Poésies narbonnaises, 1860
Les arpenteurs
POÈME EN DEUX CHANTS, AVEC INTERMÈDE
Premier chant
Le grave et colossal Jean-François Amadou,Arpenteur-géomètre ; Albert, sec comme un clou ;Lautier, borgne et ventru, mais d’humeur joviale,Et Mathurin Pépi, suisse, à la cathédrale,(Pépi qui cumulait sa sainte fonctionAvec celle de garde et de porte-jalon, )Allaient à Bizanet pour œuvre d’arpentage.Il fallait préciser, après maint arbitrage,Mainte expertise vaine et quatre à cinq arrêts,Qui grevaient les plaideurs d’incalculables frais,D’un herme communal la limite indécise.Nul des deux contestants n’entendait lâcher prise :Le maire était têtu, plus têtu Racagel ;La justice en suait, et le petit MiquelAbsorbé, qui l’eut cru ! par la fâcheuse affaire,Devenait incivil et ne saluait guère ;Lui qu’on voyait avant, Philinte doucereux,Et des plus gros procès jugeur insoucieux,Prodiguer ses saluts des mains et de la tête,En tournant sur son pied comme une girouette.Sa mignarde moitié, qui toujours à souhait,Dans un lit paresseux, de sa main recevaitLe chocolat surfin, qu’avec un soin extrême,Dans un poêlon bien net, il délayait lui-même,Voyant son cher Miquel s’alambiquer l’espritSur ce maudit procès, et, presqu’au saut du fit,Trotter vers le palais, plus diligent qu’Estrade ,Craignait, non sans raison, qu’il ne tombât malade.Je dirai plus… On sait que sa dévote main,Dans la nef de Saint-Paul, promena le bassinPendant près de trente ans. Doyen de la fabrique,Sitôt que résonnait sous la voûte gothiqueLe grand Magnificat ou le chant du Credo,Radieux et s’armant de son brillant plateauQue rehaussait toujours une fine manchette,Du bedeau précédé, Miquel menait la quête.Son œil inquisiteur, on ne l’évitait pas.Ses timides consorts se traînant sur ses pasDe son patelinage admiraient les ressources.La glu de ses propos des plus avares boursesTirait tantôt un sou, tantôt un double liard…Tous lui payaient tribut, moins le riche Viard ,Dont le grognement sourd accueillait sa supplique.Eh bien, tant que dura le plaid diabolique,Ce cher bassin de l’œuvre, enviable entre tous,Il le laisse à Bruel, sans en être jaloux,Ou s’il daigne parfois recueillir quelque offrande,Il dit : « Chien de procès ! » et non : Dieu vous le rende.Revenons : une borne indiquée au compoix,Juges, experts, clients, mettait tout aux abois ;Mais un jour l’avocat qui dirigeait l’affaire,Laget , dont au Palais la mémoire est si chère,Après avoir longtemps, à la chaleur du jour,Exploré vainement les vacants d’alentour,Examiné le plan, compulsé son grimoire,Pensant avoir conquis une solide gloireEn découvrant le bloc, objet du différend,Au point où le voulait l’intérêt du client,Haletant, saupoudré d’une poussière ocreuse,Le regard inspiré, la face radieuse,A pas précipités descend d’un mamelon,Criant : « Je l’ai trouvé. — Tout de bon ? — Tout de bon. —« Apportez une pioche : ou je suis une buse,« Ou c’est là qu’est la borne. » Ainsi dans SyracuseUn docte géomètre et d’un fort numéro,Près duquel Amadou n’eût été qu’un zéro,D’une distraction impossible, incroyable,Qu’absorbait la science au lit comme à la table,Étant dans la piscine où son bras surnageait,Découvrit tout à coup le secret qu’il cherchait,Et, s’élançant du bain sans mettre sa chemise,Courut les carrefours de la cité surprise,Criant : « Je l’ai trouvé, j’ai découvert les lois« Des corps dans l’eau plongés et leur perte de poids.« Que le monde savant s’incline et m’applaudisse ! »Il eut maille à partir avec dame police ;Mais enfin le problème était bien résolu ;Comme loi d’Archimède il fut partout reçu.Laget fut moins heureux ; car, comptant sans son hôte,S’il ne trouva la borne, il égara sa botteEt s’en revint, non pas comme il était venu,Mais débraillé, lassé, pied chaussé, l’autre nu.Je retourne à mes gens que j’ai mis en voyage.Lautier faisait fléchir une jument hors d’âge ;L’expert rural Albert, juché sur un cheval,Vacillait sur le dos de l’étique animal ;Pépi trottait à patte en balançant sa trique ;Et le docte Amadou, trônant sur sa bourrique,De ses pieds effleurant les cailloux du chemin,Portait enveloppés d’un crasseux parchemin,Les titres et papiers afférents à la cause.Pour se réconforter en faisant mainte pause,Chacun avait son plat, qu’il mettait en commun :Amadou, l’estoufat au suave parfum ;Lautier, un cassolet fait d’oie et de génisse ;Albert, l’ami du porc, quatre empans de saucisseQu’épiçait un peu trop la femme Sans-souci ,Et qui mettait bientôt un gosier à merci ;Mais le suisse Pépi n’apportait à la masseQue de très-longues dents, un appétit vorace,Des radis de la veille, item, un peu de sel,Dans un feuillet jauni de quelque vieux missel.
