Poésies narbonnaises, 1860
Le moine de Fontfroide
Légende du XIIe siècle
Le moine
Le batelier
Brrrre ! la nuit sera froide…J’y vais… Quoi, c’est encor un moine de FontfroideQui prétendra passer pour rien !J’en passe, au moins, une trentaineTous les mois, et pour mon aubainePas un denier melgorien !
Le moine
Batelier, mon ami, venez vite me prendre !Je suis transi de froid ; il gèle à pierre fendre ;Et je voudrais traverser l’eauPour aller m’héberger au plus prochain hameau.Vous aurez part à mes prières ;Elles profitent, tôt ou tard,Aux bons cœurs qui traitent en frèresLes disciples de saint Bernard.
Le batelier
Bien sot, d’après moi, qui s’y fie !D’après un bruit fort répandu,Les reclus de votre abbayeSont friands… du fruit défendu.
Le moine
Bien rarement un tel désordreSouille le corps des Bernardins ;Satan ne trouve guère à mordreDans nos couvents, peuplés de saints.
Le batelier
J’entends encor dire, à la ronde,Que l’ombre même du clocherDe votre abbaye est féconde ;En quoi ?… Je le laisse à chercher.
Le moine
Notre ordre, on le sait, est fertileBeaucoup plus qu’un autre en béats ;Nous en comptons plus de vingt mille…
Le batelier
Oh ! votre compte est un peu gras.
Sont-ils canonisés à Rome ?On y regarde de plus près !Retranchez-en frère Guillaume,Idiot, s’il en fut jamais.
Du paradis c’est le seul hôte( Pour un béat ce n’est pas beau ! )Qui ne débite pas sans fauteSon pater, au moins son credo.
Le moine
Mieux vaut un pieux imbécileQu’un mauvais chrétien érudit,Témoin ce mot de l’Évangile :« Bienheureux les pauvres d’esprit ! »Mais, au surplus, à mon rosaireJ’ai moins de grains d’ivoire ou d’osQue notre seule Maison-mèreN’a produit de grands cardinaux.
Le batelier
Vingt mille béats… malepeste !L’effectif de vingt régiments !« Après vous, Messieurs, s’il en reste »Comme on dit à table aux gourmands.Le paganisme était fort drôle,Mais il avait pourtant du bon ;Il fallait payer une obolePour passer la barque à Caron.
Le moine
Une obole c’est peu de chose,Et je puis bien vous contenter.
Le batelier
Pas de ça, mon cher, et pour cause !Veuillez bien un peu m’écouter :
Lorsque vers les royaumes sombresIl passait les gens, ce Caron !Les passants n’étaient que des ombresPlus légères que l’édredon ;
N’ayant des mortels que le masque ;Et sur le Styx, aux flots dormants,Jamais le froid et la bourrasqueNe lui faisaient claquer les dents.
Quand pour radouber ma nacelleJ’achète chanvre, bois ou fers,Je fouille dans mon escarcelle,Et. ne solde pas en paters.
Vous n’êtes pas dans la détresse,Moines fainéants et cafards !Notre dévote vicomtesseFait de vous tous des papelards.
Le moine
Des biens qu’à notre moûtier donneDe nos seigneurs la piété,Nous faisons largement l’aumôneA tous les pauvres du comté ;
Pour eux nos marmites sont pleines…
Le batelier
Et, quand ils sont trop indiscrets,Vous les assommez par centaines,Sans autre forme de procès.
Avec vous, f’rocards ! qui se jouePeut être bien sûr de son fait ;Vous ne tendez pas l’autre joueQuand vous recevez un soufflet.
Le moine
Une insulte individuellePeut bien souvent se pardonner ;Mais la loi de Dieu prescrit-elleDe se laisser assassiner ?
Quand sur une vile canailleNous tombâmes, à tour de bras,Ce ne fut que par représaille ;De leurs excès nous étions las.
