Poésies narbonnaises, 1860
Défense de mm. Alaux et Birat
INCULPÉS DE CUPIDITÉ RÉVOLTANTE POUR N’AVOIR PAS VOULU VENDRE A LA VILLE DE NARBONNE, MOYENNANT UNE LARGE INDEMNITÉ, LEURS LOCAUX. SITUÉS SUR LE MARCHÉ AUX HERBES ET SUR LA PLACE DE SAINT-JUST, POUR L’AGRANDISSEMENT DUDIT MARCHÉ POUR LE DÉGAGEMENT DE LA CATHÉDRALE.
Birat
Quoi ! mis au pilori malgré mon innocence.
Alaux
D’un stupide public, quoi ! subir l’insolence ;Être mis au poteau sans l’avoir mérité,Devant ma maison même, ô monstruosité !
Birat
Privé de mon burnous, me voir, sur cette place,A douze pieds du sol, par un vent qui me glace !
Alaux
Moi, quand on m’arrêta, je portais mon manteau,Mais en me débattant j’ai perdu mon chapeau.
Birat
Étant près de chez vous, à demi jet de flèche,Faites-vous apporter au moins le casque à mèche ;Si le tablier blanc est compris dans l’envoi,Tant mieux, mon pauvre Alaux ! nous en aurons l’emploi.
Alaux
Il ne servirait pas, j’imagine, à grand’chose.
Birat
Mais si fait… à chasser les mouches de Nivôse,Blanches comme le lait ou comme le savon,Qui, bien que sans suçoir, piquent à leur façon.D’avoir tant d’ennemis je ne me doutais guère.
Alaux
De vos vers médisants c’est peut-être l’effet ;Mais moi, vieux cuisinier, hélas ! qu’ai-je donc faitA mes concitoyens pour poser au calvaire !
Un paysan
Mountén sus aquél banc, sarén un paouc pus naouts.Lou qu’és cap déscoufat és pla lou bièl Alaoux !
Autre paysan
Qu’un és Moussu Birat ? mostro-mé lou, Pierréto.
Le premier paysan
Tèn lou cap acatat è porto la casquéto.
Un conseiller municipal
Venez donc voir Birat. Oh, le mauvais vendeur,Qui quitte à soixante ans le sentier de l’honneur !
M. rosier, secrétaire de la mairie
Bien plus coupable encor est Monsieur Alaux père ;Il a bien mérité cette peine exemplaire !
M. Peïre Adolphe
Vieux grigou de Birat et fin renard d’Alaux,Couple bien assorti, vous voilà dos à dos !
Birat
Moi, vendeur ! et de quoi ? de vieux galons ou vivres.Je ne vous comprends pas… Ah, bon ! je vends des livres ;Mais ce commerce, hélas ! je le fais sans succès :L’imprimeur vous dira que j’y suis pour les frais.
M. camp, marchand Quincailler
Ce n’est pas d’imprimés qu’il est question, frère !Si le débit va mal, cela ne nous chaud guère ;Mais nous savons, finard ! à n’en pouvoir douter,Que lorsque la Mairie a voulu t’acheterLa maison de Saint-Just, qui nous ôte la vueDe ce beau monument, pour percer une rue,Large, bien aérée, utile débouché,Chacun en conviendra, pour le nouveau marché,Après avoir, d’accord avec le mandataireChargé par le Conseil de conclure l’affaire,Du déguerpissement réglé l’indemnité,Quelques heures plus tard, tu rompis le traité,Et voulus mordicus une somme plus forte.L’homme qui se respecte agit-il de la sorte ?
Birat
Si le fait est prouvé, je veux, Messïre Camp !Que ce cercle de fer m’étrangle sur-le-champ.Narbonnais, croyez-moi ! c’est une pure fable.
M. Pradel, huissier
Bah, bah ! tout mauvais cas est, dit-on, reniable.Honte à qui se dédit ! Pour ce fait détesté,Du collier de métal te voilà cravaté.
Birat
Ah, malheureux Alaux ! si lorsque nos édiles,Pour la première fois, en dépenses utilesVoulant faire servir le boni du budget,D’agrandir le marché conçurent le projet,Vous aviez au public, sans aucun bénéfice,Fait de tous vos locaux le noble sacrifice,Ils n’auraient pas pensé, pour la halle au poissonEt pour la boucherie, à raser ma maison,Mais non, vous exigez, trompant leur douce attenteDe trois cents mille francs la somme exorbitante ;Et de nos conseillers le projet vraiment beauPar votre avidité croule et tombe dans l’eau.Que n’avez-vous, Alaux, montré la bonne grâceDu conseiller Bonnet ? Sur cette même place,Qui, si vous aviez fait de votre hôtel le don,Au prix d’achat s’entend, eût porté votre nom,Il possède un local, à double ou triple étage ;D’un loyer assuré son ampleur est le gage,lit, depuis quarante ans, pas un seul perruquier,Épicier, horloger, quincailler, tapissier,Bien loin de faire un trou, comme on dit, à la luneNe s’en est retiré sans avoir fait fortune.En sortant de chez lui, Polycarpe HivernâtPlaça vingt mille francs en rentes sur l’État,Tant, en moins de deux ans, il débita d’ombrelles,De rotins ou de joncs à nos Dandys ou belles ;Eh bien ! ce beau local, où sans doute un aimantEncastré sous le seuil attire le chaland,Ce bon monsieur Bonnet, en homme qui sait vivre,Sans le plus petit gain, à la ville il le livre ;Et mam’selle Curet et monsieur Simonin,Sans se faire prier, lâchent aussi la main.Voilà ! voilà ! monsieur, comme vous deviez fairePour plaire à nos consuls, ainsi qu au populaire ;Vous n’auriez pas, c’est vrai, grossi votre magot,Mais un honneur durable eût été votre lot.Du beau nom de Bazars, décorant vos boutiques,Par vos prétentions âpres, hyperboliques,Vous avez fait manquer le projet Alengry,C’est pourquoi votre nom est dans un grand décri.Je vous dois mon malheur, mais le vôtre me touche,Et je sens le reproche expirer sur ma bouche.
