Poésies narbonnaises, 1860
Une faculté de droit
AU TEMPS JADIS
Cher Edmond ! c’est assez parler de nos amours ;Varions notre style et changeons de discours.Pour la première fois maniant la satire,Sur tous nos professeurs je veux gloser et rire.Avant de bander l’arc et vider le carquois,Momus, dieu des railleurs, daigne entendre ma voixEt diriger les traits de ma main inexperte !Le tir va commencer… sus, sus, pédants, alerte !
Le soleil visitait sa cinquième maison,Des examens maudits la fâcheuse saisonVenait de commencer. Alors, vaille que vaille,Piocheurs et fainéants, tout s’émeut et travaille.L’un est ambitieux du médaillon d’honneur,
Qui lui vaudra gratis le titre de docteur ;Un léger tilbury, promis par son vieux père,S’il passe bachelier, attend le jeune Hilaire ;Celui-ci veut calmer le mécontentementDe son oncle, à Cahors, avocat consultant ;Pareil au vieux grognard qu’a respecté Bellone,Qu’ennoblit le chevron, et dont le poil grisonneAu milieu de blancs-becs recrutés par le sort,Cet autre, vrai viveur, par un sublime effort,Affronte le verdict du docte aréopage,Exhibe des cahiers, par une main à gageCopiés proprement, argumente au hasard,Provoque de ses pairs le rire goguenard,Finit par rester court, et toute honte bue,Par un vote infamant voit sa thèse reçue.Les cabinets sont pleins, les cafés sont déserts.Adieu Thalie ! Adieu mélodieux concerts !Cupidon en pâtit. Plus d’une tendre amanteSe pose en Hermione, enrage et se lamente.Le triste billardier regarde en soupirantSes billes au repos, dont le choc éclatant,Sur un plan lisse et vert, récréait son oreille,Nourrissait sa famille et lui payait sa veille.En classe, sur son banc, baille l’appariteur ;Les rangs au grand complet charment le professeur.On n’a plus avec lui que manières honnêtes ;Plus de coups de sifflet ; ce ne sont que courbettes ;Chacun fait constater son assiduité ;On s’informe avec soin de sa chère santé ;Plus d’un patte-pelu veut lui servir d’escorte,Et, la toque à la main, jusqu’au seuil de sa portePrétend le ramener… C’est un enchantement.Avec l’hiver dernier quel contraste étonnant !Finissons le tableau par un trait de Virgile :« Fervet opus. » Mon Dieu, que n’ai-je un pareil style !
Soucieux à mon tour, dans mon humble réduit,A feuilleter Chabot j’avais passé la nuit.De mon temps gaspillé redoutant le salaire,Expiant tant de jours perdus à ne rien faire,Des boules du scrutin convoitant la candeur,D’un vote omnicolor craignant le déshonneur,Jusques au chant du coq j’avais poussé ma veille ;Sur un gros Delvincour à la fin je sommeille,Et, trois heures durant, mon souffle harmonieuxContractant et gonflant mes poumons vigoureux,De la gent souriquoise égaya l’insolence ;Et cependant, Morphée et le dieu du silenceProduisant à mes sens leurs plus riants tableaux,Je ne rêvais que chars et courses de chevaux,Que chasses, que festins et maîtresse jolie ;Par le mont St.-Bernard j’allais en Italie ;Mon Stage était fini, j’avais prêté serment ;Mon talent révélé par un début brillant,Au barreau renommé de ma ville natale,De mes rivaux jaloux confondait la cabale ;Une jeune beauté, nièce du sous-préfet,De grâces, de vertus assemblage parfait,M’honorait de son choix, comblait mon espérance…Tout à coup à ma porte on frappe avec outrance,La voix de Philibert me crie : Éveille-toi ! —Sitôt ! quelle rigueur ! — Debout ! te dis-je. — Eh quoiJe venais à l’instant de clore la paupière. —Il est déjà grand jour ; il faut d’un pas célèreQue, codes annotés et cahiers à la main,De l’Université nous prenions le chemin ;Guéprat, Gisquel, Pinchon sont déjà dans la chaire,Je les vois déroulant d’un air sombre et SévèreLa redoutable liste où, précédé d’un point,Le nom des paresseux est inscrit avec soin. —Écoute, mon ami, si tant d’ardeur te presse,Je ne te retiens pas ; adieu ! pars et me laisse ;J’ai besoin de sommeil, et c’est trop exiger ;Encore si c’était pour entendre Granger !De ses doctes leçons tout le monde est avide,Dans l’étude