Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies narbonnaises, 1860

Sermon du père bourras

Hercule Birat· 412 vers

Voici la saison des semailles.Et je suis très-friand de cailles.On n’en voit plus que par hasardMais elles sont grasses au lard,Et pour deux cailles bien grassettesJe donnerais douze alouettes,Et pour trois le plus beau perdreau.Ce n’est plus le temps de l’appeau.De cette tromperie insigne,D’un chasseur exercé peu digne.Et dont il n’use qu’à regret.Comme du miroir, du lacet.Du filet aux perfides mailles ;Je suis donc très-friand de cailles.Mes frères, comment en goûter ?Vous ne venez pas m’en porter ;On n’en voit point sur notre place ;Il faut donc aller à la chasse.La chasse est un amusementQui n’a rien de compromettantPour un curé. quoiqu’on en dise,Car saint Hubert la favorise.Au surplus, comme saint Hubert,Saint Antoine, dans le désert,Giboya ; car les sauterellesSont un gibier ; voyez leurs ailes !Muni de tout mon attirail,J’étais hier vers le Somail.Je ne suis pas une mazette,Et l’abattis fut fort honnête.« Doucement ! pum !… A toi, Médor !« Cherche par-là ! va, cherche encor !« Apporte ici ! » La bonne bêteQue m’a donné Monsieur Calmette,El que je prise son cadeau !Six cailles, un lièvre, un perdreau,Quel transport pour ma chambrière !Arrondirent ma gibecière ;Je ne rentrai qu’avec la nuit.Quand on a fait un long circuitDans la plaine ou par la garrigue.On ressent un peu de fatigue ;D’une omelette je soupai,Et de bonne heure me couchai,En rognant un peu mes prières…Mais, en revanche, mes chers frères,Pour attraper l’esprit malin,Aux oremus de ce matinJ’ai joint un cantique à la ViergeEt la séquence de Paul Serge,De saint Paul que les NarbonnaisDoivent honorer à jamais,Car c’est ici qu’il vint abattre,Mes frères, le culte idolâtre,Et qu’il promit le paradisBeaucoup moins aux grands qu’aux petits ;Je suis donc en règle, j’espère.Dès que j’eus éteint la lumière,Tout de mon long je m’étendis,Et jusqu’au matin je dormis.O disgraciés enfants d’Ève !Où va notre esprit dans le rêve !Nous extravagons en rêvant.Il est de bons songes pourtant !Virgile dit (je n’ose y croire )Que par une porte d’ivoireSont envoyés aux bonnes gensLes songes joyeux, bienfaisants,Et par une porte d’ébène.Aux mortels qu’animent la haine.L’envie ou d’autres passions,Les déplaisantes visions.« Quoi, vous citez Virgile en chaire ! »Dira-t-on, « vous n’y pensez guère.« Virgile est un auteur payen. »Il méritait d’être chrétien,Comme le pensait saint Grégoire,Car il croyait au purgatoire,Au purgatoire que LutherSupprime au profit de l’enfer.Pécheurs, gagnerions-nous au change !Croyons, nous, que c’est un bon angeQui suscite au pécheur chrétienTout songe qui le porte au bien,Et que c’est l’ange de ténèbresQui de songes creux ou funèbres,Et d’images dont on rougit,Attriste ou salit notre esprit.