En parlant de fainéantiseTu te fais l’écho des méchants ;La nuit je la passe à l’église,Et le jour aux travaux des champs ;
Car elle est dure autant qu’austèreL’observance de saint Benoît :Travail des mains, jeûne, prièreEt bien court sommeil par surcroît.
Nous desséchons les marécagesPour les convertir en guérets ;Et par nous croissent des villagesDans la profondeur des forêts.
Ces villages seront des villes,Car nous traitons bien nos vassaux ;El toutes les guerres civilesNous valent des hôtes nouveaux.
A Prat-de-Cest, sur la limiteDe notre terroir, l’an passé,Ne fondâmes-nous pas un gîtePour le pèlerin harrassé ?
Nous avons, pour les maux physiquesDe la débile humanité,Des cordiaux et des topiquesDont on célèbre la bonté.
Notre élixir des maux de l’âmeN’est pas en plus mauvais renom ;Tout pêcheur contrit, homme ou femme,Peut s’en pourvoir à plein flacon.
Le batelier
Cet élixir qui fait merveille,Ce ratafia réparateur,Ne le prend-t-on pas par l’oreille ?
Le moine
Mais il va de là jusqu’au cœur.
Le batelier
Bah, bah ! chanson et baliverne :Celui dont je fais mon régalJe vais le prendre à la taverne,Non pas au confessionnal ;
Et si vous en aviez feuillette (),Par ce temps froid, dans le jabot,Croyez-le, plus qu’une amuletteIl vous tiendrait l’estomac chaud
Le moine
De nos colons dans la détresseNous subvenons aux vrais besoins.La tendre enfance et la jeunesseSont surtout l’objet de nos soins.
En vain le couvent de LagrasseFait valoir son antiquité,Ses biens dont la vaste surfaceEmbrasse le quart du comté ;
Et les bienfaits de Charlemagne,Et les reliques de ses saints,Et dans le Capsir, en Cerdagne,Ses prieurés ultramontains ;
Ce n’est pas lui, non, ni tout autreDans le diocèse compris,Mais c’est Fontfroide, c’est le nôtreQu’en consistoire réunis,
Les recteurs de cent sacristiesOnt chargé de pétrir le painQui, réduit en minces hosties,Sert au sacrifice divin.
Sais-tu que douze de nos frères,Mandés par le roi d’Aragon,Appliquent à ses monastèresLa règle de notre maison ?
Sous les voûtes silencieusesDe Poblet, en nos mains remis,Seront les tombes somptueusesDes rois et princes du pays
Avec une ardeur sans pareilleNos vieillards, presque décrépits,Consument leur pénible veilleA déchiffrer des manuscrits.
Notre abbé, dogmatiste habile,A Lombers, bourg de l’Albigeois,A confondu, dans le concile,Les Patarrins et les Vaudois ;
Il suit Ermengarde à la guerre,Et la crosse de dom VitailEst, beaucoup plus qu’un cimeterre,Pour le Maure un épouvantail.
De noire auguste vicomtesse.Si le règne a tant de splendeur,C’est qu’elle reçoit, à. confesse,Les conseils de notre prieur.
Des biens que sa main nous dispense,Nos deux grands saints reconnaissantsVersent sur elle en abondanceCourage, esprit, grâce et. bon sens.
Le batelier
L’un d’eux pourtant n’est pas sans tâche !Sur son froc blanc, comme un point noir,On l’entrevoit, quoiqu’il la cacheTant qu’il peut avec son mouchoir.
Le moine
S’il est des erreurs qu’on déplore,Que l’Église doit détester,Tout ce qui n’est pas dogme encoreSans péché peut se discuter.
Nos rivaux jaloux ont beau faire,Il est faux, qu’à l’endroit du cœur,De la robe de ce saint pèreUn point noir souille la blancheur.
L’envie a recours au mensonge.C’est un sectateur d’AbeilardQui vit, s’il faut l’en croire, en songeLa tâche au froc de saint Bernard.
Par le plus flatteur privilègeNous dénonçons aux suzerainsLes décrets formels du saint siège,Et leur lions souvent les mains.