des lois c’est un excellent guide,Avec nouveau plaisir chaque jour je l’entends ;Mais écouter Gisquel, le bel emploi du temps !Je me prends à bailler dès qu’il ouvre la bouche.Le suive qui voudra ; moi, je garde ma couche ;Me déranger pour lui ? parbleu, j’aurais grand tort. —Mon indolent ami, tout le monde est d’accordQu’en fait de procédure il est un pauvre hère,Un phraseur ennuyeux qui mérite un Molière.Quoiqu’il en soit, mon cher, allons nous présenter ;Si nous étions absents, il saurait nous pointer ;Tu l’as été cinq fois, et tu dois être alerte,Car d’un trimestre entier il faut craindre la perte.—
Je cède à ces raisons et saute de mon lit ;D’un morceau de pain sec, mangé sans appétit,Je me leste et je pars, mais non sans répugnance.Qu’ai-je vu, cher Edmond ! Dans une salle immenseUn monde d’auditeurs courbés péniblement,Et gardant un silence imposé durementPar un huissier grognon dont j’admire l’audace,Une plume à la main, et cloués à leur place,Écrivent des cahiers qui ne sont bons à rien ;Mais il faut les montrer pour subir l’examen,Sans cela, d’un Rebuffe aurait-il la science,Nul ne peut se flatter d’obtenir la licence.Pour compléter les miens il est beaucoup trop tard,Et ceux de mes amis, percés de part en part,Présentent du visa la marque ineffaçable.Je sais bien, il est vrai, que, dans un cas semblable,Beaucoup se sont aidés d’un écrivain public,Mais ils étaient en fonds, Edmond, voilà le hic !Depuis plus de six mois le diable est dans ma bourse,Les bontés d’Anaïs m’ont laissé sans ressource ;Hébert la dugazon ne craint plus mon sifflet,Et je dine à crédit au restaurant Malet.
Je remarque Gisquel, il dicte avec emphaseEt d’un air satisfait. Jour de Dieu, quelle phrase !Sans hyperbole aucune, avant d’en voir la fin,De Tounis au Basacle on ferait le chemin.Comment ! déjà parti ! Le bourreau recommence !A cette rude épreuve il met ma patience !Un moment de repos : en dictant ce recueil,Que je ne pus jamais honorer d’un coup d’œil,Quel est ton intérêt ? Je m’en vais te le dire :Ces monstrueux cahiers que tu nous fais écrire,Servent à nous cacher ton incapacité.D’où peut donc provenir ta grande vanité ?Juste ciel ! nous avons enduré la lectureDu discours prononcé le jour de l’ouverture ;Nous avons vu bailler tes nombreux auditeurs ;Un autre eût aisément fait palpiter nos cœursEn rendant un pieux et véridique hommageA Delmas, à Dufour, qu’appesantis par l’âgeLa mort a moissonnés : leurs vertus, leurs talents,Et pour nous tous enfin leurs tendres sentiments,Quel plus heureux sujet ! mais ton étroit génieN’a pu donner le jour qu’à cette rapsodie ;Cependant on te dit un grand littérateur.Dis-moi, quels sont tes droits à ce titre flatteur ?Au granit le plus beau, qui préfère la brique,Goûtera, grand phraseur ! ta plate rhétorique.Comme tout s’amplifie au pays toulousain !Pradal est un Corneille et Tissot un Cochin.J’ai vu, de mes yeux vu (comble du ridicule !Horace, mon patron, passe-moi ta férule. )Sur l’huis étroit et bas du tribunal de paix,Ces emphatiques mots : Caveant Consules.Mais sommes-nous ici pour un cours d’éloquence ?Et quand il serait vrai qu’une vaine scienceT’eût valu les honneurs des fades jeux floraux,Que nous importe à nous ! Je vais en peu de mots,Ainsi qu’à tes pareils, je vais, dis-je, t’apprendreCe que d’un professeur nous avons droit d’attendre :Aux servants de Thémis candides aggrégés,Et, pour notre malheur, nouvellement plongésDans cette procédure, hélas ! bien différenteDe nos premiers travaux, pour bannir l’épouvanteQui de nos cœurs glacés s’empare malgré nous,Il faudrait un docteur de nos succès jaloux,Qui possédât à fond cette ingrate matière,Qui surtout n’allât pas, comme tu sais le faire,Du titre le plus long voir la fin en trois jours ;Qui, d’exemples frappants assaisonnant son cours,Sût nous faire sentir quelles erreurs énormesAd viendraient du défaut de délais et de formes :Protecteurs du bon droit, un tarif à la main,Ils éclairent sa marche, assurent