C’était au mois de mars, j’allais dire ventôse.Le Cers leur adressait poussière à forte dose.Tout le long du chemin Lautier goguenardait ;De sa voix de lutrin maître Amadou chantait,Prenant de temps en temps en cachette une prise,Le Parce Domine, cet air touchant d’église ;Albert, léger d’esprit, léger aussi de corps,Pour résister au vent faisait de vains efforts,Et se prenant aux poils de l’épaisse crinière,En lésant son thorax, soulageait son derrière ;Mais le suisse Pépi, comme s’il dût un jourDans la garde civique être maître-tambour,Tout en morigénant et frappant le pauvre âne,Comme un jongleur adroit faisait jouer sa canne.A l’heure où le soleil sur la Clape brillait,Au bout de l’aqueduc l’escadron se trouvait.Des Corbières déjà les mulets à la file,Chargés d’un buis tortu, s’avançaient vers la ville.Les nymphes de Fontfroide , en court et brun jupon,Abritant leurs attraits sous leurs lourds capuchons,Fléchissant les genoux et filant vent arrière,S’éclipsaient par moments dans des flots de poussière ;Elles obéissaient au caprice du vent,Tantôt au petit trot et tantôt en courant. —« Holà ! quels gros mollets nous montre la commère, »Fit tout à coup Lautier. « Peut-être j’exagère.« Ceux de maître Amadou ne les surpassent pas ;« Mais les jambes d’Albert sont de vrais échalas. —« Toujours mauvais plaisant. Avec ton ventre obèse« Et ton asthme incurable, étais-tu bien à l’aise« Quand la veuve Pradal, à Beaupré, l’autre jour,« Nous fit, pour se venger, ce traître et méchant tour.« Tu ne t’en souviens plus. Sans ma main tutélaire,« Vieux silène aviné ! de l’eau de la rivière« Tu te serais gorgé. Tendu comme un archet,« Le cuir de ta bedaine eût éclaté tout net ;« Et l’on t’eût vu flottant avec livide face,« Rigide et sans chaleur, le long d’une joncasse ,« Comme un chien submergé, dont l’aspect odieux« Offense l’odorat et révolte les yeux. —« Tu fis défaut, Pépi, pour cause de service. »Reprend Lautier. « Avec ton habit d’écrevisse,« Ton tricorne emplumé, ton large baudrier« Richement galonné, comme un laquais princier,« Sur toute la couture, et devant et derrière,« Ta canne à grosse pomme et ta longue rapière,G« Tu paradais. Ce soir, Marquet te remplaça. —« Eh bien, » dit Amadou, « Je vais lui conter ça.« Mais longeons le fossé. Prends bien garde à la bête !« Voici venir à nous une lourde charrette,« Dont le guide imprudent dort comme un bienheureux.« J’avais examiné l’objet litigieux ;« Et tout la condamnait, le plan, la toise et l’acte ;« Mais l’intérêt parfois donne la cataracte.« Je suis fixé, Messieurs, or sus, délibérons.« Là-bas, sous cet ormeau, venez, nous jugerons« Gomme autrefois jugeait, sous l’arbre de Vincenne ,« Le grand roi Saint Louis. Je dis, et les amène« A l’ombrage d’un arbre et près du rec-mayral ;« Là, nous instituons le petit tribunal.« Mais la veuve Pradal et curieuse et fine,« Comme il n’en fut jamais, se glisse à la sourdine« Comme un souple reptile, à travers ceps et blés,« Se tient coite à dix pas des experts assemblés,« En retenant l’haleine et présentant l’oreille.« Vit-on jamais, Messieurs, prétention pareille ?« Vous avez pour confront, au Cers, un rec-mayral.« Depuis un laps de temps presque immémorial,« Chacun de son côté tous les ans le recure.« La trace en est patente et maint témoin l’assure ;« Et vous venez, Madame, enjambant le fossé,« Saper les tamaris de Balthazar Quincé !« Ne trouvez pas mauvais que l’on vous l’interdise.« Tel est mon sentiment, et tout autre est sottise.« Mon avis, comme on pense, obtint un plein crédit.« Elle en conçut, sans doute, un violent dépit,« Et s’éloigna de nous sans tambour, ni trompette ;« Elle avait sous la main une vengeance prête.« La veille ou l’avant-veille il avait plu menu ;« Le chemin tout boueux et mal entretenu,« Piétiné par les bœufs et d’ailleurs submergeable,« Était sur plus d’un point à peine praticable ;« Jusques au coude-pied nous nous étions mouillés,« Et nos bas en étaient encore tout souillés.« Mais au retour, ma foi, ce fut bien autre chose.« Partons d’ici, Messieurs, avant qu’il soit nuit close.« Et je prends les devants. Je n’eus pas fait cent pas…« Holà, Messieurs, que vois-je ? et que ne vois-je pas ?« Je vois devant mes yeux un vaste marécage ;« Et pour nous en tirer ne vois point de passage !« C’est un tour de la vieille ; elle a tout entendu ;« Et voyant son espoir, il s’en faut peu, perdu,« Dans sa démoniaque et maudite colère,« Elle aura, tout en grand, lâché la martelière.« Du courage, Messieurs, et donnons-nous la main ;« La saison de l’hiver n’est pas propice au bain,« Je ne le sais que trop, grâce à mon rhumatisme,« Mais quoi, faut-il attendre un plus grand cataclisme,« Et que la nuit au ciel tende son noir rideau ?« D’un pas délibéré j’entre aussitôt dans l’eau.« Grimaud, le dégraissé, s’accroche à l’autre rive ;« Mais le poussif Lautier s’en allait en dérive.« Pour comble de disgrâce il cheoit dans un grand trou.« Qui le remit sur pied ?… Le poignet d’Amadou. »
En devisant ainsi, la brigade loquaceA main gauche enfilait le chemin de Lagrasse ,Et tournait le derrière au bourg de Montredon ,Cependant le soleil plus haut sur l’horizonAdoucissait du Cers la rigoureuse haleine,Au point où des hauts-lieux commence l’âpre chaîne,Ils rompent vers la droite et gagnent Bizanet,Dans le terroir duquel est assis Quillanet,Grange ombreuse et riante, et qui, par parenthèse,Me fournit une rime et me met bien à l’aise ;Mais je n’en parle pas pour le besoin du vers,Car son maître et seigneur , chasseur des plus expertsEt des plus courageux, qui, durant trente années,Chassa dans nos forêts ou sur les Pyrénées,Méléagre nouveau, non pas un vil gibier,Ni le timide cerf, mais l’ours, le sanglier ;Qui, toujours à cheval, dans son humeur errante,Au son bruyant du cor, guidant sa meute ardente,Et doué des instincts des barons d’autrefois,Ne connut le bonheur qu’en battant les grands bois ;Était un des tenants de la cause pendante. —« Oh ! Messieurs, » dit Pépi, « l’idée est excellente !« C’est bien là le pays de ces bons champignons« Que sur notre marché l’on nomme Mourrillons.« S’il ne faut, comme on dit, que se baisser et prendre« J’en suis un. Vous verrez que sans vous faire attendre« En rodant la garrigue à l’heure du loisir,« Et, le ventre au soleil, au lieu de m’assoupir,« Je m’en vais en farcir panetière et sachette« De quoi faire pâmer ma fille Pépinette ;« Elle a pour la cuisine un penchant déclaré ;« Je l’offre pour madone à Monsieur le curé. —» Pépi, » dit Amadou, « que le Ciel te bénisse !« Car tu chéris sa loi ; mais aussi qu’il maudisse« Et livre au châtiment du grand diable d’enfer,« La masque de ce bourg qui, pas plus loin qu’hier,« Surprit la bonne foi de la vieille Martine« En lui vendant bien cher des fragments d’aubergine» Pour de francs Mourillons parfumés et de choix.« Puis, faites des ragoûts à vous lécher les doigts !« Ce n’est pas moi, Pépi, que l’on eût pris pour dupe ;« Mais quand à mon bureau, tout pensif, je m’occupe« A déchiffrer un titre ou dresser un rapport,« On me tire à la bourse et l’on me fait grand tort. »