Vengeurs nécessaires du crime,Par nous les peuples aux abois,Et le clergé que-l’on opprime,Sont rétablis dans tous leurs droits.
Par nous la légitime épouse,Qu’ont chassée un baron brutal,Une concubine jalouse,Rentre sous le toit conjugal.
Chacun s’est fait roi dans sa terre ;Et chef de routiers sans aveu,Chez ses voisins porte la guerreEn rompant la Trêve de Dieu ;
Car, hélas ! depuis Charlemagne,Dont l’Église a pleuré la mort.Le flot de l’iniquité gagne,Croît sans cesse et coule à plein bord.
Si la puissance temporelleNe peut en arrêter le cours,A la digue spirituelleNe faut-il pas avoir recours ?
Le batelier
Qui ne sait votre savoir l’aireEn fait de digues, Bernardins ?Vous en dressez sur la rivièreQui submergent les champs voisins.
C’est à vous qu’on devra s’en prendreSi l’Aude, comme au temps passé,Prend un jour son galop vers Vendre,Et que ce lit soit délaissé.
Le moine
C’est toujours, la Fable l’atteste,L’âne glouton, au mal enclin,Qui doit répondre de la peste,Et non pas le lion bénin.
D’un fait si fâcheux, à bon compte,Nous serons bien moins les auteursQue le chapitre, le vicomte,Les teinturiers et les pareurs.
Traité de paix, guerre, ambassade,Tout cela veut notre concours.Faut-il prêcher une croisade ?A nos docteurs on a recours.
Las de tant d’avis inutiles,Frères Raoul et CastelnaudVont au vieux Raymond de Saint-Gilles,Au nom du pape, parler haut.
Depuis trop longtemps l’hérésieQu’engendra l’infâme Manès,Et dont il infecta l’Asie,De l’Église trouble la paix.
Elle a de très-nombreux adeptes,Comme l’on sait, dans nos comtés,Les fous, les méchants, les ineptes,A corps perdu, s’y sont jetés.
Le batelier
Bah ! rivalité de boutiqueEntre vous et ces dissidents,Et je connais un hérétiqueQui vous déchire à belles dents.
Quand sur sa malice il se fondePour dire que c’est le démonEt non pas Dieu qui fit le monde,Je trouve qu’il a bien raison.
Au mariage il est contraire…Oh ! je suis bien de son avis,Car ma Toinon, cette vipère !Fait un enfer de mon logis.
Il voudrait un égal partageDu sol entre tous les humains ;Moi, quand j’entends un tel langage,Je tressaille et je bats des mains !
Et quand il dit que le baptême…
Le moine
Oh, n’achève pas, malheureux !Comme ils l’ont séduit ! AnathèmeSur leurs doctrines et sur eux !
Vit-on jamais telle démence !Ah ! puisse des Frères-PrêcheursLa persuasive éloquenceDétruire cet amas d’erreurs ;
Et conjurer une croisadeDe Francs, d’Aquitains et NormandsQui ferait de chaque bourgadeUn tombeau pour ses habitants !
Le batelier
Les boute-feux de ce grabugeVous l’êtes, à ce que l’on dit,Mais toujours quelque subterfugeDe tout impôt vous affranchit.
Tandis que châteaux et chaumièresA l’envi prodiguent leurs dons,Vos dons, à vous, sont des prièresEt des sermons bien furibonds.
C’est un sermon que vous me faitesA présent, pour passer gratis,Et pour aller faire des quêtesJusques dans les moindres taudis.
Le moine
Les grands services qu’au saint-pèreNous rendons depuis si longtempsValent, au moins, que pour salaireDe tributs nous soyons exempts.
Les plus affligeantes disgrâcesFrappent notre communauté :Si la fortune a plusieurs facesNous voyons son mauvais côté.
Le batelier
Eh moi donc !… de cette coquineJe n’ai vu que le vilain dosDepuis que ma tante MartineMe tint sur les fonds baptismaux.