son chemin,Ne vont qu’à pas comptés, redoutant mainte embûcheOù souvent la candeur étourdîment trébuche ;Patronnent l’orphelin, la veuve, l’insensé ;Exhibent de vieux plans, invoquent le passé ;Des experts, des témoins sollicitent l’office,Et, pour mieux l’assurer, ajournent la justice.Il nous faudrait pour guide un Nestor du barreauQui, dès ses jeunes ans, nourri dans un bureau,Ayant pour tous hochets grattoir, plume, écritoire,Comme un vieux procureur, possédât son grimoire ;Eût souvent compulsé dossiers gros et petits ;Eût souvent libellé requêtes, contredits ;De cent actes divers sût par cœur les formules,Au milieu des arrêts, jugements et cédulesFût dans son élément comme un faucon dans l’air,Une taupe sous terre, un requin dans la mer,Et ne s’exposât pas à parler procédureAussi pertinemment qu’un savetier, peinture ;Un fouille-au-pot, marine, et guerre un capucin,Qui, du législateur pénétrant le dessein,Pour tous les cas posés eût des doctrines saines,Tel qu’on en voit enfin dans Grenoble et dans Rennes.Par là sont illustrés les Pigeau, les Berryat,Et le nom de Carré brille d’un grand éclat.Aucun d’eux n’étalant un savoir ridiculeNe chercha sottement d’un exploit ou céduleLe type primitif dans les textes sacrés.Gisquel l’a découvert dans : « Adam, ubi es ? »Mais s’il en est ainsi, le premier fratricide,Caïn, l’affreux Caïn, d’Abel doux et timideAssassin par envie, au parquet du Très-HautN’étant pas assigné, devait faire défaut ;Mais point ; il plaide au fond, et quand la voix sévèreDe l’Éternel lui dit : « Qu’as-tu fait de ton frère ? »Il répond tout troublé, dénué d’avocat :« Seigneur, de le garder avais-je donc mandat ? »On dit que de Pigeau le docte et clair ouvrage,Cité partout, n’a pu mériter ton suffrage.Insecte, à ces grands noms tu veux joindre le tien !Quel orgueil ! c’est trop fort ; je me tais. Aussi bienSur toi j’en ai trop dit, et l’on pourrait se plaindreQue dans ces vers mordants où j’ai promis de peindreLe risible travers de tous nos professeurs,De l’unique Gisquel j’assomme le lecteur.
Mais l’on cesse d’écrire et la leçon commence.De tes discours, Pinchon, la stérile abondanceM’indigne et me confond. Ne sais-tu t’arrêter ?Ménage tes poumons, cesse d’interpréterUn article trop clair compris par nous sans peine ;Mais la vanne est lâchée, et toujours en haleine,Sur le bois de sa chaire il frappe de son poingJusqu’à nous assourdir, et ne réfléchit pointQu’il parle pour lui seul, car alors qu’il se livreÀ ses grands mouvements, on a peine à le suivre.Chaque doigt de sa main indique à volontéUn enfant naturel ou bien un adopté ;L’index, c’est Valentin seul parent dans sa ligne ;Le médius s’abstient ; l’annulaire est indigne ;Son pouce fait le mort ; c’est toujours de CujusDont les biens à ses hoirs enfin sont dévolus ;Il décède intestat comme fit Alexandre,Et de grands intérêts s’agitent sur sa cendre.Pour éclaircir ces droits, le diffus professeurEst tantôt demandeur et tantôt défendeur ;Comme un vrai possédé s’agitant dans sa chaire,Pour la veuve éplorée il réclame un douaire ;Gourmande Élisabeth qu’il soumet à rapport ;Réduit un préciput qu’il estime trop fort ;Fait la masse des biens, divise, subdivise,Pour donner à chacun sa quote-part précise.Au profit du lot B, qui d’autant s’accroîtra.D’une soulte en argent il grève le lot A ;Si l’un des appelés craint la charge des dettes ;Peut-être ultra vires, que le défunt a faites,D’un inventaire en règle il lui fait un rempart ;Comme un vieux sapajou pris dans un traquenard,Bans des calculs sans fin le malheureux s’embrouille,S’en prend à l’auditoire… il crie, il bave, il souilleDe tabac, de salive et d’amidon poudreuxSon menton, sa simarre et son rabat crasseux ;Et d’un si grand labeur, loyer trop ordinaire,Baffoué de bravos, il descend de sa chaire.L’efflanqué Gratacap, huissier obséquieux,Au bas de l’escalier l’attend d’un air piteux,Et dans le vestiaire, où Pinchon se délasse,D’un lait édulcoré lui prépare une tasse.