A ce point du chemin Lautier qu’impatienteDe l’âne d’Amadou la marche par trop lente,Dit au petit Albert : — « Ils vont à pas comptés ;« Accélérons le pas. Nous sommes mieux montés.« Au clocher de Saint-Paul c’est huit heures qui sonnent.« Le froid et l’appétit, mon ami, me talonnent. —« Volontiers, » dit Albert, en piquant son bidet.La cape sur les yeux Amadou poursuivait. —« Ma femme, tu le sais, très-bonne ménagère,« Est souvent languissante et valétudinaire,« Et ne paraît en bas qu’à neuf heures ou dix ;« Sans cela ma maison serait le paradis.« Il ne peut lui manquer ; car elle est fort dévote.« Je lui tins bien compté, trente ans, la dragée haute.« On en glosait beaucoup. J’étais fort combattu ;« Tout en prisant bien haut sa grâce et sa vertu,« . L’adresse de ses doigts, son talent culinaire.« Je pouvais,regretter sa fraîcheur printannière,« Mais devais-je m’en plaindre, ayant laissé flétrir« Un fruit que j’aurais dû trente ans plutôt cueillir ?« Ce qui me retenait c’étaient de vieux adages« Accrédités partout par de soi-disant sages« Qui s’étaient attrapés, Socrate notamment« Que sa femme Xantippe excédait bien souvent,« La Fontaine, Molière et tant d’autres, tant d’autres,« Grecs, Latins ou Français, qui s’étaient faits apôtres« De l’heureux célibat ; mais enfin je me dis« Que difficilement j’obtiendrais un sursis ;« Que l’épreuve était faite et que tant de constance,« Tant de discrétion méritaient récompense. —« Et vous étiez aussi las de faire l’amour« Derrière un crible étroit, dont la basane à jour,« Si bien que vous lissiez, ne vous défendait guère« Des regards curieux, du vent, de la poussière ;« Un large paravent eût été votre fait. —« Pour me blottir ainsi j’étais par trop discret,« Trop jaloux de l’honneur de Thrézou Tallavigne,« D’un objet qu’en mon cœur j’avais estimé digne« De partager un jour et ma table et mon lit.« Un paravent d’ailleurs eût gêné le débit« De sa légumineuse et sèche marchandise.« Elle ne restait pas, Pépi, longtemps assise.« Thrézou ! des haricots. Thrézou ! des petits pois.« Cuisent-ils bien au moins ? Ah Pépi, que de fois« Nous fûmes dérangés ! Qu’il m’était incommode« De ne pouvoir à fin mener ma période,« Lorsque je lui peignais en termes ravissants,« L’heur qui nous attendait dans quatorze ou quinze ans« A l’âge où de l’amour les flammes s’alanguissent,« Où serrant leurs outils, les plus pressés finissent ;« Où l’on peut espérer de n’avoir point d’enfants,« Maussades, vermineux, pleureurs et turbulents !« Quand le grain trop chargé de vanne et de poussière« Rendait, c’était fréquent, le crible nécessaire,« Pour servir les chalands, de place elle l’était ;« Puis devant la chandelle elle le remettait ;« Et nous recommencions notre amoureux manège ;« Et tous les soirs j’usais du même privilège.« De nombreux quolibets nous étions assaillis.« Ils ne se mariront, ma foi, qu’in extremis.« Ils attendent au moins d’avoir la soixantaine.« De fleurs de camomille on parera leur chaîne.« Est-ce en cheveux blanchis qu’on se doit marier ?« Deux tisons vermoulus enfument le foyer.« Cela me touchait peu, mais bien sa patience,« El ses propos sensés et sa longue constance.H« Dans de tels sentiments survint la foire d’août :« Force jouets d’enfant, des tas d’ognons partout,« En Bourg comme en Cité, sur la double esplanade,« Au Cagnard, au Mazel, et devant la Dorade .« Je me suis demandé souvent, à ce propos,« Où passent tant d’ognons, tant d’ails et de poireaux ?« Si tu le sais, Pépi, réponds à ma demande. —« Le bas peuple est nombreux et la misère grande.« Ah ! Monsieur Amadou, les ognons et les aulx,« Qu’ils soient ou crus ou cuits, ce sont-là nos perdreaux ;« J’en ai dans mon grenier qui dressent de longs germes ;« Ils étaient excellents étant charnus et fermes ;« L’hiver les a flétris et leur goût s’est perdu. —« Reçois mon compliment : c’est très-bien répondu.« Je reprends mon récit au point de la demande.« Sous l’auvent de Renouard j’avise une marchande« Qui vendait des étuis de minime valeur,« De forme variée et divers de couleur.« J’en eus trois pour dix sols : l’un vert, c’est l’espérance« Le second bleu : lisez fidélité, constance ;« Le troisième était blanc, signe de pureté,« De candeur, de franchise et d’ingénuité :« Tous attributs, Pépi, qu’on admirait en elle.« Je me disais : voyons, quel choix fera ma belle ?« Discrète, un lui suffit ; elle en laissera deux ;« Pour me déterminer j’attends ce choix douteux ;« Si le vert la séduit, pendant cinq ans d’attente« Je la laisse espérer. Que si le blanc la tente,« Son arrêt est dicté, je retire Festoc ;« Elle doit rester vierge et je la laisse au croc.« Choisit-elle le bleu ? Sans tarder davantage,« Je serre les doux nœuds d’un heureux mariage.« Aimable Thérézou ! n’en accusez que vous ;« Si vous choisissez blanc, vous n’avez point d’époux.« Elle prit l’étui bleu. — Mon ami, me dit-elle,« Quand j’attendrais cent ans, je vous serais fidèle.« Je n’y pus plus tenir, et lui sautant au cou,« Dans huit jours on dira : Bonjour, la d’Amadou ! —« D’être bien indiscret j’accepte le reproche.« Les deux autres étuis les mîtes-vous en poche ? —« Les reprendre, Pépi, j’étais par trop galant« Et par trop généreux ! Je fis incontinent« Présent de l’étui blanc ( Thrézou n’était pas seule )« A Mam’selle Lambert, qui, maussade et bégueule,« L’ayant bien mérité, ne trouva point d’époux.« Le vert porta bonheur à Mam’selle Dourtous,« Qui, malgré ses chicots, sa mine réchignée,« Avec un épicier se casa dans l’année. —« Lous améliès, oungan, han fia bouno faïssou ; —« Mèn sioï appercégut ; soun nébaïrats dé flou.« Mais où sont mes consorts ? Ils m’ont laissé derrière.« Mon ânesse n’a pas son allure ordinaire ;« Astruc l’aura frustrée, à coup sûr, ce matin. —« Possible qu’elle songe à son jeune poulain,« Qui fier, ébouriffé, prodigue de ruade,« Le jour que nous tirions le plan de Capoulade,« Fit perdre l’équilibre à Barthou, le taquin,« Qui, contre un tronc noueux, s’égratigna la main. —« D’un travail des mieux faits épiloguant le style,« Il venait justement de m’échauffer la bile,« Disant qu’en mes rapports on rencontrait toujours« Un français équivoque et des mois hors de cours.« Ignorant ! petit sot ! expert-caricature,« Dont le compas debout excède la stature« Do près d’un demi-pied ! qui, pour s’orienter,« Étale sa boussole ! et qui ne sait compter« Que son barême aidant ! Il perd la tramontane« Quand il ne trouve pas une.surface plane,« À côté rectiligne et sans angle rentrant.« Son embarras alors est fort divertissant ;« Car, vois-tu bien, Pépi, pour opérer à l’aise,« Nous partons quelquefois de la fausse hypothèse« D’un sol rectangulaire et presque régulier.