Alaux
D’une telle semonce est-ce bien le moment ?Vous parlez d’or, Monsieur, et vous êtes plaisant.Sans mon chagrin mortel que vous me feriez rire !Je vous ai bien laissé divaguer sans mot dire,De la mercuriale arriver à la fin,A mon tour le bouchon ! et je riposte enfin.J’aurais dû, dîtes-vous, sans aucun bénéfice,De mes longs bâtiments faire le sacrifice ;Je me faisais bénir en agissant ainsi.Ces bénédictions ne font pas mon souci :Rends service à Bertrand, par une pétarradeIl te le revaudra, sois en sûr, camarade ;Tel est par à peu près le mot du vieux Caffort.Le public à Bertrand, Monsieur, ressemble fort.Mais ceux qui méchamment se font mes adversairesEn usent-ils ainsi ? Pas du tout, les corsaires !Conseiller, trafiquant, avocat, médecin,Pour ce diable d’argent chacun fait au plus fin.Chacun vers son moulin, s’il borde une eau courante,Pour le faire tourner facilite la pente.Ils ont vu dans mon œil une paille ; eh bien, soit !Moi je vois dans le leur un chevron, un pied-droit ;El vous, qui maintenant faites le bon apôtre.Vous avez fait claquer le fouet tout comme un autre.Par le gain, cette fois, vous êtes alléché.
Birat
Moi j’achetai fort cher, et vous très-bon marché.
Alaux
C’est que je fus, Monsieur, plus heureux ou plus sage.
Birat
Alaux
Birat
C’est dans cette maison que j’ai fait tous mes vers.
Alaux
Vous en faites partout, à tort et à travers,Et c’est l’unique objet où tend votre pensée,Assis, couché, debout… sur la chaise percée ;Et c’est tellement vrai, Monsieur, qu’en maint endroit,En vous voyant passer, chacun vous montre au doigt :« Aïssis Moussu Birat qué bès nous s’acamino ;« Tèn lou cap acatat ; caouqué couplét rumino. »En avez-vous assez ?… venons au sieur Bonnet !L’homme n’est pas manchot, et je connais son fait.Ce n’est pas à l’œil nu, non, mais au microscope,Que vous avez, Monsieur, vu sa petite échoppe,Où ne saurait gîter qu’un mauvais remouleur ;Où rien n’est remarquable, excepté la laideur ;Où l’on ne peut trouver pour s’asseoir une chaise ;Où deux chalands debout se trouvent mal à l’aise ;Sans glisser dans la graisse on n’y saurait marcher,Car celui qui l’occupe est Pascal, le boucher.Pour quatre mille francs, de la loge attenanteJe pouvais devenir possesseur, je m’en vante.Je n’en ai pas voulu.
Birat
D’après moi, c’est un tortSachez le réparer.
Alaux
J’en demeure d’accord ;J’y mettrai le grappin ; toute cette flotilleDe mon grand bâtiment est comme la famille.En se montrant facile, à coup sûr, dom BonnetNe peut avoir agi que dans son intérêt.N’a-t-il pas de maison au midi faisant face,Qui d’un regard oblique envisage la place ?Tant obstrués en sont les dangereux abords,Qu’on n’y saurait aller sans trembler pour ses cors.Mais quand d’un camion le puissant attelageDans le laid carrefour se pratique un passage,Les revendeurs troublés s’emportent en hauts cris,Se rangent à la hâte ; on ne voit que débrisDe carottes, de choux, de potiches, d’assiettes,Et d’œufs dont on eut fait de bonnes omelettes.Sur dix estropiés qu’on porte à l’hôpital,Huit ou neuf l’ont été dans ce détroit fatal.Mais le pâté détruit, quel changement à vue !Au lieu de confronter un laid tronçon de rue,La maison de Bonnet aurait pour vis-à-vis,Trente toises plus loin, celle de Déloupis ;Avec celle d’Abram se ferait des œillades…J’ai tout paralysé ; dès lors, aux accolades,Aux serrements de main, aux salutations,Succèdent les mépris et les dérisions.Mes nombreux détracteurs m’ont conduit au martyre,Mais du moins mes enfants ne sauraient m’interdire.
Un ouvrier
Lou qué bol d’un oubjet très fés mai qué nou bal,És pas falourd, biettazé ! è ni mai pla foutral.
M. Taffanel, forgeron
Si c’est ainsi, Messieurs, que se passa l’affaire,Il peut sans curateur gérer son bien, j’espère !
Alaux
Qui parle donc ainsi ?… Parbleu, c’est Taffanel !Je ne conteste pas son noble naturel,Mais quand du gaz à l’eau la pauvre Compagnie.( Le bruit en a couru, s’il est faux qu’il le nie),Pour y fonder l’usine eut choisi le terrainQue du chef de sa femme il avait au moulinDu… son nom me viendra tout à l’heure à la bouche,Du sieur Amans, j’y suis, dont l’œil est un peu louche,Ce môme Taffanel, sans avoir mal au cœur,De son malingre champ prit trois fois la valeur.
M. Taffanel, forgeron
Deux fois, j’en conviendrai, mais trois, je le conteste,Et je puis le prouver, braves gens ! mais, au reste,Tripler sur un objet valant quinze cents francsNe m’a pas fait rouler voiture ou char-à-bancs,Et ne m’a pas permis d’acheter une grangeBien, revenante en grains et féconde en vendange.J’ai les bras fracassés et les yeux presque éteints ;Un travail de forçat me disloque les reins.Messieurs ! battre le fer, ou le cuivre ou la tôle,N’est pas faire sauter la fine casserole.On sait, d’ailleurs, on sait que j’ai beaucoup d’enfants ;Ils sont forts et bien sains, mais ils ont bonnes dents.
M. Bourdeil, minotier
Bravo ! ce revendeur de farine et d’avoine.Ce fort batteur d’enclume a très-bien riposté.
M. Taffanel, forgeron
Ne t’en étonne pas, car j’ai bien profitéDes savantes leçons d’un oncle, ancien chanoine ;Il m’apprit le français, quelque peu de latin,Et me mit en état de chanter au lutrin.