Mais laissons-là Pinchon et passons à GuépratDont le front coloré du plus vif incarnat,Et dont l’air réjoui me porterait à croire( Éloignons un soupçon qui fait tort à sa gloire. )Qu’il n’entre point à jeun quoique parti matin.Assez facilement il s’exprime en latin ;Mais voulez-vous lui plaire ? il faut que ses sailliesPar un rire bruyant de vous soient accueillies.Nul n’assaisonne mieux un quolibet cruel,Tantôt au sel attique et tantôt au gros sel ;« Mais c’est du Rabelais ! » se dit-on. Je le nie :Une fois par semaine ; au moins, il communie.Ripol, son confesseur, presqu’autant qu’Homénas ,Décrétaliste ardent, ne le souffrirait pas.De lardons, de bons mots on peut être prodigue,Sur des sujets permis, sans être Papefigue .D’éclaircir quelque doute êtes-vous désireux ?S’il ne peut vous répondre, il devient furieux ;Ne l’interrogez pas, non, je vous le conseille.A certains médisants si vous prêtez l’oreille,Ils vous suggéreront ( Quel mensonge grossier ! )Qu’on ne doit point le croire auteur de son cahier ;Qu’on réduirait à rien d’ailleurs l’énorme ouvrage,Monument du vieux temps, sans rapport à notre âge,Si l’on en retranchait les serfs, les affranchis,Les changements d’état grands, moyens et petits,Des stipulations les bizarres formules,Avec les adventifs et profectifs pécules.Au diable le vieux droit ! n’est-il pas un peu durD’exhédérer un fils si mimos sequitur ?Passe encor s’il s’ébat avec sa belle-mère,S’il laisse dans les fers ou s’il maudit son père ;L’assomme-t-il ? Prenez ce damné scélérat,Cousez-le dans un sac avec un singe, un chat ,Un coq, une vipère ou tout autre reptile ;A la rivière !… bon ; mais le rendre inhabileA succéder, s’il est jongleur ou baladin ?Que dis-je ! s’il lui plaît d’exercer l’art divinQui fit de Roscius l’impérissable gloire,Plutôt que de brailler dans un obscur prétoire ?Le code ne voit-là ni crime, ni délit.« De altero negat qui de uno dicit . »Ce n’est pas-là, Guéprat, un fait d’ingratitude .De cette question moi j’ai fait une étude ;J’ai mes autorités. Voir Toullier, voir Merlin,De histrionibus… Aimable saint Albin,Au jeu si franc, si gai dans l’emploi de grisette,Que tu sois Madelon, Dorine ou Marinette,Que je serais heureux d’être ton Gros-René !« A tes appas friands, luronne, acoquiné ! »De narguer Mascarille ! Avec quel feu, quelle âme,Je te dirais : « Adieu, beau tison de ma flamme ! »Ou bien : « Chère comète, arc-en-ciel de mon cœurAmi Justinien, je suis ton serviteur ;Je trouve à ta Novelle un peu trop de rudesse,.Indulgence, indulgence aux péchés de jeunesse…
Granger prend la parole ; on fait le plus grand casDe ses instructions. Tout à coup au fracasQui régnait parmi nous succède le silence.Appariteur zélé, que nous fait ta présence !Elle est chez le voisin plus nécessaire… Nous,D’être dignes de lui nous nous montrons jaloux ;Chacun la bouche ouverte et l’oreille attentive,S’il perd le moindre mot sent une douleur vive.Le savant professeur, dans un cadre réduit,En termes brefs, précis, résume ou reproduitDes grands corps de l’État les débats hauts et gravesSur les nouvelles lois d’un peuple sans entraves,Ivre d’égalité ; les vœux du Tribunat,Les oracles profonds.de ce Conseil d’État,Consistoire imposant de penseurs, de légistes,Par miracle sauvé du fer des anarchistes ;Les avis éclairés des cours, des tribunaux,Tuteurs des droits anciens, des intérêts nouveaux,Qu’on dût concilier, mission difficile !Les votes des Tronchet, Portalis, Maleville,Immolant la coutume et ses diversitésAu droit romain purgé de ses subtilités ;Ceux du premier consul qui, sur toute matière,Comme un phare dardait de grands traits de lumière,Dont étaient éblouis tous ces vieux magistratsQui, nourris de Domat, de Pothier, de Cujas,S’étonnaient qu’un guerrier, l’honneur de notre histoire,Tant de fois couronné des mains de la victoire,Aux titres de héros et de triomphateur,Joignît le nom plus saint de grand législateur,Et, ce que de Louis ne put l’omnipotence,D’un bon code civil dotât enfin la France.Mais lorsque ses talents font des admirateurs,De l’humeur de Granger on voit des détracteurs ;Ils disent qu’il est prompt à se mettre en colère,Que de tous nos docteurs il est le plus sévère,Que surtout, ah ! voici des griefs le plus fort,Il prétend nous mener en enfants… il a tort.En enfants ! Ah ! Granger, pour bannir de ton âmeCe dessein malveillant et trop digne de blâme,Jette les yeux sur nous : les