Dans un bateau, sur la rivière,Je naquis presque estropié.A m’endormir ma pauvre mèreNe se fatiguait pas le pié ;
Car j’étais bercé par la lame,Dont le clapotage incessant,Gazouillant toujours même gamme,M’assoupissait comme un doux chant.
Le moine
Nous ne vivons que de nos quêtes :Le grain manqua l’été dernier ;Les éperviers et les chouettesOnt dépeuplé le pigeonnier.
Le farcin et la claveléeNe nous laissent pas un mouton ;Notre grosse cloche est fêlée…
Le batelier
Vous avez manqué de prudenceEn prenant pour carrillonneurUn grand gaillard à grosse panse,Plutôt qu’un faible enfant de chœur.
De votre ferveur hypocriteUn certain proverbe fait foi :« Messe sonnée est messe dite »,Et chacun au lit reste coi.
Vêpres, Angélus et MatinesVotre cloche, au timbre éclatant,Les annonce aux granges voisines,« Mais va-t’en voir s’ils viennent. Jean ! »
Le moine
Nous achetâmes à la foireTrente Sarrazins, l’autre hiver ;Ils s enfuirent à la nuit noire,Et gagnèrent Braga par mer.
Le batelier
Sans doute avec leurs larges bragues,Leurs turbans et leurs, cache-nez.Si ce ne sont pas trente blagues,Étaient-ils noirs ou basanés ?
Il fallait leur donner la chasse,Puisqu’au besoin les grands chapeauxDont vous couvrez vos têtes crassesPourraient vous servir de bateaux.
Mais quoi, vous avez des esclaves !Je vous vois dans un fichu cas ;Avez-vous oublié, mes braves,Que saint Benoît n’en voulait pas ?
Le moine
Batelier ! Satan l’ut le pèreDe l’outrage et du ris moqueur.Notre ardeur chrétienne est sincère,Et trop réel notre malheur !
De cet automne les oragesOnt fait un torrent du ravin ;Adieu mailheuls, fruits, pâturages !Adieu chaussée ! adieu moulin !
Plus d’enclos ! plus de labyrinthe !Tout est détruit, déprécié…Dieu l’a voulu ! cessons la plainte.Que son nom soit glorifié !
De ce que j’ai dans l’escarcelle( Bien peu de chose, assurément ! )Je dois rendre un compte fidèleA l’économe du couvent.
Être aux voyageurs secourableBatelier, est d’un bon chrétien ;Ne me laisse pas sur le sable,Pour y greloter comme un chien.
Le batelier
Ma foi, ce sera votre faute ;Payez, et l’on vous passera !Vous avez compté sans votre hôte,Et sa carte vous l’apprendra.
Le moine
Que te faut-il pour le passage ?
Le batelier
Eh mais ! cela dépend du temps.La mer déferle sur la plageSes flots sombres et mugissants ;
Me mouiller n’est pas mon affaire.J’avais encor la fièvre hier ;Je ne veux pas que la commèrePartage mon lit cet hiver.
Çà, finissons ce bavardage !Je m’enrhume à rester au frais ;Donnez-moi pour votre passage.Sonicat, dix sous narbonnais.
Le moine
Dix sous ! y pensez-vous, brave hommeVotre bateau ne vaut pas plus.
Le batelier
Oui | dix sous, dussiez-vous à RomeEn appeler comme d’abus.
Le moine
Dix sous ! c’est le prix d’une vache.
Le batelier
C’est au moins le prix d’un pourceau.Eh, ne faut-il pas que j’en mâche,De temps en temps, quelque morceau !
Toujours du grossier coquillageEt toujours du menu fretin !Ne voir jamais d’autre cordageQue mon haussière et mon grelin !
Rien qu’à la voir, sans que j’y morde,Pendue au croc, dans mon logis,J’aime bien mieux cette autre corde.Faite de trippe et de hachis !