Alaux
Pour lui sont les bravos et pour moi les injures !Il a pourtant du champ retiré double prix ;Je ne l’en blâme pas, bien d’autres ont fait pis ;Mais pourquoi donc toujours deux poids et deux mesures ?Croyez-m’en, Narbonnais ! tous les Alaux sont francs ;Je n’ai pas demandé de trois cent mille francsLa somme exagérée, ainsi que chacun pense.C’est une grande erreur ; c’est une médisance.Les auteurs de ce bruit, hélas ! et leurs échos,Qu’ils l’aient ou non voulu, font le malheur d’Alaux.
M. fil, négociant
Mais qu’as-tu demandé, ne peux-tu nous le dire ?
Alaux
Je vais le déclarer ; cessez de me maudire :« Pour deux cents mille francs, de l’un à l’autre bout »,Ai-je dit à l’agent, « j’abandonne le tout ».
M. Garric, négociant
C’est trop pour des objets que l’on nous représenteComme pouvant donner cinq mille francs de rente.
Alaux
Et comptez-vous pour rien mon propre appartement !Cinq pièces au premier, du plus grand agrément.Notez ceci, Messieurs ! notez que j’ai la chance,Si notre ville un jour augmente d’importance,En forçant tant soit peu le prix de tous les baux,D’avoir sept mille francs et plus de mes locaux.
Un paysan
Manqués pas per aquis, è ba sabés pla faïréCado fés qué toun fil tourno débéni païré.
Alaux
La dépense augmentant, l’ami ! je n’ai pas tort ;A chaque enfant qui naît j’appuie un peu plus fort.
Le même paysan
S’à cado accouchomén réndos soun aouméntados,Malhérouzés réndiès, garo las béssounados !An’aquél coumpté dounc gnia pér trambla toujours.
M. Paulin Sengler
Il n’est pas éternel le beau temps des amours !
Autre paysan
Oh, qui bioura béira ! sé pér cas diminuoNostro poupulatiou, adiou la plus baluo !
Alaux
Impossible ; au surplus, j’étais bien décidéA rabattre un grand tiers sur le prix demandé.
M. Faurie
Alaux
Mon serment d’honnête homme.De trois cents mille francs la monstrueuse sommeSe trouve donc réduite, un peu moins, un peu plus,A celle de…
M. Sirven
Alaux
Eh bien ! six mille francs, en loyer ou fermage,Représentent partout, ici comme au village,Cinquante mille écus, bien près, en capital ;Vous en conviendrez tous. Qu’en dit Monsieur Giral ?
M. Giral, pharmacien
De nos opinions ayons tous le courage !Si j’étais aussi bien placé que maître Alaux,Si j’étais possesseur de’ses vastes locaux,J’en voudrais ce prix-là… peut-être davantage.
Une voix
Est-ce avoir du toupet ! A bas Monsieur Giral !
M. Rols, coiffeur
Non ; il faut le jucher au même piédestal.Au milieu du duo, qui là-haut se prélasse,Nous allons lui voir faire une belle grimace.
M. Giral
Cette menace-là ne peut me faire peur ;Je plaiderai toujours la cause du malheur.Faire grâce au corbeau, tuer la tourterelle,Est-ce de la justice ? au bon sens j’en appelle.Ce dicton, du latin passé dans le français,Se traduit de la sorte en patois narbonnais :« Laïssén én pats das gorps l’intéréssanto raço,« Mais as tourtourélous faguén pas gés dé grâço ! »Que vous feriez bien mieux de garder vos dédainsPour ceux que l’on a vus implorer tous les saints,Aux Carmes, aux Chartreux faire dire des messes,Des jurés obsédés mendier les largesses,Et de gens ruinés revêtir le faux air,Quand un verdict, fatal au seul chemin de fer,Mais pour les demandeurs une excellente aubaineLes mettait en état d’acheter un domaine,Ou de doubler les dots de leurs heureux enfants,Pour prix d’une barraque et de quelques arpentsD’une vigne caduque ou d’un herme stérile,En beaux coquelicots peut-être un peu fertile !Je n’en dirai pas plus, mais de tous les moyensQue tant d’expropriés, rusés et superfins,Inventèrent, dit-on, et mirent en usage,Pour se faire payer trois fois et davantageLa valeur des lopins qu’ils durent délaisserSur les points du terroir par où devait passerLe bienheureux rail-way, on pourrait faire un tomeAussi gros qu’un codex ou qu’un saint Chrysostôme.Je n’en dirai pas plus, et si Paulin GiralPour sa véracité doit être mis à mal,Prononcez, je suis prêt ; me voilà ! je me livre.
M. Aussenac, orfèvre
Monsieur Giral nous offre un noble exemple à suivre.Quand je saurais, Messieurs, de partager son sort,Je suis de son avis ; maître Alaux n’a pas tort.
Un paysan
Per figura, Méssius, déssus aquél théâtré,Crézèts-mé, faréts pla ! cal pas qué siogoun quatré.
Un autre paysan
Le premier paysan
Bézés pas qu’amé soun aïré douxSémblaïo Nostré-Ségné éntré lous dous larrous.
M. Mirabel, orfèvre
Du zèle d’Aussenac je ne m’étonne guère ;J’en connais le mobile ; il est son locataire.
M. Aussenac, orfèvre
Son locataire, soit ; c’est donc pour me capterQue de plus de cent francs il vient de m’augmenter !Je suis, comme on le voit, payé pour le défendre.
Groupe de propriétaires
La lumière se fait ; achevons de l’entendre !
Alaux
Comme je le disais, j’étais bien décidéA rabattre un bon tiers sur le prix demandé ;Mais pour en conférer je n’ai plus vu personne.
M. boudet
Fiez-vous aux projets de nos décurions !Bonnes, assurément, sont leurs intentions,Et pourtant regardez ce qu’ils font de Narbonne.
Un tonnelier
S’aïsso duro, Méssius ! nous laïssarén touèza,En émbélissiméns, pér Luc ou Paraza.
Un maçon
És bertat ! és bertat ! gnia per abé bergougno ;Sion pas én Languédoc, mais dins la Catalougno.