uns dans les combats,En servant leur pays, ont bravé le trépas ;D’autres l’ont vu de près sur les ondes perfides ;Je vois de celui-là les cheveux blancs, les rides ;Celui-ci s’est rangé sous les lois de l’hymen,Et de plusieurs enfants est père… Tous enfin,Je n’en excepte aucun, sont parvenus à l’âgeQui du joug d’un pédant à jamais les dégage.Hélas ! ces tristes bruits ont quelque fondement,Je l’avoue à regret, bien inutilementJ’élèverais ma voix pour prendre ta défense,Et je me vois contraint de garder un silenceDouloureux pour mon cœur. Qu’on n’aille pas plus loin ;Si de notre salut Granger prend trop de soin,N’est-il pas tonsuré ? si pendant l’intervalleDe ses instructions, par sa longue moraleIl se rend importun ; aigre déclamateur,Contre l’esprit du temps s’il tonne avec fureur ;Si d’un zèle pieux son âme pénétrée,Des spectacles, des bals nous interdit l’entrée,Nous défend les cafés et les lieux moins décents ;Enfin, s’il veut régler tous nos amusements,Dans son amour pour nous j’en reconnais la cause,En faveur du savoir pardonnons quelque chose.Chopin le bredouilleur occupe le fauteuil ;Mais on ne lui fait pas un favorable accueil.À peine on l’aperçoit, aussitôt tout s’agite ;Vers la porte chacun fuit et se précipite ;Notre vaste local est vide en un moment.A ce triste abandon lui bien indifférent,Content du revenu qu’à sa place on attache,Quoique sans auditeurs, il veut remplir sa tâche.Mille écus sont sans doute un joli traitement ;Mais sa chaire lui vaut un autre émolumentBien doux à son palais. Allez au café Suisse,Tout près du Capitole, imposant frontispiceQui cache une masure ; on l’aperçoit assisAu milieu d’un essaim de jeunes étourdis ;Au piquet, au tric-trac, c’est toujours lui qui gagne ;Il leur dit ses exploits : comment, en Allemagne,En défendant un poste, à l’aîne il fut blessé,Et sans secours aucun laissé dans un fosséFangeux et pestilent, et comment, au passageDu grand Napoléon, ayant repris courage,Se dressant sur ses pieds, il eut l’insigne honneurDe presser dans sa main la main de l’empereur.On l’écoute, on le flatte, on verse, on le fait boire ;Amis comme grillons ; dès-lors la boule noireN’est plus à redouter. Comprenez à présentLe but intéressé d’un soin si complaisant ;Il ne les quitte point sans montrer sa blessure,Qu’ils le veuillent ou non ; un bon témoin l’assure.Parangon de vertu, pas trop prude pourtant,La dame de comptoir, au minois si tentant,Me disait l’autre jour : « Ce Monsieur m’assassine.« Je ne saurais passer dans la pièce voisine,« Pour y prendre vin chaud, cognac ou marasquin,« Sans voir le vieux docteur… Il me pèse à la fin ;« Je n’y puis plus tenir ; son impudeur me choque.« Peste soit de son tic et de qui le provoque !« Nombreuse est la séquelle et chacun a son tour ;« Ce tableau m’est offert au moins dix fois par jour.« Eh, qui me rendra donc le signalé service« De le griser ailleurs qu’à l’estaminet Suisse ! »Pardon de l’épisode, il est temps de finir.Moi, que malgré l’appel on n’a pu retenir,Je pars laissant brailler ce docteur pitoyable,Le maudissant cent fois, et le donnant au diable. —
Revenez sur vos pas, l’auteur ! vous oubliezDe nous entretenir du suppléant Gimiez ;De cet individu n’avez-vous rien à dire ?Ah, parlez-nous de lui ! nous voici prêts à rire. —Je vais vous contenter. Gimiez, jadis hussard,A l’étude des lois s’est adonné trop tard,Il est vrai ; mais enfin nos jeunes gens se louentDe sa bénignité ; de concert ils avouentQue bien loin de chercher à les faire faillir,Il leur prête son aide. Oh ! c’est un vrai plaisir,Quand sous la robe noire un idiot s’escrime,De voir l’intelligente et vive pantomimeDe ce benoît docteur, son sourire narquois,Ses hochements de tête et le jeu de ses doigts.Ses questions souvent sont par trop puériles : —« Les enfants naturels, d’après nos lois civiles« Sont traités beaucoup mieux qu’ils ne l’étaient jadis ;« Ils n’héritaient jamais d’une obole, sandis !« Mais il faut distinguer, n’est-ce pas ?— Oui. — Bon ! putà :« Ceux qui sont provenus ex soluto et… — solutâ —« C’est cela, de parents libres de tout lien,« Et pouvant s’épouser quand ils le veulent bien.« Aucun n’a les honnurs d’un enfant légitime ;
