Poésies narbonnaises, 1860
Le jardin du diable
COMPLAINTE A LONGUE QUEUE
I
Le plus redouté des espièglesC’était bien le petit Gaspard ;Dans les prés, les blés ou les seigles,Il allait, le jeune égrillard,Dût-il ou non se mettre à table,Chercher des nids, sauter, courir.
N’allez pas au jardin du diable,Enfants, pour ne plus en sortir !
Il rodait souvent en maraude,Flairant le fruit de l’amandier ;La prune noire ou reine-claudeNe révoltait pas son gosier ;La fraise au parfum agréableÉveillait surtout son désir.
Parfois le long d’une eau dormante,Avec son harpon à la main,Il lardait la gent coassanteOu le rat, leur fâcheux voisin ;De sa malice impitoyableQue de matous durent pâtir !
Il faisait chanter la cigaleEn lui chatouillant l’abdomen ;Au lapin-blanc, comme à la balle,Il ne craignait aucun gamin ;Au jeu de barre, infatigable,Il primait à poursuivre ou fuir.
Aux longs jours, il n’était pas rare,Quand sévissait l’ardent Phébus,Qu’il se vautrât dans quelque mareAvec d’autres bambins tout nus ;D’un ébattement délectableTout crotte on le voyait venir.
Quel désordre dans sa toilette,Enfants, de la tête au talon !Gaspard jouait à la rouletteLes boutons de son pantalon ;Plus de cent fois son pied coupablePollua sa casquette en cuir.
Quand l’hiver offusquait la faceDe l’astre splendide des jours,Et par une croûte de glaceDes ruisseaux enchaînait le cours,Équilibriste incomparable,Il glissait sans jamais gauchir.
A ces tours d’agile souplesse,Il ne risquait que son fémur.Plus grande était sa hardiesseQuand, sur le chaperon d’un mur,Avec un aplomb remarquable,Un pari le faisait courir.
Au temps de sinistre mémoire,Où gamins de Bourg, de Cité,Séduits par une fausse gloire,Vivaient en grande hostilité ;Où le caillou peu malléableEn sifflant se faisait ouïr ;
Entre les grecs de la PeyradeEt les troyens de Lamourguier,C’étaient ou lardon ou bravade,Bataille ou combat singulier.La fortune était variable ;Souvent on vit le sang jaillir.
Par une amande de rivière ,Un grand chef, autre Goliath,Atteint tout près de la paupière,Fut un jour mis hors de combat ;C’est de ta fronde redoutable,Gaspard, qu’on vit le coup partir.
Les ennemis, dans leur retraite,Furent refoulés au cagnard.Dans une criarde brouetteOn promena le fier Gaspard ;Sa témérité condamnableS’en accrut et dut embellir.
A cette époque du carêmeOù le chrétien, d’un cœur contrit,En prière et la face blême,Pleure la mort de Jésus-Christ ;Où le battant infatigableAu clocher semble s’assoupir ;
Quand d’une lugubre tentureSont recouverts les saints décors ;Quand les autels sont sans parure,Les flambeaux ou ternes ou morts ;A l’heure où d’un bruit effroyableLes sourds même vont tressaillir ;
A la grille du sanctuaire,Gaspard, son cornet à la main,Du mystérieux luminaireSuivait le solennel déclin ;Bon ! l’éteignoir insatiableAchève de tout assombrir…
Aussitôt tympans et crécelles ,Barils, trompettes et grelots,Toutouïs et tarabastellesDu temple ébranlaient les vitraux ;Les bœufs de la crèche adorableDe terreur semblaient en mugir.
Un soir, après ce beau tapage,En passant, il jette les yeuxSur l’opaque et graisseux vitrageD’un tisserand industrieux ;D’une malice délectableIl veut se passer le plaisir ;
Il l’a crevé d’un coup de tète,Et d’un air tout à fait gentil :« Vous qui jouez de la navette,« Holà ! mon vieux, quelle heure est-ilD’un courroux ardent, implacable,L’artisan se sentit saisir ;
De sa loge il se précipiteEt donne la chasse au vaurien ;Il va le happer… Vite ! vite !Le maraud, dans Saint-Sébastien ,Trouve un asile inviolable ;Mais il faudra bien en sortir !