Un savetier
Al réspect dé Béziès, nostro bilo, goujats !És, né sioï mai qu’hountoux, un nizal d’éscarbats.
Alaux
Étant à Montpellier, la semaine dernière,J’y voulus voir jouer l’Avare, de Molière.Dans cette belle pièce, un certain HarpagonPrétend se marier, quoiqu’il soit vieux barbon,Et veut donner, le ladre, un grand repas de noces.C’est bien mon élément ; je me connais en sauces,Et j’applaudis beaucoup aux traits du cuisinier,Faisant tout à la fois fonction de palfrenier,De cocher, si l’on veut, quand, outré de colèreContre ce sot vieillard et son flatteur Valère,Amoureux déguisé, il se dit impuissantA faire grande chère avec très-peu d’argent,Et d’un maître hargneux, dont la crasse avariceFait jeûner ses chevaux, veut quitter le service.Nos conseillers, Messieurs, comme maître Harpagon,En embellissements voudraient du grand, du bon,Mais, vieux mousquets rouillés, trop durs à la détente,Ils leurrent du public l’envie impatiente,Entassent plans sur plans et projets sur projets,Délibèrent sans cesse, et n’agissent jamais.
Un vigneron
Gran ban è pétit cop, coumo fan lous préssaïrés !Es pas atal, Méssius, qu’on méno lous affairés.
1er VOISIN
Très-bien, mon cher Alaux ! tu gagnes ton procès.Monsieur Birat et lui sont deux bons narbonnais.
2me VOISIN
Tu t’es bien disculpé ; l’agneau qui vient de naîtreN’est pas plus innocent, il faut le reconnaître.
3me VOISIN
Détachons leurs liens ! c’est faire trop longtempsSur l’infâme échafaud souffrir deux innocents.
4me VOISIN
L’un d’eux s’est trouvé mal ; voyez comme il est roide !
M. Combal
C’est Birat. Du vinaigre ! au secours ! de l’eau froide !
Un paysan
Hérousomén qué sion tout proché dé la foun.
Autre paysan
Autre paysan
Oh, tant pis ! tort à Moussu Lafoun.
M. Mirabel, orfèvre
Nous avons ici près un bon apothicaire.
Roland, orfèvre
J’en connais deux : Giral et Jalard, son confrère.Mais tranquillisons-nous, il est hors de danger ;Certaine explosion m’en fait ainsi juger.
M. Roland Polydore
Én effet, sé sab pla qué, quand lou malaoud péto,Ës per soun médéci coumo un cop dé troumpéto,Per l’aberti qué pot s’én ana quand boudra,Qué ba millou, lou drollé, è s’én rélébara.
Birat
Oh, laissez-moi mourir ! que m’importe la vie,Puisque des Narbonnais l’estime m’est ravie !
M. jaloux, courtier
Non ! non ! tous ces bruits faux, bientôt évanouis,Des plus indifférents te feront des amis,Et, comme un vieux chaudron qu’argenté l’étamage,Ta vertu, dès ce soir, brillera sans nuage ;Mais tu dois avoir froid ; tiens, voilà mon burnous,
Birat
Je te reconnais-là ; merci, mon cher Jaloux !Ah ! bien plus que le froid, le chagrin de ma femme,Mon nom qu’on a flétri me bouleversent l’âme.Concitoyens ingrats ! mes bons antécédentsDe mon honnêteté ne sont-ils pas garants ?Qu’ils soient mon bouclier dans cette triste affaire !Quel est donc l’ouvrier, quel est le locataireQui fut jamais en droit de se plaindre de moi ?Dans quelle occasion ai-je trahi ma foi ?J’obéis à la loi, quelle exhorte ou commande,Et je ne suis encor mulcté d’aucune amende.Si j’eus, au temps passé, quelques petits procès,Oh ! je les gagnai tous, avec dépens et frais.Et mes voisins, Messieurs, mes voisins ! ah ! je penseAvoir fait envers eux preuve de complaisance,Depuis près de dix ans que dans leur beau quartier,Pour y finir mes jours, j’ai fixé mon foyer.Je me laisse imposer certaine servitudeQue tout autre que moi trouverait assez rude,Que, comme un grand abus, et sans trop balancer,Impérativement il ferait bien cesser.Dès qu’on sait au quartier que de notre fontaine(Le cas est très-fréquent) tarit la maigre veine,Aussitôt vers mon puits trottent par bataillons,Comme font les fourmis, matrones et souillons.On sait, d’ailleurs, on sait que mon eau gratuite,Quand il en est besoin, se change en eau bénite,Et, si quelqu’un de vous pouvait le contester,Le portier de Saint-Just est là pour l’attester.De sel et de laurier une petite dose,Et quelques mots sacrés, font la métamorphose ;Quiconque au bénitier son index a plongé,Quoiqu’il n’en sache rien, devient mon obligé.Mais de ces chers voisins il pourrait bien se faireCependant que quelqu’un se fit mon adversaire ;Et savez-vous pourquoi ? c’est que si ma maisonSe convertit en rue, en halle au frais poisson,Celles de ces Messieurs, au midi faisant face,Auront jour de prospect sur la nouvelle place,Et qu’elles gagneront par là même en valeur ;Haro, par conséquent, sur l’exigeant vendeurQue ne satisfait pas, dans sa soif d’or extrême,Un supplément de prix qu’il reconnaît lui-mêmeÊtre de près d’un quart !
M. Alberny
Cinquante mille francs,En bons et beaux écus, distribués par rangs,Sur une grande table, et formant la colonne,C’est pourtant fort joli, Messieurs ! et je m’étonneQue le sage Birat ne les accepte pas.Vendre grande maison est un grand débarras.