« Pourtant ils ont des droits, car ils sont nés sans crime.« Non idem dicitur ni des adultérins,« Ni des incestueux ; quant à moi, je les plains,« Mais je dois convenir que le code est fort sage ;« Il fallait relever surtout le mariage.« Ismaèl qu’Abraham eut de la jeune Agar,« Du vivant de Sara, n’était-il que vâtard ?« Réfléchissez… — U fut le fruit de l’adultère. —« Les filles du vieux Loth des œuvres de leur père« Eurent quelques moutards ; ces enfants malheureux« Vous les qualifiez, dites ?… — D’incestueux. —« Tels furent les enfants d’Œdipe et de Jocaste ;« Ils n’ont d’après la loi que des aliments ; baste.« L’intérêt bien senti des familles, des murs,« Fit toujours réprouver par les législaturs« Le don du concubin fait à la concubine ;« De Chabot, de Grenier, c’est la saine doctrine.« Ces procès, si féconds en scandalux débats,« Amusent le public ; il en raffole. Hélas !« Un reste de fraîchur, un semblant de tendresse« Captent facilement l’imbécile vieillesse ;« Mais en frappant l’abus, on peut bien excuser« Un legs, un faible don, surtout en viager.« Voici mon sentiment : On doit être sévère« Lorsque l’autur du don décède époux et père.« Aliud, s’il est mort vuf et privé d’enfants.« Il faut aux vieux barbons quelques contentements ;« On les paie un peu cher ! la gravelle et la goutte« Ne sont pas un aimant pour la beauté. — Sans doute. —« Vous souriez, june homme, et vous avez raison.« A votre âge, en amour, j’étais un vrai démon ;« Aujourd’hui, vieux tison tout vermoulu, je fume.« La vuve de Christophe accouche d’un Posthume« Quatorze mois après la mort de son mari ;« C’eût été bien le cas d’un bon charivari,« Sans l’intervention du curatur au ventre .« L’héritier putatif exaspéré, dit : diantre !« Jacqueline accoucha juste au septième mois,« Et je me crus bâté ; je me tus toutefois.« Le cas est très-fréquent et c’est presque une mode ;« A mon dépit, d’ailleurs, on opposait le code.« En revanche, le code est aujourd’hui pour moi,« Et je m’en prévaudrai, car j’ai subi sa loi.« Quatorze mois ! ! Ma femme à concevoir si prompte,« Eût accouché deux fois… Allons, c’est une honte !« Et je veux contester la légitimité« De ce fruit de la fraude et de l’impureté.« L’enfantement tardif ( article trois cent douze )« N’excède pas dix mois, et la cour de Toulouse,« Maître Roussel l’assure, a, par plusieurs arrêts,« Tranché la question. Je suis sûr du procès. —« Que pensez-vous, Monsieur, d’un semblable système ? —« Je crois qu’il est fondé. — Moi, j’en juge de même.« Comment, en droit civil, compte-t-on les degrés ?« Vous le savez, voyons ; combien sont mesurés« Entre un fils et son père ? — Un seul. — C’est à merveille.« Entre deux frères ? — Point. — Je vous tire l’oreille.« On ne peut rien entendre ! il se fait trop de bruit.« Huissier, que tout moqur soit sur l’heure éconduit.« Je vous ai dit souvent dans ma léçon orale« Comment vont les degrés en ligne latérale ;« D’Isidore à son père un degré seulement,« Puis un autre degré du père à l’autre enfant ;« Cela fait deux degrés. Oh ! vous allez trop vite,« Et partant vous errez. l’errur est non petite.« Du cur, morbleu, du cur ! Au siège de Burgos,« Il m’en fallut avoir, ou j’y laissais les os.« La brèche, presqu’à pic, surtout sans main courante,« Montrait des deux côtés mainte gueule béante« Qui, sans avoir des dents à sa mâchoire en fer,« Chair de poule, crédieu ! faisait venir la chair.« Mon général me dit : — Tu seras de la fête« Avec ton escadron, Gimiez, et ton trompette. —« Démontès, débottès et l’espardeille aux pieds,« Nous donnâmes l’assaut comme des grenadiers.« Vainqurs, rien à plumer pour réjouir la panse ;« Et du grand Scipion l’austère continence,« Ordre de respecter matrônes et nonnains ;« Que s’il fut transgressé je m’en lavai les mains.« Qu’il est beau pour l’honnur de tenter l’escalade« Sous le feu du canon et de la mousquetade ! —« Cher confrère, abrégez cette digression.« Pour ma petite part, rien qu’une question ;« Je saurai la poser sans blesser la morale.« De votre argot troupier, tout à l’heure, un mot sâle« A fait passer Pinchon, toujours un peu blafard,« Du jaune du citron au rouge du fraisard. —« Cher Guéprat ! sur tes droits rarement j’empiète ;« Souvent ton droit romain m’assomme et me rend bête.« Pinchon et toi, plein nez vous puez l’amidon ;« Et, pour me restaurer, de la poudre à canon« Je pensais respirer le parfum… A l’article« Sept cent cinquante-huit, june homme ! sans bésicle« En voici la tenur. — Je suis troublé, perdu. —« Je le vois. Au total, c’est très-bien répondu.« Tel est le résultat de solides études.« Oh ! vous irez très-loin… un mot des servitudes.