Sans doute ; mais la foule est grande,Car c’est le temps des stations,Et le bigot de contrebandeProlongea ses dévotionsTant, que notre homme inconsolableDe se venger dut s’abstenir.
Enfants, la voulez-vous plus belle ?Un autre jour, ce polisson,Au derrière d’une haridelleAttache un énorme chardon.Jusques-là, débonnaire, affable,L’ânon n’avait su qu’obéir.
Son naturel n’est plus le même ;Les piquants lui grattant l’anus,Dans son impatience extrême,Plus il rue et se vautre, et plusAu dos l’épine est dommageable ;De douleur on l’entend gémir.
Oh ! votre terreur n’est pas vaine,Marchandes d’œufs et de croquets,De terraille et de porcelaine ;Empoignez fourches et balais ;L’auteur du fait est insolvable,Et le roussin n’a que son cuir.
Enfin, à chaque trait pendable,Dans la ville ou sur le rempart,On trouvait le même coupable ;C’était Gaspard, toujours Gaspard.L’œil au guet, prompt, insaisissable,Rarement on put le punir.
Mais enfin tant d’espiègleries,Un si coupable égarement,Ces larcins, ces taquineries,Devaient avoir leur châtiment ;Du ciel la justice équitableContre le drôle allait sévir.
N’allez pas au jardin du diable,Enfants, pour ne plus en sortir !
II
Non loin de l’église gothique,Où nos bons aïeux, de saint PaulGardaient la pieuse relique,Gît dans les profondeurs du sol,Près du bastion redoutableQue Vauban fit, dit-on, bâtir,
N’allez pas au jardin du diable,Enfants, pour ne plus en sortir !
Un enclos morne et solitaire,Caillouteux, infect, abhorré,Qu’enceint un mur quadrangulairePar l’ongle du temps délabré ;A son aspect épouvantable,De peur on se sent tout transir.
Dans cette clôture maudite,L’œil offensé ne saurait voirQue ronce épaisse et parasite,Et qu’arbuste au feuillage noir ;Sous leur ombrage abominableMaint reptile vient se tapir.
Disséminés on voit encoreLa bourre d’un hideux grabat,Des haillons que le ver dévore,Le corps desséché d’un vieux chatDépôt immonde, détestable,Où d’affreux débris vont pourrir.
Dans les éternelles ténèbresD’un souterrain anfractueux,Voltigent mille oiseaux funèbresQu’éblouit la clarté des cieux.Du hibou le cri lamentableToute la nuit s’y fait ouïr.
C’est-là qu’au milieu des orties,Des lézards, des colimaçons,Font leurs infernales orgiesLes Stryges, suppôts des démons ;Dans leur sarabande effroyableOn les entend hurler, glapir.
Tout près, un soir, a. la roulette,Gaspard jouait avec Vidal ;Un coup de vent prend sa casquette ;Lui de courir… O sort fatal !Flottant dans un nimbe de sableQue roule un folâtre zéphir,
Elle cheoit dans la fosse horrible.Pour nos gaillards quel embarras !« Bah ! de l’avoir il m’est possible. »Vidal lui dit : « Ne descends pas ;« A quoi songes-tu, misérable !« Pour moi, j’aimerais mieux mourir. »
« Oh ! si j’avais une lanterne« Je sonderais ce vilain trou,« Car sans clarté qui me gouverne« Je pourrais me rompre le cou.« Attends-moi près de cette étable ;« Je ne te ferai pas languir. »
Prendre l’essor vers sa demeure,Se pourvoir et s’en revenir,Lui prirent à peine un quart-d’heure :Qui mieux que lui savait courir !De son ami plus raisonnableLes conseils ne font que l’aigrir.
Il descend ou plutôt s’affalePar où le mur est le plus bas ;Des joints il manque l’intervalleEt se meurtrit sur des plâtras.Ce début si désagréableNe provoque aucun repentir.