Birat
Méfiez-vous un peu de l’homme qui vous parle !Monsieur Pailhiez, l’huissier, Monsieur Rouquairol Charle,Monsieur Labadié père et sans doute son fils,C’est assez naturel, seront du même avis ;Pourquoi ? je vous l’ai dit, Narbonnais, tout à l’heure,Je vais le répéter : c’est que de leur demeureIls auraient jour direct sur le nouveau marché,Dont mon sol mis à nu serait le débouché.Peu leur importerait qu’en étranger nomadeJ’allasse m’héberger, tantôt à la Peyrade,Tantôt au fond du bourg ou contre le rempart,Lieux dont je n’oserais m’écarter, sur le tard,Et que le bruit, le vent ou le braiment des ânes,L’odeur du cuir tanné, le fumet des gitanesMe fissent, d’un logis loué pourtant fort cher,Un lieu de purgatoire ou peut-être un enfer !Peu leur importerait que ma Muse attristéeAvec son vieux Tithon de se voir séquestréeDans une impasse sombre, au fond de quelque cour,Dans un quartier honteux, me quittât un beau jourPour ne plus revenir consoler ma vieillesseEt tromper un ennui qui transpire sans cesse !Entendant mieux que moi leurs petits intérêts,Ils aiment peu les vers ; ils n’en feront jamais.Mais que ceux d’entre-vous que ma manière amuse,Et qui seraient fâchés que de ma pauvre MuseMon déménagement, hélas ! me séparât,Comprennent le refus du chansonnier Birat.Depuis plus de dix ans qu’échappé du village,Inculte, et du français ayant perdu l’usage,Ne sachant m’exprimer que dans un gros patois,Je rentrai dans nos murs, célèbres autrefois,Je ne suis occupé, nuit et jour, qu’à vous plaire,Sans encouragement et surtout sans salaire…A mes dépens plutôt ! et c’est le trait d’un fou ;Voilà l’homme d’argent ! voilà le vieux grigou !Je ne suis point cupide, et vous pouvez m’en croire ;Ce qui me tenterait serait un peu de gloire,Ce serait de laisser sur le seuil du tombeau,Pour honorer mon nom, un livre vraiment beau.Le ciel, pour mes péchés, m’interdit celte joie ;Ce n’est qu’infirme et vieux que j’ai trouvé ma voie.Des palmes sont au bout, mais comment les cueillir ?Un rhumatisme au pied m’empêche d’y courir.Arrive que pourra ! vers le but je me traîne ;Heureux si pour loyer de cent vingt mois de peineNos neveux, dans un siècle, y lisent par écrit :Le premier prix dans l’art de railler avec grâce,Qui, dans l’antiquité, fit le grand nom d’Horace( Art charmant ! de nos jours à tort en discrédit,Car il est, à coup sûr, du bon ton au Parnasse ),A Viennet, de Béziers, échut sans contredit ;Le second fut le lot du badin Liadière :Il l’obtint ex aequo, dit-on, avec Rhulière,Mais Birat, de Narbonne, attrapa l’accessit.
M. Calmettes, pharmacien
Tu l’auras, sois en sûr ! et, dans moins de deux lustres,Dans la grande mansarde, au salon des Illustres,Nous te verrons en plâtre, en terre cuite ou bois,Avec ton air rêveur et quelque peu sournois.
Un paysan
Sé manco lou laouiè per faire uno courouno,Al merle éscougatat qué réjouits Narbouno,Per lou tra d’émbarras, faï-z-in uno, Morlan,D’uno feïllo dé cardou è d’un manat d’agran !
( Grognement presque universel.)
M. Serbat, homme de lettres
A bas le malotru ! il faut être une cruche,Avoir l’esprit pointu comme une grosse bûche,Avoir la cataracte et nier le soleil,Pour n’être pas ému d’un plaidoyer pareil.
M. Ferlus, maître de piano
Moi je le suis, Messieurs ! plus que je ne puis dire.Dans le fond de mon cœur pourquoi ne peut-il lire !Mais je vais le prouver, comme vous allez voir,Bien moins par charité, Messieurs, que par devoir.Il fut toujours pour moi très-bon propriétaire ;J’estime son talent et sa maison m’est chère.S’il est poète, moi je suis musicien ;Apollon, son patron, est donc aussi le mien.Il est aussi celui de deux colocatairesAvec qui nous vivons, pour ainsi dire, en frères,Car ils sont médecins. Dans un pareil état,Atterré comme il l’est, le malheureux BiratMe semble avoir omis le moyen de sa causeLe plus démonstratif ( son trouble en est la cause ),Et je vais le plaider. Puissent mes argumentsDe vos convictions être les éléments !Quand il abandonna sa demeure ruralePour rentrer tout à fait dans la ville natale,Comme il a d’un artiste et les goûts et les mœurs,Il voulut se loger en artiste, Messieurs !Il lui fallait de l’air, du soleil, de l’espace,Au dedans une cour, au devant une place ;Il lui fallait encor du mouvement sans bruit,Un quartier propre et sûr, bien éclairé la nuit…
Une voix
Plus haut ! je n’entends rien.
M. verdier, ancien avoué
M. augé, horloger
Que diantreOn reste à la maison avec un si gros ventre.
M. verdier
En fait d’infirmités, vous avez le gros lot ;Je suis ventru, c’est vrai ; mais vous êtes pied-bot.
Hippolyte, sergent de ville
Reculez donc un peu ! tenez-vous à distance.Monsieur Ferlus demande un moment de silence.
Un paysan
Jésus, qué siots brutal ! butéts pas tant las géns ;Fazèts dounc atténtiou… aquélo fénno és préns.
Hippolyte
Dins un pareil éstat, démést aquélo foulo,Gaouzats béni, Francoun ! bous faréts créba l’oulo.
La femme Françon
Saïo pia trop paga la curiousitatD’estré béngudo aïssis béiré Moussu Birat.Lou planissi belcop ; péndén qu’èro al bilaché,Sioguèri un parél d’ans sa fénno dé ménaché.