Quand vous seriez saint Paul, l’apôtreQui vint convertir nos aïeux,Mon patron… qui vaut bien le vôtre !En fait de saints, je tiens aux vieux ;
Quand les deux bords de cette goule,Par laquelle l’Aude honteuxDans la mer transparente écouleSes flots sales et paresseux,
Devraient, par un miracle unique,Se souder ensemble, ce soir,Comme un bracelet élastiqueDont les deux bouts sont à fermoir ;
Et quand enfin, large d’un mille,Pour mes péchés, un beau cheminRendrait à jamais inutileCe bateau, mon seul gagne-pain,
Je veux dix sous pour mon salaire ;Les temps sont durs ; j’ai des besoins ;Quelques messes feront l’affaire ;Je ne puis vous passer à moins !
Ainsi mis à rançon, le pieux cénobiteQui veut, avant la nuit. s’héberger au plus vitePour se mettre à l’abri de la neige et du vent,Fût-ce dans une étable ou bien sous un auvent,Accoutumé qu’il est à coucher sur la dure,Sans autre matelas que sa robe de bure,El sans autre oreiller qu’une pierre, un rondinA peine rabotté. de chêne ou de sapin,t ouille, à son grand regret, au fond de l’escarcelle,Et pour payer cet homme, à la raison rebelle,Pièce à pièce, en extrait dix beaux sous narbonnais,Nouvellement frappés, où sont empreints les traitsD’Ermengarde la forte, à son peuple si chère,Sur Fontfroide étendant sa dextre tutélaire.Mais d’indignation à bon droit transportéContre ce malheureux sans foi. sans charité,Avant de s’embarquer pour passer la rivière,Il fait mentalement une courte prière,Et demande à Bernard, sou glorieux patron,Dont toute la province honore le saint nom,Et qui dans tout Citeaux, dont il fut nommé l’Aigle.Trente ans déjà passés, sut rétablir la règle,Le pouvoir de punir l’avare batelier.Le saint, mémoratif de son premier métier,De sa légation et d’un cou-. en( célèbreDans les deux marquisats, de la. Garonne à l’Èbre,Qui le sera bien plus, car il doit en sortirUn pape vénérable, et de plus un martyr.L’entend du haut du ciel, sa brillante demeure,Et, propice à son vœu, l’accomplira sur l’heure,Car la noire malice et la cupiditéDe cet homme brutal l’ont aussi révolté.Mais ce qui plus que tout contre lui l’indispose,C’est qu’il s’est fait l’écho de celte injuste glose,Qui charge un si grand corps (l’honneur de l’encensoir,Ainsi qu’en bienfaisance éminent en savoir,De la loi catholique arc-boulant inflexible ! )Des torts de quelques-uns, en nombre imperceptible.Telle est votre logique, hommes vains et méchants ;Et vous en userez jusqu’à la fin des temps !Le pouvoir de changer l’ordre de la nature,Pool. après sa mort même, il donna la mesure,Du fond de son sépulcre, il le prête soudain,Dans cette circonstance, à l’humble bernardin.Sur la grève stérile et par le flot baignée,Le moine prend de sable une faible poignée.lit, plein de son projet, drappé de son manteau,Sur un paquet d étoupe il prend place au bateau.Pendant que le nocher, en agitant sa rame,Pour franchir le détroit fend l’écumeuse lame,Il écarte ses doigts, comme d’un sablier,En laissant, grain par grain, s’écouler le gravier.O prodige étonnant, unique, inconcevable,Bien avéré pourtant ! à peine un grain de sable,Entraîné par son poids, s’est enfoncé dans l’eau,Qu’il en produit soudain autant qu’un tombereau,Tiré par deux mulets jeunes, de forte taille,Repus de bon sainfoin beaucoup plus que de paille,Et menés, fouet en main, par ua bon charretier,Pourrait en transporter, dans un an tout entier,Du ravin de Veyret, où le sable foisonne,Dans les murs rapprochés de la vieille Narbonne.Trois cent soixante-cinq, nombre des jours de l’an,Multipliés par huit… tiens, lecteur, charge-t’en !Je n’ai pas de crayon