Nicolas soit fort intelligent,Il perd la tête un peu parmi cette bagarre,Il prend tous ces gens là pour de vieux chefs de gare,Et donne au duc d’Aumale une montre d’argent.
Mais voici que le soir descend. L’ombre est auguste.Les souffles de la nuit flottent sur Galgala.Le tsar s’en va, pensif, à son demi-gala.Trente comédiens attendent près d’un buste.
C’est Le Bargy, c’est la mignonne Reichemberg,C’est Coquelin Cadet dans un grand manteau rougeMais Félix s’est levé. Plus personne ne bouge.Quelle étrange musique a tressailli dans l’air ?
Ce sont des vers… des vers de Monsieur ClarécieRécités par Mounet, Bartet et Baretta,Ils seront enroulés, par l’ordre de l’État,Sur tous les mirlitons de France et de Russie.
60 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Soixante années de lyrisme intermittent, PARIS, ÉDITIONS LITTÉRAIRES DE FRANCE, 1945· Sources