M. FERLUS reprend
Il lui fallait encor du mouvement sans bruit,Un quartier propre et sûr, bien éclairé la nuit ;Des voisins avenants, bien élevés, honnêtes,Pas trop riches surtout, mais aisés et sans dettes ;Le marché pas trop loin, le palais pas trop près,Et le jardin public, pour y rêver, au frais,À l’heure où les piou-piou, les enfants et les bonnesN’y vont pas égayer leurs humeurs folichonnes ;L’eau dormante d’un puits, l’eau vive d’un ruisseau,Pour pouvoir arroser, en temps sec, à grande eau ;Mais celle-ci limpide, au début de sa course,Et prise au robinet, Messieurs, comme à sa source ;Des mouches presque point, des cousins pas du tout.Mais tout cela, voyons ! se trouve-t-il partout ?Et n’est-il pas surtout mal aisé, difficileA rencontrer dans une étroite et triste villeQui n’est plus dès longtemps… le dirai-je ?… pardon !D’une vaste cité que le honteux trognon…On vient de me lancer, Messieurs ! à la figure…Si je savais qui c’est !… un oignon, une ordure.
Un ouvrier
Es parrés dé pla sallé… un tanoc dé caoulét.Es iéou qu’eï fait lou cop, è m’appèli Paoulét.Quand énténdi, bézèfs, méspréza nostro bilo,Mé sémblo qu’am’un broc mé réménoun la bilo.
M. Ferlus
Vous m’avez fait venir une ecchymose au front ;Sitôt après ma noce essuyer cet affront !Une observation aurait du vous suffire.Le mot trognon vous blesse, eh bien ! je le retire.
M. causse, ancien greffier
Bien, bien, Monsieur Ferlus ! l’intention fait tout.
M. FERLUS reprend
Mais tout ce que j’ai dit se trouve-t-il partout ?Et n’est-il pas surtout mal aisé, difficileA rencontrer dans une étroite et triste ville,Qui n’est plus dès longtemps, quelle fatalité !D’un fruit jadis si beau que le noyau gâté ?Il l’y trouva pourtant, et même davantage.Quoi donc, me direz-vous ? Le très-grand avantageDe s’héberger au pied du sacré monument,Votre unique, à peu près, mais splendide ornement,D’une vaste province ancienne cathédrale.Qu’elle est belle, Messieurs, lorsque la lune pâleL’inondant, dans la nuit, de ses molles clartés,Met dans un plein relief ses traits accidentés,Ses flèches, ses vitraux, ses créneaux, ses ogivesEt ses tours s’élançant de leurs bases massives,Ses tours ^qu’un souvenir de celle de BabelA pu seul empêcher de monter jusqu’au ciel,Pour ne pas du Dieu fort allumer la colère.Un spectacle, Messieurs, d’un plus grand caractère,Que de partout ailleurs on ne saurait bien voir,C’est lorsqu’au mois de mars, et par un ciel tout noir,Le cers impétueux, soufflant toute sa rage,Comme du taffetas déchire le nuage,Et qu’un déluge d’eau, du haut du firmament,S’épanche, à pleins baquets, sur ce beau monument.Comment rendre, Messieurs, avec quelle furieDes monstres de granit l’ample ménagerie,Ces chimères, ces sphinx et ces griffons aîlés,Au faite des piliers hardiment acculés,Aux sifflements du vent leurs grandes voix unissent,Hurlent comme des loups, comme des chiens glapissent,Et lancent à cent pas de leurs larges naseaux,De leurs museaux béants, de jets énormes d’eaux !De grêlons quelquefois c’est comme une mitraille.Qu’on ne me parle pas des jets d’eau de Versaille !C’est beau, j’en conviendrai, mais trop artificiel ;Ces faibles nappes d’eau ne tombent pas du ciel.A trop grands frais, d’ailleurs, ces jeux-là se procurentIls manquent bien souvent leur effet, et ne durentQu’une heure, tout au plus, et puis tout est à sec.
Un conseiller
Allons ! Monsieur Birat n’est qu’un dur égoïste,Digne de nos mépris, et c’est chose fort tristeQu’une seule personne ainsi nous fasse échec.
M. Ferlus
L’ami Birat, Messieurs, est bon, a le cœur tendre ;Il n’a pas refusé, comme on l’a pu prétendre,De vendre sa maison…
Le même conseiller
Mais il en veut trop cher.D’un homme à sentiment il n’a que le faux air ;Il s’est d’ailleurs, dit-on, dédit de sa paroleAlors qu’il ne pouvait d’un centime, une oboleAugmenter le gros prix qu’il avait demandé,Que libéralement on avait accordé.
M. Ferlus
On articule un fait, mais ce fait il le nie.C’est une absurdité ; c’est une calomnie.Narbonnais prévenus ! raisonnez un moment,Et vous partagerez mon ferme sentiment.Dans sa position, il faut n’avoir pas d’âmePour traiter sans le gré d’un fils et d’une femme,D’une femme qu’on aime, et dont l’infirmitéExige tant de soins, d’égards, d’humanité ;Qui, de sa maison même, au saint parvis assise,Entend les chœurs pieux entonnés à l’église ;D’un fils à l’âge d’homme et qu’un père prudentFait bien de consulter dans un cas important.
Le même conseiller
Puisqu’à l’innocenter vous mettez votre verve,Répondez-moi, Monsieur, fit-il cette réserve ?
M. Ferlus
Cette réserve-là fut faite au moins dix fois.Maître de piano, je connais peu les lois,Mais mon bon sens me dit, et c’est chose fort claire,Que pour avoir causé simplement d’une affaireAvec un tiers, surtout dénué de pouvoir,On peut parfaitement, sans manquer au devoir,Eût-on bien accueilli son offre hasardée,D’exiger un peu plus avoir la bonne idée ;Mais ce n’est pas ainsi que s’est passé le fait ;Du prix offert Birat ne fut pas satisfait.
M. gaillard, avocat
De la Commission on nous a dit qu’un membreAlla chez lui le voir à la fin de décembre.
M. Lignon, avoué
Appuyons sur ce point ! il est essentiel.
Birat
Je réponds à cela par un non bien formel.On en a vu quelqu’un, la semaine dernière,Marcher, à pas de chat, le long d’une gouttière ;Un autre en tapinois se glisser dans la cour.Fureter tous les coins, en faire tout le tour,Rire sous sa moustache, et s’enfuir au plus vite ;Mais je n’ai pas reçu l’honneur de leur visite.
M. Salvagnac, avoué
De la maison enfin quel prix voulûtes-vousLorsque sur ce sujet on vous tâta le pouls ?Nous vous en croirons tous, allons, soyez sincère !