« C’est amoindrir la pièce ou bien l’amplifier ;« Mais puis nous ajoutons ou retranchons l’espace« Qui tantôt la réduit et tantôt la dépasse.« Tout cela, vois-tu bien, trouble son intellect.« Et c’est à moi, Pépi, qu’il manque de respect !« Moi, qui, sans rapporteur, comme sans graphomètre,« A deux minutes près, estimerais peut-être« L’angle le plus obtus ; qui souvent d’un mailheul,« D’un ralouble, d’un pré, sans compas, d’un coup d’œil,« Aux plaideurs stupéfaits ai dit la contenance.« Si l’on m’avait choisi pour la carte de France,« J’aurais su mesurer l’arc du méridien« Compris entre Paris et la cité d’Amien,« Un peu mieux que Picard , j’en donne ma parole.« Je soupçonnai, Pépi, l’abaissement du pôle,« Qui renfle l’équateur, rien qu’en faisant un soir« De Madame Amadou tourner le dévidoir.« L’insolent ! il devrait respecter mon derrière.« J’ai pu jusqu’à présent dominer ma colère ;« Mais un jour, n’en déplaise à son ange gardien,« De ses lardons grossiers je me vengerai bien. —« Comme Monsieur Miquel, vous êtes le modèle« Des époux complaisants. — Mais moi, je suis fidèle ;« De ma servante Agar, au mépris de Sara,« Un petit Ismaël jamais ne proviendra.« Étouffant dans son cœur une honteuse flamme,« Un digne marguillier ne trompe pas sa femme.« C’est un compte à régler entre Saint-Paul et lui.« Je me rencontrai donc, dis-je, avec Maupertuy,«« La Caille, Cassini, Bouguer, La Condamine. —« Il ne me faudrait pas la grande Condoumine« De Monsieur Chefdebien, pour faire mon bonheur.« Un enclos suffirait. Voyez sur la hauteur« Ce mailheul de cinq ans qu’a taillé la serpette« Quelle longueur de ceps ! quelle belle olivette« En ombrage le tour ! Si j’en étais seigneur,« Je dirais au curé : Votre humble serviteur.« Voici mon fourniment. Ajustez à la taille« De Boniface Alric ou de François Ripaille,« Mon habit galonné. — Nous pouvons trouver mieux.« Alric est dos-vouté ; de plus, il est cagneux .« Parlez-moi de Cabart, c’est un robuste drôle ;« Il porterait, ma foi, la chaire sur l’épaule« Avec l’abbé Maynaud, le gros prédicateur !« Un tel suisse, à Saint-Just, ferait beaucoup d’honneur.« Pour un bedeau, jamais on ne se met en peine ;« Les Mas en offriraient une demi-douzaine ;« Au coin des hommes forts ils sont tous bien marqués ;« Leurs coups de latte aux chiens seraient bien appliqués.« Ripaille est tout malingre, et je doute qu’il croisse. —« Je suis rassasié des messes de paroisse,« D’ouvrir toujours la marche ou d’être au fond du chœur« Guindé, rébarbatif comme un valet de cœur.« Je veux tâter aussi d’un peu de messe basse,« A l’heure de midi… Sans crier : Place ! place !« Sans déranger personne ou tapper en passant« Le sol du bout ferré de ma canne d’argent ;« Sans plumet, ignoré, tapi dans un coin sombre,« Des dévots attardés j’augmenterai le nombre ;« Par vingt ans de harnais ayant bien mérité« Des offices sans fin, bon Dieu ! d’être exempté.« Je n’irai désormais, vivant, au cimetière« Qu’à mon corps défendant, ou bien pour père ou mère. —« Il le faut avouer : tu m’étonnes parfois. —« On apprend à siffler avec le merle au bois. —« Arrêtons-nous ici. Certain besoin me presse ;« Assiste-moi, Pépi, car j’ai mal à la fesse« Et les pieds engourdis. Ah ! depuis quelque temps« Je souffre de la goutte, et mes pas sont pesants.« Moi perclus, tout décline, et la géométrie« Ne saurait que languir dans ma triste patrie.« Et comment de mon art n’avoir point de souci,« Quand on voit un Larraye, et j’ajoute un Roussy« Quitter, l’un son archet, et l’autre sa palette« Pour manier l’arpent, l’équerre et la planchette.« Le cal us ennoblit la main d’un maître-expert ;« Barbouillez une enseigne ou donnez un concert !« Crois-en, mon cher Pépi, ma science et mon âge ;« Qui s’applaudit jamais d’un double apprentissage ?« On ne peut obtenir un heureux résultat« Qu’autant qu’on se cramponne à son premier état.« Dès mes plus jeunes ans s’annonçait ma nature :« De mon berceau, Pépi, je prenais la mesure.« Tel le fils putatif du noble Amphytrion,« Dont maint flasque lutteur ose usurper le nom,« Grand par son origine et plus grand par ses œuvres« Dans son berceau, dit-on, étouffa deux couleuvres.« Je marchais sur le sol d’un pas mal assuré,« Que j’y traçais déjà cercle, ovale ou carré.« Que deviendront mes plans, mon compas et ma chaîne« Quand je ne serai plus ? ah ! j’en suis bien en peine.« Nul de mes successeurs par moi n’est avoué.« Il faut se résigner, que le Ciel soit loué !« Comme fit Alexandre, en une seule ligne« J’en fais l’objet d’un legs. Je les laisse au plus digne.
Cependant on arrive au quartier-général.Du plaideur Racagel c’est l’enfumé rasal .Son valet empressé prend soin des haridelles ;A trois bouts de chevron accroche aubarde et selles,Et rend le même honneur au roussin qu’aux chevaux.Racagel, à son tour, à ses hôtes nouveaux,Mais au doyen surtout fait mainte politesse,Offre un gluqueux grenache , et sa femme s’empresseD’un combustible sec de garnir le foyer.Quelques pommes de pin embrasant l’amandier,On se chauffe, on plaisante, on parle de l’affaire.Dès la pointe du jour, la grange hospitalièreContenait force gens qu’intriguait le procès :Le fougueux Narbonnès, l’ami des Sous-Préfets ;Maury, le maréchal, homme à figure sombre,Son adjoint, son bras droit, encor plus que son ombre ;Le vieux troupier Tournier, surnommé La Terreur,Qui servit sous Ségur dans les Gardes-d’honneur,Et qui, grand amateur, non du jus de réglisse,Mais du cognac, hanta la salle de policePlus souvent qu’à son tour ; le fossoyeur MartrouQui, pour trouver la borne, a creusé plus d’un trou,Et qui porte sa pelle avec sa rabacière ,Tout prêt à s’acquitter de son dur ministère ;Bonnes, Nembrod du lieu, dont le grand lévrier,Si l’on l’eût laissé faire, eût mangé tout entierLe dîner d’Amadou, fort à sa convenance ;Mais le jaloux Pépi le tenait à distance ;L’instituteur, enfin, Maury, le béquillard,Des deux talons fourbu, mais nullement traînard,Qui, sur deux courts bâtons, appuyant son corps grêle,Sautait deçà, delà, comme une sauterelle.On entoure Amadou, l’on ne peut se lasserD’ouïr sa grosse voix et son grave parler ;De voir sa riche taille et sa large envergure,La barbe d’arjalat qui pare sa figureSon poing prodigieux et son blanc râtelier,Si terrible aux produits de Sallis, pâtissier ;Qui pourrait en douter, quand tout le monde assureQu’il casse sans effort l’amande la plus dure. —« Avant de commencer avalons un morceau, »Dit Lautier, qui déjà dégainait son couteau,Et qui pour l’affiler s’agenouillait à terre,Ayant vu dans un coin l’oblongue et noire pierreDont usait Racagel pour aiguiser sa faulx.« Abondez dans mon sens, sans quoi, nescio vos ;« On n’aura rien de moi sans un tel préalable. —« Si vous pouviez, Messieurs, avoir pour agréable« Un perdreau que j’ai là, dans mon garde-manger,« Foi de bon campagnard, ce serait m’obliger. —« A vos provisions nous ne ferons point brèche,« Racagel ! on peut bien boire un verre d’eau fraîche,« Un coup de vin encor, mais point d’et-cœtera.« A l’expert Amadou nul ne reprochera« D’avoir des contestants jamais mangé la soupe.« Des plaideurs défiants, l’œil armé d’une loupe« Épie avidement toutes nos actions ;« Nous avons-là, d’ailleurs, d’amples provisions ;« Chacun, graisseuse ou non, apporte sa serviette ;« Mais nous accepterons volontiers une assiette,« Avec un baquet d’eau pour décrasser nos mains. »