« Notre code civil, mon petit bachelier,« Appelle servitude un service foncier« Quand un fonds la subit on dit qu’elle est passive ;« Pour le fonds dominant elle est dès-lors…— Active. —« Bon ! Il est entendu que notre sol français« De serfs et de vassaux est purgé pour jamais.« Nous devons ce bienfait à la Constituante.« La vieille monarchie était sur cette pente,« Grâce au bon Louis seize, inspiré par Turgot,« Malhesherbe, Neckèr… Ce n’était pas trop tôt.« Au puits de mon voisin j’ai le droit de puisage ;« Ce droit emporte-t-il faculté de passage ?« Sur cette question plus d’un est restè court ;« Mais vous, vous répondrez, fondè sur Delvincour,« Desgodets, Pardessus, les arrêts, la doctrine,« Hardiment, sans broncher, je le vois à la mine,« Que le droit de passage est bien évidemment« Dans la charge compris, quoique implicitement ;« Mais je veux vous traquer et sans miséricorde :« De mon voisin ou moi qui doit fournir la corde ?« Eh, eh, vous avez là de l’eau jusqu’au-menton !« Barbottez un moment sans trop d’émotion ;« Je suis trop bon enfant pour vous laisser en peine ;« C’est moi qui dois fournir ou la corde ou la chaîne« Si je prétends user du service foncier ;« Aussi, Monsieur Pinel, ce grand justicier,« Pour ne pas donner prise à la moindre chicane,« En léguant l’usufruit à sa servante Jeanne ,« Qui, trente ans tout au moins, fit et défit son lit,« Et sur ses volontès jetait un interdit,« D’un quartier de maison sans eau pour le lavage,« Du puits du ciel-ouvert lui concéda l’usage ;« A l’héritier du sang enjoignant par exprès« D’en laisser, jour et nuit, large et libre l’accès,« (Une larjur d’au moins une toise…, une canne,« Vu la rotondité de la susdite Jeanne. )« Et tenir à ses frais, toujours en bon état,« La corde, la carrèle ainsi que le farrat .« D’un testament exact c’est le modèle unique ;« Il l’avait cacheté dans la forme mystique ;« En plein tribunal lu par Bedry, président,« De l’auditoire entier il fit l’enchantement.« Des puisards et des lieux je passe la matière ,« Et pour cause. Guéprat, ouvre ta tabatière.« En usez-vous ? — Monsieur, je suis pris du cerveau. — »« Ah bah ! vous répondez comme un autre Blondeau.« Vous savez ce que sont filets, corbeaux et baies .« J’enjambe les fossès et je saute les haies ;« Pierre et Paul sont bornès par un mur mitoyen ;« Qui doit l’entretenir ?— Tous les deux.— C’est très-bien .« Balthazar, sur mon clos épanche ses gouttières ;« Il a le stillicide… ; et ses eaux ménagères ,« Peut-il m’en infecter ? — Je ne le pense pas. —« Vous l’avez dit tout sul ! Malhur aux avocats« De Limoux ! sur mon âme, ils en verront de belles !« Aux rayons du soleil s’éclipsent les chandelles. » —C’est ainsi que Gimiez aime à se divertirAux dépens d’un benêt. Ah, laissez-moi finir !De mes vers limoneux je sens tarir la source,Et je touche du doigt le terme de ma course.