Birat
« Soixante mille francs, si cela peut vous plaire »,Répondis-je au Monsieur chargé de me sonder. —« Oh ! nous ne pouvons pas du tout nous accorder. —« Comme vous semblera ; vous en êtes les maîtres.« Sachez que mes locaux embrassent huit cents mètres. —« Vous faites, me dit-il, sombrer mon grand projet,« Et j’en suis pénétré du plus profond regret.« Tout est rompu, Monsieur, tant pis ; je me retire. » —Mais il ne me dit pas, il ne pouvait pas dire :« Avez-vous oublié que d’un bien moindre prix« Nous étions convenus ? Vous m’en voyez surpris. »Plus tard, je me montrai, comme on sait, plus facileEn réduisant mon prix à cinquante-cinq mille…A cinquante, Messieurs ! pourvu qu’on voulut bienDans un petit quartier me laisser pour gardien,Tant il m’en coûterait de quitter cet asyle !
Un conseiller
Non ! que tout soit détruit, ainsi le veut la ville ;Et nous le répétons en termes absolus :Cinquante mille francs, pas un centime en sus.Mais si Monsieur Birat, à son devoir contraire,Comme à ses intérêts, refuse cette affaire,Après l’avoir partout de brocards ahuri,Nous aurons sa maison, par verdict de jury,A des conditions beaucoup plus raisonnables ;Bien mieux, à mon avis, qu’il aille à tous les diables !Nous n’en ferons pas moins, sur le fond communal,Notre nouveau marché ; c’est l’objet principal.Il aura pour voisins, devers la Madelaine,De bouchers dégoûtants au moins une vingtaine ;D’une odeur de tripaille et de poissons gâtésSes locaux forcément seront tout infectés.Sans compter les frelons, ces pillards des abeilles,Dont le bourdonnement blessera ses oreilles,Les mouches, les mouchards, les avides cousinsDans ses appartements voleront par essaims,Lui rendant désormais, au travail comme à table,Cette chère maison fâcheuse, inhabitable.Qu’il prenne garde à lui ! nous avons au bissac,Il ne s’en doute pas, plus d’un tour de jarnac.Nous l’attraperons bien ! il se flatte peut-êtreD’avoir sur le marché portail, porte ou fenêtre ;D’une seule lucarne il ne jouira pas ;Nous ne lui passerons que quelques trous à rats.
M. Ferlus
Oh, Monsieur, c’est trop fort ! et nul sur cette placeNe se fera l’écho d’une telle menace.
Le même conseiller
Alors il sentira, de remords tourmenté,De ce proverbe ancien toute la vérité :« Évitons tout excès ; il n’est rien qui punisse« Un homme vicieux comme son propre vice. »
M. Ferlus
Et celui qui vous parle est un fabricien !Monsieur, convenez-en, cela n’est pas chrétien.
Le même conseiller
Un achat par décret, suspendu sur sa tète,De tous gens comme il faut rendra sa maison nette.Nous la verrons un jour, cette triste maison,A son grand détriment, un bastringue, un bouchon,Pour tout dire, en un mot, une cour des miraclesEt le plus dégoûtant de tous les réceptaclesDe vagabonds, truands, tire-laine, aigrefinsQu’on puisse voir à Naple ou les États Romains ;Et quand un étranger, venu dans notre ville,En illustrations autrefois si fertile,Dans l’admiration de son beau monumentQu’il aura parcouru, nous dira brusquement : —« Ce basacle odieux, collé comme un emplâtre,« Sur ce temple si beau, pourquoi ne pas l’abattre ? —« Nous voulions le raser de l’un à l’autre bout »,Répondrons-nous. — « Pourtant il est encor debout. —« En voici la raison : Son dur propriétaire« Est le plus grippe-sous qu’on puisse voir sur terre ;« Il en voulut un tiers en sus de sa valeur.« Nous fûmes révoltés d’une telle impudeur.« Il garde sa maison ; elle est le témoignage« D’un fait honteux qui tourne à son désavantage ;« Jamais cette maison, qu’il se batte les flancs,« Ne lui rapportera plus de quinze cents francs. »
M. Ferlus
Holà ! cet étranger de Berlin ou de Londre,D’Anvers, si vous voulez, peut fort bien vous répondre :« Je suis bien loin, Messieurs, d’être de votre avis ;« Et sur cent voyageurs vous n’en aurez pas six.« Ce basacle, pardon et sans cérémonie !« Accuse bien plutôt votre parcimonie.« Quoi ! vous avez trouvé sur cet emplacement« Un possesseur d’immeuble assez accommodant« Pour en faire au public, presque sans bénéfice,« Qu’est-ce qu’un tiers en sus ! le galant sacrifice,« Et vous ne l’avez pas, sur-le-champ, pris au mot,« Et vous ne l’avez pas, le brave homme, au plutôt,« Au son des instruments, conduit chez le notaire,« Pour formuler le pacte et conclure l’affaire !« Chez nous, Messieurs, partout, on procède autrement,« De plus franche manière et bien moins chichement.« De votre vieille ville effacez la devise :« Toujours fidèle au prince aussi bien qu’à l’Église,« Et substituez-y : Point de progrès en rien ;« Ici tout se fait mal, tout, et même le bien. »Heureusement, Monsieur, pour notre vieux poète,Déjà si maltraité, vous n’êtes pas prophète ;Votre prédiction, cruelle au plus haut point,J’en ai le ferme espoir, ne s’accomplira point.Jamais cette maison, quoi que l’on puisse faire,De vagabonds sans loi ne peut être un repaire.Pour moi, qui me plais fort dans les appartementsQue j’occupe chez lui depuis bientôt douze ans,Et qui de m’en aller n’éprouve aucune envie,Je ne les quitterai, s’il le veut, de ma vie,Dût ne sonner pour moi l’heure du requiemQu’à l’âge de Lamech ou de Mathusalem ;Et ce soir Salvagnac, au sortir de l’officeOù je dois toucher l’orgue, en passera police.Mon loyer jusqu’ici n’est que de cent écus,J’offre spontanément d’en payer deux fois plus ;Et je connais bien peu mes cinq colocataires,D’un bien mince loyer comme moi tributairesEnvers Monsieur Birat, s’ils n’en font tout autant ;Ils vont nous le prouver tout à l’heure, à l’instant :N’est-ce pas Messieurs Guy, Bernadet, Janot, Cafre ?Cafre !… non, je me trompe, et j’aurais dû dire Affre ;Aussi bien ce marchand de paniers et berceaux,Cet habile ouvrier de canisse en roseaux,Blond, toujours souriant, à la face fleurie,Ne vient ni du Congo, ni de la Cafrerie…N’est-ce pas, mes amis, que pour faire mentirLes ennemis cruels de ce pauvre martyr,Qui se remettra mal d’une telle secousse,Pour lui rendre la vie et plus calme et plus douce,Vous êtes décidés à ne plus le quitter,A lui payer, s’il veut, double et triple loyer ?