C’était un vrai plaisir de voir nos pèlerinsChacun à qui mieux mieux jouer de la mâchoire.Mais Amadou se verse un dernier coup à boireDans son coco verni ; de l’aigu cure-dentRend à son râtelier son émail éclatant ;Se frotte la gencive avec une serviette.Quand après tous ces soins sa bouche est fraîche et nette,« J’ai déjeûné, parbleu ! de très-bon appétit ;« Allons sur le terrain et vidons le conflit.« Mais avant de partir j’ai deux mots à vous dire : —« Toujours même chanson ! sois court et fais nous rire,« Sans cela je te quitte au milieu du sermon. —« Il sera mi-parti sérieux et bouffon. —« A moi donc le bouffon ! il me sied à merveille ;« Mais au sententieux, je ferme mon oreille.« Albert, Pépi, vous tous, faites votre profit« Du premier point ; pour moi, le second me suffit ;« Je suis à vous bientôt. — Mes amis ! plus j’y pense,« Et plus d’un si grand art j’admire l’excellence ;« Il était inutile au temps de l’âge d’or,« Tout était en commun. J’accorde bien encor« Que sous les rois-pasteurs il fût peu nécessaire ;« La terre était inculte, et l’on ne plaidait guère« Qu’en cas de violence ou vol, tort au prochain,« Dans son troupeau, ses serfs, dans sa famille enfin.« L’arpent, dans ces débats, n’était d’aucun usage ;« On chassait, on péchait, on caillait le laitage ;« Mais pas un grain de blé pour mettre sous la dent ;« Dès-lors point de bornage, et partant point d’arpent.« Noé planta la vigne, il faut dire une treille,« Et quand il s’enivra de la liqueur vermeille,« Et qu’il montra tout nu ce qu’on ne doit point voir,« Il n’avait ni cuvier, ni tonneau, ni pressoir ;« Il pressait dans ses doigts la bienheureuse grappe,« Sans danger, à coup sûr, de maculer sa nappe.« Point de mailleul encor, ni champs… Des prés, des bois,« Produit de la nature. A sa mort toutefois« Il se fit un partage, et tel, on peut m’en croire,« Qu’on n’en verra jamais de pareil dans l’histoire.« Mais pour former les lots on ne vit point d’experts,« Ils furent limités par des monts et des mers,« Des fleuves, des détroits ou le désert immense.« Sem eut toute l’Asie en pleine jouissance ;« Le lot B comprenait le terroir africain« Avec Madagascar où l’air n’est pas bien sain ;« Du monde alors connu la meilleure partie,« L’Europe, de Japhet composa la lotie ;« Il fut donc possesseur du sol de Quillanet,« Dont fut Ananias le premier ramonet.« La fable nous en offre un de plus grandiose ;« Mais personne n’y croit et ce n’est pas sans cause.« En tout cas, Jupiter fut le mieux partagé ;« Il s’adjugea le ciel, comme le plus âgé,« A Neptune octroyant des dauphins le domaine,« Et des huîtres aussi… Pour Lautier, quelle aubaine !« Le basané Pluton se fit beaucoup prier,« Pour être des enfers le prince et le geôlier.« Il eût fallu voler pour faire un tel partage,« Nager comme un requin, se griller le visage.« Mais les fils de Noé s’étant beaucoup accrus,« Le fœtus du bétail ne leur suffisant plus,« Ni le miel, ni le lait, ni les glands, ni la pêche,« Il fallut empoigner ou l’aroir ou la bêche ;« Alors on planta borne ; alors un arpenteur« Fut un homme important à qui l’on fit honneur ;« Et ce peuple étonnant qui régna sur la terre« Par les lois, par les arts, mais surtout par la guerre,« Pour que le sol d’autrui fût toujours respecté,« Fit d’une froide pierre une divinité« De qui les arpenteurs durent être les prêtres ;« Ils avaient tout pouvoir sur les gardes-champêtres,« Qui faisaient sentinelle à leur porte, la nuit,« Et mettaient le holà quand le plus léger bruit« De ces hommes sacrés venait troubler le somme ;« Ils étaient bien rentés. Ah, Paris n’est point Rome !« Et nous manquons encor d’un bon code rural,« Alors que de nos lois l’amas phénoménal« Augmente tous les ans. — Et ta pédanterie, »Interrompit Lautier venant de l’écurie,« Va croissant tous les jours. Cocotte avait besoin« D’un bon breuvage au blanc, pour y tremper son foin ;« Elle toussait un peu. Mon cher ! ta ramonette, «Dit-il à Racagel, « est gentille et grassette,« Mais réchignée en diable, et ne trouve pas bon« Qu’on veuille lui passer la main sous le menton.« Il s’en est peu fallu que d’un bon coup de pèle« Elle me régalât, la farouche femelle ! —« Elle aurait très-bien fait, vieux satyre effronté ! »Puis reprenant d’un ton empreint de majesté : —« C’est aux États-Unis, Messieurs, qu’on apprécie« Les hommes comme nous ; et j’ai lu dans la vie« De ce grand Wasingthon qui défendit les droits« Du peuple Américain et lui donna des lois ;« Qu’avant d’être nommé major dans la milice,« D’arpenteur-géomètre il fit longtemps l’office.« L’épée est un plumeau pour qui tint un arpent.« La carte d’un empire, après tout, n’est qu’un plan.« Un congrès d’arpenteurs tenu dans Dresde ou Vienne,« Eût de nos potentats réglé les droits sans peine ;« J’ai, par mon arbitrage, éteint plus de procès« Que Jouy fils et Saux n’en plaidèrent jamais.« Que de fois, chez Canel, ma prudence alarmée« A su pronostiquer les revers de l’armée !« Napoléon, disais-je, affronte comme un fou« Le soleil de Cadix, les frimats de Moscou.« Pour lui je crains l’hiver, je crains la canicule ;« Il doit repasser l’Èbre et surtout la Vistule.« J’étais honni, berné par un tas de benêts ;« J’étais un radoteur ; mais peu de jours après« Jean-François Amadou, faible esprit, pauvre tète,« A ses contradicteurs opposait la gazette.« Quand je les eus cent fois matés et confondus,« Je demandai mon compte et je ne revins plus ;« Ces vendeurs de canelle avaient trouvé leur maître.« Quel cas fait-on chez nous d’un expert-géomètre ?« A-t-il place d’honneur aux fêtes, au saint lieu ?« S’il est marguillier , oui ; mais autrement, adieu !« Pour qui sont les bons mêts, les perdreaux, les bécasses ?« Pour de riches oisifs, pour un tas de bagasses« Qui font du jour la nuit et de la nuit le jour,« Qui n’aiment que le jeu, les festins et l’amour.« Point de truffes pour nous, mais des pommes de terre,« Au maigre encor, fiât ! Comme un homme de guerre« Je prétends néanmoins mourir sous le harnais ;« Mais si j’avais un fils, jamais, au grand jamais,« Il n’expertiserait ; que plutôt pour les nuques« Il tissât des bonnets ou frisât des perruques ;« Il se fit peillerot ou marchand d’amadou,« Ou couvreur, en danger de se casser le cou !