Quelquefois un rêve fidèleA notre esprit pensif rappelleCe qui dans le jour l’a frappé,Satisfait ou préoccupé.Comme dix fois par jour m’agite,Mes chers frères, votre inconduite,Votre mépris de tout devoir(Comment pourriez-vous m’en vouloir ! ).Vous ne trouverez pas, je pense,Indigne de toute créanceLe triste rêve que voici.Il va vous donner du souci,El je vous le souhaite, au reste !Delà Jérusalem célesteJ’ai vu, comme des yeux du corps.Cette nuit, les charmants abords,Les magnifiques promenades,Les ruisseaux tombant en cascadesOu bien en gerbes jaillissantPlus haut qu’un mât de bâtiment ;Le vaste cloître séraphiqueEt la sublime basilique,Vis-à-vis de laquelle, en bref,De Saint-Pierre l’immense nefEst ce qu’est une balancelle,Et moins encore une nacelle,Un sabot du plus faible port,Auprès d’un vaisseau de haut-bordMais de la cité sacrosainteJe ne pus pas franchir l’enceinteComment y fus-je transporté ?Étais-je en guêtres ou botté ?Fut-ce sur un léger nuageOu sur l’aigle au large plumageDe l’évangéliste saint Jean ?Ou bien sur un rayon d’argentDe la lune ? je ne sais guère ;Je m’y trouvai, voilà l’affaireLe porte-clefs du paradisNe se trouvait pas au parvis ;Il faisait sa ronde peut-être ;Mais je le vis bientôt paraîtreAvec sa barbe de mentor,Son brillant trousseau de clefs d’or.Son beau manteau rouge écarlate,Et muni de sa bonne latte,Qui lui sert à donner un suifA tout chinois, arabe ou juif,Comme à tout fauteur d’hérésie,Quand il leur prend la fantaisieD’entrer au séjour des élusComme on fait dans un omnibus,Maudits qu’il sait bien reconnaîtreJe le vis donc vite paraîtreQuand j’eus mis la main au pommeauDu riche et sonore marteauRivé sur la porte d’ivoireDu séjour d’éternelle gloire.Pam, pam, pam ! — Qui frappe là-bas ?Le révérend père Bourras.De Ginestas la curatèleEst confiée à mon saint zèle.Dans ce bourg inhospitalierJe sème, hélas ! sur du gravierDu christ la parole divine,Qui n’y prendra jamais racine.Le proverbe de GinestasEst : « Courto plèjo, gran fangas ».Et j’y vis comme une marmotte,Tout l’hiver, de peur de la crotte.Ici vous avez grand crédit ;Tirez-moi de ce trou’maudit ! —Que Dieu vous délivre d’angoisseEt vous donne une autre paroisse !Je voudrais vous voir à Limoux ;Voyons, cela fait-il pour vous ? —Quelle bienveillance est la vôtre !Vous êtes trop bon, grand apôtre !Un chef-lieu d’arrondissement,C’est trop pour moi, quant à présent ;Mais tenez, par exemple, Azille,Où fleurit la riche familleDes Jouy, qui chaque an s’accroît,M’irait comme une bague au doigt.Dans mon canton j’aurais Jouarre,Où j’irais souvent toucher barre,Et qui me vaudrait cent écus,Bon an, mal an, peut-être plus. —Ne seriez-vous pas bien à Bage ? —Oh, saint Pierre, que) badinage !J’aimerais autant Armissan.Treilhes. Roquefort ou Tuchan. —Encor quinze ans de patience,De prières et d’abstinence,Rourras. et. je vous le prédis,Vous entrerez au paradis.Pour y faire bonne ligure. —Soit !… je viens voir si, d’aventure.Par la porte ou le soupirail,Quelque brebis de mon bercail,Morte de mort lente ou subite.Dans son printemps ou décrépite,S’est introduite au paradis.Grâce à vous, qu’il me soit permisDe l’entretenir un quart-d’heure ! —Dans cette benoîte demeure !Ici, des gens de Ginestas !Il n’en est point, allez plus bas.Du paradis la récompenseEst trop haute pour cette engeance ;Et je crains fort que de longtempsNous n’en voyions aucun céans.Mais descendez au purgatoire ;Trois ou quatre y sont… je veux croire ;Votre rosaire et votre habitVous serviront de sauf-conduit. —