La voilà ! cher Edmond, la docte facultéQui remplit le Midi de sa célébrité.Granger seul excepté, qu’un plus saint ministèreRéclame dès longtemps, et qui de cette chaireOù si lucidement il explique les lois,A celle d’où le prêtre impose même aux rois,Va s’élever, quel ton, quel jargon, quelles têtes !De notre droit nouveau quels tristes interprètesLe zèle fait défaut à quelques-uns d’entr’eux.En style de taverne il en est au moins deuxQui rabâchent sans fin leurs traînants commentaires.Et ces gens au concours ont emporté leurs chaires !Cathédrants dubon temps, gros bonnets d’autre’fois,Dont les bustes pressés, de terre cuite ou bois,Comme en un colombier, dans des niches ovales,Du sacré Capitole ornent les vastes salles ;Que Toulouse vénère et parfume de fleurs ;Qu’exaltent à l’envi ses quarante rhéteurs,Et que maint troubadour sur son rebec honoreQuand vient le férètra de l’éternelle Isaure ;Mânes du vieux Furgole et de ses assesseurs,Ah ! vous devez gémir d’avoir pour successeursTous ces hommes obscurs qui sapent votre ouvrage.Cependant écartons un funeste présage ;Des membres décédés les sièges sont vacants,Et pour les occuper nous voyons sur les rangsDes avocats connus qui, par leur éloquenceEt leur vaste savoir, joint à l’expérience,Remplissant notre espoir, réalisant nos vœux,Formeront des sujets instruits et dignes d’eux.
Enfin j’ai terminé cette prosopopéeDont j’ai depuis deux jours la cervelle occupée.Cher Edmond, ce n’est pas mon plus brillant morceauPourtant à le limer j’ai sué sang et eau ;Mais j’ai le coup-d’œil sûr, n’est-ce pas ? A la cible,D’être un tireur adroit il me sera possible.Je veux, l’un de ces jours, aller chez Vestrepain,Quartier d’Arnaud-Bernard, pour me faire la main.Qui sait si, de fortune, en pressant la gâchette,Je ne toucherai pas le bas-ventre ou la têteDu duelliste en frac doublé de fer battu,Envers et contre tous signalant sa vertu,Dont, par un art heureux, un gramme de peintureCicatrise à l’instant la plus grave blessure ;Sur ses rigides pieds dressé contre un piquet,A la hauteur de l’œil tenant son pistolet,Sans jamais sourciller, dans une pose fière,Comme s’il méprisait le feu de l’adversaire !J’ai pensé bien souvent que si l’arquebusierEntendait un peu mieux son infernal métier,Au lieu du beau lancier, du sévère gendarmeEt du vieux grenadier qui présente son armeA l’empereur debout le pied sur un canon,L’avant-bras gauche au dos, promenant son lorgnonD’un regard inspiré sur un front de bandière ;Au lieu de son sapeur et de sa cantinière,Il devrait figurer, en simarre et rabat,En perruque poudrée, et Pinchon et Guéprat,Granger à l’œil vitreux, à la mine ascétique,Gimiez reconnaissable à son ris sardonique,Et l’huissier Gratacap ouvrant un large becPour crier : « Paix ! Messieurs, » d’un ton hargneux et sec.Alors, pour s’exercer, vous verriez quelle presse !C’est ainsi que l’on voit accourir à confesse,Au Taur, à Saint-Sernin, pour gagner les pardons,En temps de jubilé, matrones et tendrons.« C’est à toi que je dois, Guéprat, la boule noire, »Dirait l’un. « Aussi vrai que je me verse à boire,« Et que je vais vider ce flacon de cognac,« Je m’en vais t’éborgner… A ton œil gauche ! tac. —« En procédure, soit, je ne suis pas un aigle ;« Mais du jeu de billard qui connaît mieux la règle ?« Qui manie aussi bien la queue à procédé ?« De deux inscriptions tu m’as dépossédé ;« Le reste de mes jours je t’en tiendrai rancune, »Dirait l’autre. « Gisquel, à ton beau nez ! Et d’une. —« Docteur microscopique et grand écornifleur,« Tu m’as coûté, vantard ! vingt verres de liqueur ;« Si j’ai, quoique un peu gris, la main tant soit peu sûre,« Tu montreras à l’aine une double blessure.« A toi ! Chopin, pin », pam ! » — Et ce seraient des ris,Des applaudissements, des bravos et des cris,A donner le vertige aux chats, à la volaille,A faire expatrier les oiseaux de muraille.Eh quoi ! je ris moi-même à me tenir les flancs ;Mais j’oublie un peu trop que je suis sur les bancs.A Dieu ne plaise ! Edmond, que j’en porte la peineAu prochain examen… Je n’ai qu’une quinzainePour revoir la matière et me bien préparer ;Tel qui rit samedi dimanche peut pleurer.
FIN
694 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies narbonnaises, Narbonne, EMMANUEL CAILLARD, IMPRIMEUR-LIBRAIRE, 1860· Sources