« Je le fis bien connaître un jour. De Jean Barrière« Je suis l’ami de cœur, sa famille m’est chère ;« Il voulait de son fils faire un expert-juré,« Et de mon dévoûment se tenait assuré.« Ce fils vint me trouver ; il est vaillant et sage ;« Pour le bien renseigner, je lui tins ce langage :« Malheureux ! vous voulez vous donner un état« Qui l’emporte en fatigue au métier de soldat ?« Lancez-vous, croyez-moi, dans toute autre carrière.« Nous gagnons peu, mon fils, au travail qu’il faut faire ;« Demandez à Lautier, voyez le vieil Azeau ;« Toujours la même veste et le môme chapeau.« Quant à Bruel, chargé d’une grosse famille,« S’il soutient sa maison et dote mainte fille« C’est que sa pauvre femme, en couche tous les ans,« Lui vaut autant de legs qu’elle lui pond d’enfants.« Le vieux Bardy, qui craint d’enfler notre fortune,« Sur trois vacations nous en fait sauter une.« Sans la mort de mon oncle et son legs bien venu,« A dîner te- bouilli ferait tout mon menu.« Il sait bien cependant qu’on m’a fait banqueroute ;« Que mon avoir décroît à flot, non goutte à goutte.« Dans le pouff effronté d’un gros négociant« Je ne pus recueillir que quinze ou vingt pour cent ;« Je lui prêtais à cinq cependant… le tartare !« Aussi j’ai retiré mes fonds de la bagarre .« Pour être un arpenteur sortable et sans défaut,« Il en est un sur cent, savez-vous ce qu’il faut ?« S’aguerrir à la marche, au chaud, à la froidure ;« Souffrir la faim, la soif et coucher sur la dure.« Est-ce là tout ? non pas ; car il importe encor« Qu’il ait le bras d’Hercule et la voix de Stentor.« Le compas à la main, quand je me précipite,« Les ailes d’un moulin ne tournent pas plus vite ;« Des bouts de l’instrument rasant toujours le sol,« Qu’il soit accidenté, pierreux, ou ferme, ou mol.« J’éternuais un jour étant sur l’esplanade ;« Alaux fils m’entendit du fond de la Dorade.« Si, pour me soulager, je force le clapet,« Chacun de s’étonner… fichtre ! quel maître pet !« Et pour tuer le ver et bien casser les croûtes,« Il faut de fortes dents, tenez, je les ai toutes ;« Et pour briser les os de poulet ou canard,« Je dame le pion aux mâtins du Cagnard.« Il nous faut de bons yeux ; le gravier, la poussière,« Avec le vent surtout, les fouette et les altère.« Les miens sont des meilleurs ; je serais peu surpris,« Au clocher de Saint-Just de voir un lézard gris.« Pour Saint-Jean-de-Barrou, le juge nous délivre,« Certain jour, un mandat. J’avais pris de quoi vivre« Pour quatre ou cinq repas ; mais un chien de berger,« Dans une vieille jasse où je fus héberger,« Découvrit le bissac, et la gloutonne bête« D’un beau merlan grillé ne laissa que la tète.« Il était tard, un gros orage s’annonçait ;« Focce foin au pailler, soit ; mais la faim pressait.« On nous offre quatre œufs ; nous étions trois. Malpeste !« Faisons en frire trois. Avec celui qui reste« Et deux ou trois grains d’ail, la bergère fera« Une minestre à l’ail qui nous restaurera.« J’étais au coin du feu ; là, je regardais faire,« En me grattant le dos, la vieille cuisinière.« L’eau bout grand train, la bonne, et c’est bien le moment.« Avec le sel et l’œuf, de mettre le piment. —« Oh ! fazèn aoutromèn. E tenets ! b’anats béïré ;« Y métèn l’ai que cal, mè lou fazèn pas queïré . —« C’est du nouveau, sans doute, et voyons jusqu’au bout ;« Elle met un sel noir et l’œuf dans l’eau qui bout,« Sur des tranches de pain répand une huile louche,« Et qui puait très-fort ; cela fait, dans sa bouche« D’un ail avec son germe elle prend quelque peu,« Et, pour mieux l’écraser, met mâchoires en jeu,« Toute prête à souffler au plat qui se mitonne« Ce coulis dégoûtant… Y pensez-vous, la bonne !« Et tout incontinent je retire le plat.« Qu’alliez-vous faire là ? — Gachats ! un al boufat . -« Vous procédez ainsi ? Chacun a sa méthode,« C’est fort bien ; mais, chez nous, nous suivons autre mode.« Si de votre al boufat j’avalais deux morceaux,« Je vomirais, ma chère, et trippes et boyaux.« Je fis à ma manière, et, grimpant par l’échelle« Après avoir repu, sur la paille nouvelle« Nous fûmes nous coucher, nantis de trois bourras« Qui, tout troués et courts, nous servirent de draps« Voilà ce que je dis au fils de Jean Barrière.« Ceci le dégoûta. La semaine dernière« J’appris que, bien fixé sur le choix d’un métier,« Il était apprenti chez Gout, le chapelier. »Je vous laisse à penser si le récit fit rire !Mais pour Lautier surtout ce fut un vrai délire.De son ventre opulent les ressauts et les bondsFinirent par forcer et gances et boutons ;Il s’exclamait, pleurait et se roulait par terre.
Tel, nous dit Cervantès, dans une alpestre sierre,Le noble Don Quichotte au milieu de bergersIgnorants, mais loyaux ; gueux, mais hospitaliers ;Assis sur l’escabeau, la dextre toute pleineDe glands lisses et verts, cet âpre fruit du chêne,Donnait à sa faconde un libre et plein essor,Et vantait les vertus et l’heur de l’âge d’or,Qu’il voulait ramener par ses hautes prouesses ;Tandis que bravement accroupi sur ses fesses,L’heureux Sancho-Pança, son glouton écuyer,De chèvre ou de biquet tenant un gros quartier,Avalait des morceaux de la dure grillade,Aussi gros que le poing ; puis, à la régalade,Festoyant un grand broc rempli d’un vin vermeil,Semblait à l’astrolabe observer le soleil.