pour en faire le compte ;Allons ! fais-le pour moi, je n’en aurai pas honte.En somme, chaque grain.de sable ou de gravierJeté dans le courant, sans que le batelier,Son nom m’est échappé… nommons-le Paul Bridoine !Prenne garde, l’infâme ! aux mouvements du moine,En produit un gros mont ; tous ces monts se joignant,Et du remoux du bac la trace poursuivant,S’alongent en chaussée, et resserrent l’espace,De plus en plus étroit, par où le fleuve passe.Dans la main du bon moine il ne reste qu’un grain,Mais l’esquif est déjà presque au bout du chemin,Ce grain, si saint Bernard n’en dirigeait la chute,Au flot, plus fort que lui, pourrait bien être en butte,Être porté, qui sait ! par un coup de ressac,Dans l’étang de Sigean, du côté de Peyriac ;Il n’en est point ainsi… Pouff ! comme un plomb de sonde.Vainqueur du fort courant, il tombe au fond de l’onde,Comme les autres grains il pullule à son tour.Sa famille innombrable embrasse le contour,S’adapte ainsi qu’un bers à la frêle carène.Qui gémit sous l’effort de cette épaisse arène,Et, quand du bec l’esquif a touché l’autre bord,Il est dans le gravier pris tribord et bâbord.C’est ainsi que parfois, dans la mer glaciale,Aux climats où Phœbus comme sa sœur est pâle,Et n’ose s’élever, pendant près de six mois,Sur l’horizon brumeux, que de quatre à cinq doigts,Un imprudent vaisseau jusqu’aux sabords d’arcasseSe voit, un beau malin, captivé par la glace.Du batelier maudit la muette stupeur,Quand il vit du chenal l’embouchure ferméePar cette forte barre aussi vite formée,El presque au même instant sa poignante douleur,A l’aspect de sa barque enfoncée, abyméeDans un lit de gravier, et dans un pire étatQue l’arche de Noë sur le mont Ararat,Lors du retrait des eaux, à la fin du déluge,Tu les comprends, je t’en fais juge,Qui que tu sois, ami lecteur !De l’étrange métamorphoseQui le privait d’un gagne-pain,Faible sans doute, mais certain,Qui donc pouvait être la cause,Si ce n’était le Père bernardin ?L’invective à la bouche, un gros maillet en main,Dont il le menace à la tête,Pour le tuer, sur le moine il se jette…Mais dans ce péril imminentLe cénobite ému, tombant genoux à terre,Invoque de Bernard le secours tutélaire ;Et, son patron le protégeant,Du batelier brutal arrête la vengeanceEn le frappant d’une telle impuissance,Que bien loin de pouvoir sa colère assouvir,Il a peine à se soutenir.Qu’a-t-il vu ?… je ne sais ; mais de peur il recule.Cet insulteur obscène est demeuré sans voix ;Son bras inanimé tombe comme un pendule ;L’instrument redoutable échappe de ses doigts.Aussi facilement qu’il abat une quille,Soit du plat de la main, soit avec une bille,Un enfant de trois ans pourrait le faire choir ;Son sort est accompli ; c’en est fait, sans béquilleIl ne saura plus se mouvoir.
Des trois pertuis par où, non sans obstacle,La mer entrait dans nos étangs,Il n’en resta que deux ; ils étaient suffisants,Sans cela saint Bernard n’eut pas fait ce miracle.
Des légendes du temps une moralitéÉtait toujours, lecteur, la quintessence et l’âme.Le vice y subissait ou la peine ou le blâme.Dans celle-ci, l’impiétéEt l’absence de charité,A l’avarice réunies,Y sont, comme tu vois, cruellement punies.Le sort du batelier était bien mérité.Cette mythologie, il faut en convenir,A celle des païens est cent fois préférable.Fi d’une ingénieuse fableQui dans l’homme excitant son penchant au plaisir,Loin de le rendre chaste, honnête et charitable,N’est propre qu’à le pervertir !
570 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies narbonnaises, Narbonne, EMMANUEL CAILLARD, IMPRIMEUR-LIBRAIRE, 1860· Sources