Au purgatoire, sans encombre,Je descendis quoiqu’il fil sombre.Pam, pam, pam ! — Qui frappe là-bas ? —Le révérend père Bourras.De Ginestas qui, je l’assure,N’est rien moins qu’une sinécure,Dont bien mince est le casuel,Je suis le chef spirituel.Si de ce bourg quelque pauvre âme,Jadis sur la terre homme ou femme,Dans cet hospice passagerFait son séjour, pour s’y purgerDe ses offenses vénielles,Je lui donnerai des nouvellesDe ses parents, de ses amis,Que j’endoctrine… in extremis,Car ils attendent d’ordinaireQue le barbier en désespère. —Ici ! des gens de Ginestas !Je n’en ai point, allez plus bas ! —Plus bas ! n’est-ce pas la latôme,Qu’en bon français enfer on nomme ?Tout mon sang se glace d’horreur ;Pour y descendre j*ai trop peur. —Rassurez-vous, les bonnes âmesN’ont rien à craindre de ses flammes.Quel besoin de franchir le seuilDe cet affreux séjour de deuil,Où souffrent sans miséricordeTant de gens de sac et de corde !Si vous avez quelqu’un à voir,Faites-les monter au parloir. —Et des hameaux du voisinageAvez-vous quelque personnage ? -J’ai là trois gamins de Canet,Un magister de BizanetEt deux vieilles de la Redorte ;Je les entends d’étrange sorteMaugréer contre leurs parents,Qui, de leur mort très-peu dolents,Se leur l’ont pas dire une messePour mettre un terme à leur détresseLe curé de Caune… ou de Moux.Qui n’est pas bien loin de chez vous,Monsieur l’abbé de Large-Manche,Nous a quitté l’autre dimanche ;Il était pour ses pénitentsTrop indulgent… à ses dépens ;Sur son surplis de leurs souilluresIl reçut les éclaboussures.Le dernier curé de Cruzy,A pris son congé samedi.Il faisait très-bien ses offices.Et n’avait pas de bien gros vices ;Mais un bon civet de lapin,Arrosé d’un litre de vinDe Céret ou de Rivesalte,Au rôti lui fit faire halte ;Un accès de goutte le prit…Mais j’en ai, sans doute, trop dit,Que vous importe son histoire !Dieu vous assiste ! Au purgitoireAucun luron de GinestasNe prend la douche ; allez plus bas ! —