Nos experts bien repus, de table se levèrent,Et puis, quittant la grange, à droite ils côtoyèrent,Guidés par Racagel, un grand ravin pierreux,Qui devait les conduire au point litigieux.Enfin, sur le terrain, objet de cette guerre,On arrive. Amadou fixe au bâton l’équerre ;( Quelle équerre, lecteur ! un cul-de-lampe en bois,Où se croisaient deux traits formant quatre angles droits.)Comme un léger plumeau, la place sous l’aisselle ;Arme son autre main de son compas fidèle,Généreux, éprouvé, qui, sous son bras puissant,Va, depuis quarante ans, l’espace dévorant,Et dont les crocs usés et l’armature lisse,Sur un bois rembruni, dénotent le service.Il n’a pas oublié son carnet, ses crayons ;Pépi le suit, chargé d’un faisceau de jalons,Guidons improvisés et qui font reconnaîtreLa base et le zig-zag de tout le périmètre.On s’encourage à l’œuvre, et bientôt le plateau,Sur toute la surface, offre un vaste réseauDe triangles divers et de quadrilatères,Que font, en se coupant, les perpendiculaires.Chacun fait ce qu’il peut pour éviter l’erreurEn mesurant la base, ainsi que la hauteurDes différents lopins sur lesquels il opère,Et qui tous réunis font la figure entière.
Pépi surtout, Pépi fut admirable à voir ;De son digne patron il surpassa l’espoir.Il eût de sa sueur trempé douze chemises ;Mais, le brave garçon, où les aurait-il prises ?En compta-t-il jamais autant dans son trousseau ?Tout au plus la moitié. A part son oripeau.Il était ce que sont les flambards de marine ,Toute sa garde-robe était sur son échine ;Mais, un jour de dimanche, il avait tout l’éclatD’un général d’armée et même d’un prélat.Ainsi fait maint acteur, radieux sur la scène,Hors de là, souffreteux et do pauvre dégaine.Pépi, disais-je donc, fut admirable à voir ;Il fit dans ce grand jour bien plus que son devoir.Comme un bon timonnier qui, les yeux sur la proueEt l’index aimanté, fait pivoter la roueDu gouvernail mobile, et, d’une prompte main,Tantôt serre le vent et tantôt porte plein,Mais revient toutefois, après chaque embardée ,A l’aire du compas , qui lui fut commandéePar l’officier de quart, alors que celui-ciDe toute la manœuvre assuma le souci ;Tel le suisse Pépi, toujours docile et leste,Observe de son chef la parole et le geste ;Il parcourt le terrain vingt fois dans tous les sens,Il signale les points ou rentrants ou sortants,D’un chemin carrétal il voit ici le signe ;Direct est ce côté, cet autre est curviligne ;Et cet autre qui rampe au bas de ce mourrel ,Se brise brusquement et forme un cap-martel .Une haie est au cers , il va la reconnaître ;Au marin c’est un rec, il sait quel est son maître ;Racagel l’a creusé, car dans son champ plus basDes eaux du communal il a craint les dégâts.Selon que le requiert l’infaillible pinnule ,Il saute à droite, à gauche, il avance ou recule.Un jalon vient-il d’être incliné par le vent,Il accourt, le redresse et le rend résistant,Jaloux de n’encourir le plus petit reproche ;Puis il rejoint son maître et se place à sa gauche ;A sa droite, nenni ! car, de l’arpent brutalQu’agite d’Amadou le bras phénoménal,Non sans grande raison, il craint une nazarde :Chat échaudé, dit-on, de l’eau tiède se garde .Il n’a pas oublié qu’un jour qu’à PastouretSon patron, plein d’ardeur, faisant le moulinetAvec son grand compas, partait d’un pied rapide,Du bout de l’instrument, mu par ce bras d’Alcide,Il reçut un atout qui fit jaillir son sang,Lui brouilla la cervelle et le mit sur le flanc.Finissons ces détails ; le style didactique,Même dans un Delille, est parfois narcotique.
Pourquoi ne pas finir ici mon premier chant ?J’ai déjà huit cents vers. — Huit cents vers ! — Tout autantEt, si je comptais bien, peut-être davantage.Ton exclamation, cher lecteur, m’encourage ;Elle semble indiquer que tu n’as pas baillé ;Je craignais le contraire. En effet, émaillé,Ou plutôt hérissé, le besoin de la rimeM’impose l’autre mot, ne m’en fais pas un crime ;En effet, hérissé, lardé de termes d’artEt même de palais, c’est un bien grand hasardQue ce macaronique et didactique ouvrage,Ayant un gros pédant pour premier personnage,Et tissu de longs, lourds et lents Alexandrins,Ne te soit pas encor, l’ami ! tombé des mains.Il n’en est rien ; tant mieux ! merci de l’indulgence.Pour ne pas plus longtemps lasser ta patience,Sur l’usage commun, jaloux de me régler,Pour mon deuxième point, je dois me réserverAssez d’entrain, d’esprit, ainsi que de matière,Pour en bourrer un chant d’épaisseur ordinaire.Je laisse donc mes gens, le compas à la main,Chacun de son côté, mesurer le terrain,Et Pépi gambader d’une façon si leste.Quand cela leur plaira, qu’ils fassent la sieste ;Je vais faire la mienne à l’abri de ce Brel ,Planté de peupliers… Oh ! je vois Racagel,Arnaud, Tournier, Poudou, le maréchal-à-forge,Prêts à se prendre aux poils et se couper la gorge ;Je vois aussi venir des monts environnants,La hâchette à la main, les bûcherons ardents ;Et, la jupe à l’envers, accourir furieuses,Des ceps mis en fagot les incultes lieuses…Allons vite au village avertir le curé !Si, comme son troupeau, le pasteur est timbré,Quel malheur ! aux huissiers, aux juges ordinaires,Succéderont bientôt des rigueurs nécessaires ;Et le Préfet enfin, pour en avoir raison,Dans ce bourg enragé logera garnison.
FIN DU PREMIER CHANT
Intermède
Quand j’en fus détourné par une batadeste ,Lecteur ! tu t’en souviens, pour faire la sieste,Rengainant mon crayon, serrant mon calepin,J’allais porter mes pas vers le bosquet voisin.Ce n’était pas, bien sûr, pour y chercher l’ombrageAux premiers jours de mars. Émondés, sans feuillage,Ces arbres qu’ont flétris les vents et les frimats,A leur écorce près, ressemblent à des mâts.Ainsi déshonorés, leur aspect me rappelleLe havre Narbonnais, le port de La Nouvelle ;Ce port qui n’était rien quand j’étais faible enfant ;Ce port dont j’ai chanté, sur un mode plaisant,La prise humiliante en l’an mil huit cent treize ;Ce port, seul débouché de tout un diocèse,Où, sur trois cents vaisseaux, l’on embarque nos vins,Pour Malte, l’Algérie et les États-Romains ;Ce port qui, bien tenu, peut justement prétendreA contre-balancer Agde, Cette et Port-Vendre ;Mais quand, par son commerce, il fait tant pour l’État,L’État, qui le croirait ! l’État se montre ingratEt fait la sourde oreille. Hélas ! il lui marchandeLes modiques secours que son chenal demande.Soixante mille francs, dit-on, sont suffisants,Pour le désencombrer de ces sables mouvants,Dont le vent du Marin gorge son embouchure…Puisqu’il doit tout à l’art et rien à la nature,Allons ! que le budget, moins parcimonieux,Lui donne de bon cœur, mais en attendant mieux,Ce subside annuel, pour que, dans son mouillage,Les bâtiments marchands du plus petit tonnage,Ne soient plus obligés, en entrant ou sortant,Les uns de transborder sur un frêle chalandLes trois quarts, à peu près, de leur lest, de leur charge ;Les autres d’embarquer leur marchandise au large.Capitaine, armateur, matelots, passagers,Qui d’un plus long retard pressentent les dangers,Impatients du frein, dans un loisir inerte,De leur temps, de leurs frais, vont déplorant la perte ;Heureux encor, heureux, quand quelque coup de ventNe vient pas les surprendre au fort du chargement,Et ne les force pas, en coupant leurs amarres,De chercher un refuge aux îles Baléares,Ou de tenir la mer par un temps orageux,Secoués, balottés par un roulis affreuxQui fait craquer agrès, antennes et mâture,Et donne à la charpente une horrible torture,De peur de faire côte et d’aller se briser,Se perdre corps et biens contre un fatal rocher !