Tous les locataires de M. Birat
Devant mille témoins, ici, sur cette place,Nous y consentons tous et de bien bonne grâce.
M. Bernadet, marchand de comestibles
Moi je lui fournirai de plus, au plus bas prix,Jambons et saucissons, fruits secs, fromage et riz.
M. Guy, marchand de grains
De millet et de blé la meilleure farine,Qui soit dans ses greniers, à lui je la destine.
M. affre, vannier
Avec les paillassons dont il sera doté,Il pourra du marin braver l’humidité.
M. Janot, docteur-médecin
Mes soins, ceux de mon fils et ceux de MargueriteNe lui font point défaut, quand il les sollicite.
M. Ferlus, maître de piano
Et moi, pour l’amuser, j’aurai toujours quelque airD’Halevy, de Mozart, de Méhul ou d’Auber.
Ensemble
Aucun de nous enfin, Messieurs, qui ne s’empressePour prolonger ses jours et charmer sa vieillesse.
M. verdier, horloger
Messieurs, ce bel exemple est trop contagieuxPour que de l’imiter nous ne soyons joyeux !Doubler tous nos loyers n’est qu’une bagatelle ;On nous le revaudra par deux jours de truelle.Locataires d’Alaux, pour vous je me fais fort,Nous lui serons unis à la vie, à la mort !
M. Aussenac, orfèvre
J’y tope, mon voisin ! qu’elle avance ou recule,Toujours sur ton cadran je règle ma pendule.
M. balmes, épicier
Tu nous as prévenus, très-bien ! Verdier, très-bienNos cœurs battront toujours à l’unisson du tien.
M. Ponsolle, peintre-vitrier
A l’estime des gens mon bourgeois a cent titres ;On l ; insulte ; on le hue ; oh, c’est casser les vitres !
M. Béziat, cafetier
Au journal du Midi je viens de m’abonner ;Il le lira gratis après son déjeûner.
M. Miquel, patissier
En pestant contre lui je fis une brioche,Pour fichus cinq cents francs, et je me le reproche.
M. Ferrand, aubergiste
Lou moustrarén al dét lou qué capounara !Sara pas iéou ; Ferrand sé laïssara farra.
Birat
O dévoûment sublime et digne de mémoire,Que nos petits neveux ne voudront jamais croire !J’accepte, mes amis, du plus profond du cœur,Pour ne pas vous frustrer d’un éternel honneur.On ne trouverait pas douze autres locatairesPareils à vous, Messieurs, dans les deux hémisphères.
Alaux
J’accepte aussi, Messieurs, d’un cœur reconnaissant,Et vienne maintenant, s’il veut, un autre enfant !
M. Surbezy
De mes jours je n’ai vu, Messieurs, chose pareille ;J’en suis tout ébahi ; je doute si je veille.Du métier que je fais depuis près de dix ansJe ne connais encor que les désagréments.
Un logeur
Agèri dous réndiès qu’èroun qué dé canaillo ;L’un d’élis mé panèt la plaquo è la sarraillo,E l’aoutré mé laïssèt én gâché un biel toupi,Y pourtèri Jou nas… èro dé ço pus fi !
M. Surbezy
De ces Messieurs, ma foi, bien meilleure est la chance.Vous pouvez les lâcher, et j’y souscris d’avance.
(Adhésion universelle.)
M. Amardel
Nous y souscrivons tous ; de pareils dévoûmentsNous sont de sûrs garants de leurs bons sentiments.
M. Brenguier St-Étienne
Nous y voyons bien clair ; la lumière s’est faite,Et des deux inculpés la défense est complète.
M. estrade, greffier du tribunal
Délions donc enfin ces pauvres innocents ;Ils sont transis de froid, j’entends claquer leurs dents ;Et puis ramenons-les avec des cris de joieAu sein de leur famille à la douleur en proie.Ne soyez plus si prompts, sur la foi des méchants,Crédules Narbonnais ! à mal juger des gens,Et que la loi de Lynch, bonne en Californie,Pays de vagabonds, soit de chez nous bannie.N’avons-nous pas ici des magistrats zélésPour punir les méfaits qui leur sont signalés ?La justice du peuple est souvent arbitraire.
M. griffe
Que ferons-nous après de ce patibulaire ?
Voix nombreuses
Courons chez les voisins nous munir de marteaux,Et puis, en un clin d’œil, mettons tout en morceaux !
M. affre
Pour en trouver, Messieurs, ne soyez pas en peine ;Au chantier attenant j’en sais une douzaine.Allons ! du premier coup je réclame l’honneur.
Un sapeur de pompiers
Du beau corps des Pompiers il revient au sapeur.
(Les acquittés sont détachés du poteau, l’échafaud démoli, et ses débris portés par les valets de ville dans la cour de la mairie.)
BIRAT, au sergent de ville qui l’a délié
Merci, brave Gouiry, merci de ce service !Il fait cesser à temps ma honte et mon supplice.Tiens ! tiens ! voilà cent sous.
Gouiry
Alaux
Une voix
(MM. Alaux et Rirat sont reconduits chez eux aux acclamations de la multitude.)
844 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies narbonnaises, Narbonne, EMMANUEL CAILLARD, IMPRIMEUR-LIBRAIRE, 1860· Sources