Donc, muni de mon bréviaire,Ce talisman si nécessaire !Et mon bâton blanc à la main.De l’enfer je pris le chemin.Arrivé devant la grand’ porte,Je frappai trois coups… de main morte,Car il me prit un tremblement !…Tenez, frères, en ce moment,Rien que d’y penser, je tressaille,Et je dois être couleur paille.Pam, pam, pam ! — Qui frappe là-bas ? -Le révérend père Bourras. —Eh ! que nous voulez-vous, bon hommeMe demanda le majordomeDe cette cité de douleur.Vous êtes le seul voyageurQui, depuis que je suis en charge,En la voyant, ne passe au large.Vous n’avez pas l’air d’un damné,Mais plutôt d’un prédestiné.Depuis tant d’ans que je les flaire,Mon bon nez ne me trompe guère.Homme de paix, cher au bon Dieu,Que venez-vous faire en ce lieu ? —Je viens voir si dans ce repaire,Dans ce gouffre où l’on ne rit guère,Où le combustible est peu cher,Où gissent sur des lits de fer,Matelassés d’ardente braise,Tant de forçats si mal à l’aise,Où tout est chaîne et cadenas,Il est des gens de Ginestas.Ce que vous aurez peine à croire,Point ne s’en trouve au purgatoire ;Il n’en est pas plus dans les cieux,Ce dont je suis fort soucieux.Où donc sont-ils les misérables !… —Ils sont, Bourras, aux cinq cents diableMe répondit le vieux portier.Au bas de ce grand escalier,Vous pouvez voir d’ici leur geôle ;Ses parois sont, de forte tôle ;De tôle aussi sont les baquets,Où, frits comme on frit des rougets,Ils trempent dans la poix bouillante,Dont la vapeur les empuante,Depuis les pieds jusqu’au menton,Et souvent ils font le plongeon. —Quoi ! tous les morts de ce villageOnt donc eu l’enfer pour partage ! —Tous, depuis sa fondation,Et sans la moindre exception.Les plus zélés missionnaires,Les curés les plus débonnaires,Avec ce peuple, au mal enclin,Ont toujours perdu leur latin ;Vous y perdez aussi le vôtre ;A moins que du ciel quelque apôtreNe vienne pour les convertir,La fin du monde peut venirSans que de cette vieille jasseAucun mouton, à laine crasse,Soit admis parmi les brebisDu saint troupeau du paradis ! —Chers frères, vous pouvez m’en croire,Ce pronostic comminatoireJusqu’au fond du cœur me perça.Et mes esprits bouleversa.Je m’éveillai, de sueur moite,Et renversai de la main droiteMa table et mon vase de nuit.Marguerite accourut au bruit,Me crut frappé d’apoplexie,Et craignit très-fort pour ma vie : —Moussu ! Moussu ! qué ! bous a près ? —Laissats, laissats ! sara parrès ;Je viens de faire un mauvais rêve.En attendant que je me lève,Faites-moi vite un bol de thé.Ergò nunc intelligite !Mes frères, changez de conduite,Non pas demain, mais tout de suite ;Car pour quelqu’un de vous, ce soir.Peut s’ouvrir l’horrible manoir.Plus de bamboche et plus de danse !Priez et faites pénitence !Orate, compungimini.

Il n’avait pas encor fini,Il s’agitait encor en chaire,Soudain un grand coup de tonnerre,Qui tout le monde abasourdit,Dans la vaste nef retentit.Par un vitrage entra la foudre ;Elle fracassa, mil en poudreUn lustre antique de cristal,Qui pendait en un fil d’archal ;Brûla du chantre la perruque,Mais sans endommager sa nuque ;Perça, comme au virebrequin,Le support de bois du lutrin ;De sa vapeur, odeur de soufre,Faillit étouffer l’abbé Joufre,Lequel de sa voix de faussetAu lutrin kyriélisait,Et s’échappa par la rosace,Épanouie au mur de face.Ce fut un effroi général.La peur l’emporta sur le mal ;Mais pourtant, dans ce trouble extrême,Chacun dut rentrer en soi-même.Père Bourras fut en crédit ;Tout son troupeau se convertit :Plus de vol, pas le moindre trouble,Le casuel s’accrut du double ;Poulets. pintades et canardsVoletèrent de toutes parts,Dans tous les pâtis becquetèrent.Et pour leurs maîtres s’engraissèrent ;Plus d’indécents charivaris,Concubins devinrent maris ;Pendant huit jours, en grande presse,Chacun accourut à confesse ;Et depuis lors, dans le canton,Ginestas fut en bon renom.

Mais. lecteur, je te vois sourire,Et crois même t’entendre dire :« Bah ! ces brusques conversions,« Faites sans restitutions,« Ont quelque chose d’un peu louche ;« Car la grande pierre de touche« D’un vrai retour du mal au bien,« C’est l’abandon fait au prochain« De ce que par fraude ou rapine,« Fût-ce un vieux torchon de cuisine !« On délient à son détriment. »Lecteur,je comprends l’argument…Mais, en droit, ce qui se compense.Emporte paîment et quittance.Eh bien, lecteur, le croiras-tu ?Tout compte l’ait et débattu,Dans la circonstance susdite,Tout le monde se trouva quitte. —Bravo ! le trait est bien malin.Mais il me plaît, car il est fin.

412 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies narbonnaises, Narbonne, EMMANUEL CAILLARD, IMPRIMEUR-LIBRAIRE, 1860· Sources