Au pied d’une plante rampanteIl a retrouvé son toquet ;Déjà de sa lanterne ardenteGlisse sur le mur le reflet ;Déjà dans l’antre infranchissableIl a mis le pied sans pâlir.
Cependant de son char d’ébène,Tiré par quatre noirs chevaux,Des nuits la brune souveraineAux mortels versait ses pavots ;Une ombre dense, impénétrable,Dans les bas-lieux vient s’épaissir.
Vidal, que la frayeur domine,Et qu’attend le repas du soir,Au bord de la fosse s’incline :« Il est tard, mon cher, au revoir ! »Il entend un cri lamentable ;Un tremblement vient le saisir.
Que faire en pareille occurrence ?Porter à son ami secours ?Pas mal… pour servir de pitance(Mis en hachis ou cuit au four)A la huaille abominable ?Le plus sûr est de déguerpir.
Il fuit sans demander son reste,Et perd en courant son soulier.De Gaspard l’accident funesteRetentit dans tout le quartier ;Sa pauvre mère inconsolableNe sait à quel saint recourir.
A le sauver chacun s’empresse ;Lanterne, falot, matelas,Civière, cordage et compresse,Sont requis pour ce triste cas.On descend à l’aide d’un câble ;Un guide sûr vient de s’offrir.
La vapeur de la poix fumeuse,La clarté de tant de flambeaux,Trouble dans leur retraite ombreuseSouris, chats-huants, escarbots ;La fourmilière innombrable,Dans ses terriers va s’enfouir.
Cependant qu’au-dessus des têtes,Dans le brouillard caligineux,Les chauves et farouches bêtesCroisent leur vol vertigineux,On poursuit l’œuvre charitable ;La peur n’en saurait divertir.
Alors aux yeux tout se révèle :Quel mobilier ! l’affreux manoir !Un gril tors, un tronçon de pêle,Un vieux sabot pour égrugeoir,Des balais à manche d’érable,Au sabbat pour aller bondir,
Et la marmite au ventre obèse,Où tant de fois, en pot-pourris,Bouillirent, sur l’ardente braise,Chien, matou, tripaille et souris…Mais un dégoût insurmontable,Enfants, me contraint de finir.
En rampant sur la terre humideOn entend un gémissement,Et dans un cloaque fétide,Et déjà plus mort que vivant,On découvre le misérable,De son imprudence martyr.
Enfoncé dans la boue immondeQu’en respirant il avalait,On vint trop tard d’une seconde,Gaspard avait déjà son fait.Plus d’une larme véritableAccueillit son dernier soupir.
De l’ustensile domestiqueMeublant le pandémonion,De tout signe cabalistique,Hache et marteau firent raison ;Tout ce qui se trouve inflammableEst mis au feu pour en finir ;
Surtout un pet-en-l’air fantasque,Bariolé, hideux à voir,Défroque d’une vieille masque,Son faux chignon, son dévidoir.Après cet exploit mémorable,L’on remonte et l’on va dormir.
S’il faut en croire la chronique,(Enfants, les mots n’ont point d’odeurs.)Pressé d’une forte colique,Le dernier des explorateurs…Ma foi non ! d’un mot regrettableJe neveux mon conte salir.
Il en fit un aveu sincère :L’orteil pris dans un étrier,Il crut qu’une infâme sorcièreD’en bas le tirait par le pied ;De toute aventure semblableIl promit bien de s’abstenir.
Le lendemain du jour d’angoisse,Le rauque et monotone glasDe la cloche de sa paroisse,De Gaspard sonnait le trépas ;On vit toute la gent pendableAu convoi funèbre accourir.
Que ceci vous serve d’exemple,Morveux et méchants garnements !D’en haut l’œil de Dieu vous contemple ;Terribles sont ses châtiments ;Mais l’enfant doux, honnête, aimable,S’assure un heureux avenir.
N’allez pas au jardin du diable,Enfants, pour ne plus en sortir !
Juin 1848..
332 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies narbonnaises, Narbonne, EMMANUEL CAILLARD, IMPRIMEUR-LIBRAIRE, 1860· Sources