Tu ne t’attendais pas à ce morceau, je gage,Lecteur ! Il me détourne en effet du villageOù j’allais, quand j’eus vu Racagel furieux,Prêt à se prendre aux crins, à se pocher les yeux,Avec ses adhérents, Tournier, Poudou, Bouzigue,Contre les bûcherons venus de la garrigue ,Et contre l’adjoint môme, à Narbonnès, si cher !L’os des os de son maire et la chair de sa chair.Je me disais : Bien mieux que je ne saurais faire,Le curé de ces gens contiendra la colère.Je trouvai le brave homme, en dehors du hameau,Lisant son bréviaire au pied d’un vieil ormeau.Informé de la rixe, avec le plus grand zèle,Il courut avec moi, pour calmer la querelle,Vers le petit bosquet où nos fiers championsN’en étaient pas venus encore aux horions ;Mais se montrant le poing, du pied frappant la terre,En termes outrageants se renvoyaient la pierre. —« Messieurs ! d’un tel éclat je suis confus pour vous, »Leur dit le bon pasteur, « Eh, mais, êtes-vous fous ! —« C’est un usurpateur du bien de la commune ;« On a beau planter borne, il n’en respecte aucune. —« L’usurpateur, mon cher ! quand tu le chercheras,« Mets la main sur ta tête et tu le trouveras . —« Pour tromper les marchands, c’est un rusé compère ;« Il baptise son vin ; demandez à Lignère. —« Nul pour vendre son grain n’a plus que toi le tact ;« Tu mets un litre d’eau, maraud ! dans chaque sac. —« De votre devancier il vendit les chasubles« A l’orfèvre Rolland ; il en fit trois quadruples. —« On ne sert pas longtemps chez maître Racagel ;« Il a fait trois valets depuis la Saint-Michel. —« Ah ! ah ! pour mes valets je suis dur, à l’entendre ;« Et toi, pour ta servante on te trouve trop tendre. —« De tes mauvais propos à la fin je suis las. —« Et moi bien plus encor ; ose avancer d’un pas ! —« Ah, Messieurs ! c’est trop fort ; cessez, cessez, de grâce !« Ou, tournant le talon, j’abandonne la place, »S’écria le Pasteur. « Au nom d’un Dieu de paix,« Attendez pausément la fin de ce procès ;« Il est en bonnes mains. Ce peuple vous contemple ;« Vous lui donnez, Messieurs, un bien fâcheux exemple ;« Il vous imitera, chrétiens trop égarés !« Et ce que vous semez vous le récolterez.« Qu’entends-je ! un magistrat et des contribuables,« L’un des plus imposés, d’injures déplorables« Se chargent à l’envi, comme font deux goujats !« Ces faits calomnieux vous ne les croyez pas.« Lorsque le bruit courut de cette autre expertise,« J’entendis, l’autre soir, sur le seuil de l’église,« Hommes faits et vieillards, femmes et jeunes gens,« Se dire l’un à l’autre : Oh, nous sommes contents !« Ce n’est plus cette fois un expert ordinaire« Que le juge a nommé pour éclaircir l’affaire,« Et revoir le travail de Barthe et de Grimaud ;« On nous envoie enfin l’arpenteur qu’il nous faut.« Voilà ce qu’on disait, vous le disiez vous-même ;« Et maintenant, Messieurs, que vous avez la crème« Des experts de la ville et du département,« Vous allez l’affliger par votre égarement !« Je le dis à regret, pour peu que cela dure,« J’en réfère à l’évêque et je quitte la cure.« J’aimerais mieux cent fois desservir le Spesquis ,« Où l’on ne trouve pas l’ombre d’un tamaris,« Le désolé Spesquis, aux maigres pâturages,« Dont trente meurt-de-faim et vingt chèvres sauvages« Composent le bétail et tout le personnel,« Que de rester ici ; c’est la tour de Babel.« Vous vous fâchez toujours ; ah ! plus d’une aridelle ,« Qui dans son sot orgueil à bas jeta la selle,« S’est sous le bât courbée, et pour son écuyer« N’a plus eu qu’un ignoble et crasseux charbonnier.« C’est en cherchant le mieux qu’on tombe dans le pire.« Vous me regretterez, je puis vous le prédire.« Un jour vous vous direz : Ce bon curé Monteils,« Qui nous donnait à tous de si sages conseils ;« Ce vieillard si bénin, si gai, si sociable,« Tout entier à son œuvre, à l’autel comme à table,« Qui prenait nos enfants sur ses faibles genoux,« Qui maintes fois jouait aux quilles avec nous,« Dont nous trouvions si bons les guindouls en compote,« Ah ! nous ne l’avons plus et c’est bien notre faute.« Épargnez-vous, Messieurs, d’inutiles regrets,« Et pour l’amour de moi, vite, faites la paix.« Laissez faire son cours au moins à la justice,« Et Dieu vous revaudra ce léger sacrifice.« Vous vous trouverez bien de suivre mes avis.« La raison, je le vois, rentre dans vos esprits ;« Et moi, par ce sentier, je rentre au Presbytère.« Au revoir, mes amis, je reprends ma prière. —« A l’entendre, je suis un vendeur déloyal. —« A l’entendre, j’ai pris un terrain communal. —« Il n’est pas étonnant que je prenne la mouche,« Je ne suis pas méchant, mais gare à qui me touche ! —« Cette imputation allume mon courroux.« Quand on boit du vinaigre on ne crache pas doux . —« Si vous recommencez j’ai donc perdu ma peine.« Pour un autre sermon, oh ! je n’ai plus d’haleine.« Allons ! en braves gens reprenez vos travaux. »
Il dit : et nos gaillards se quittent dos à dos.L’un d’un tertre éboulé va réparer la brèche,Et l’autre, de sa main rugueuse x forte et sèche,Façonner sur l’enclume, à grands coups de marteau,Le fer devenu souple au feu de son fourneau.Que Dieu les accompagne ! il est temps de reprendreCet attrayant récit que je fais trop attendre ;Où le fil s’est rompu, je vais faire un nœud plat ;C’est ce qui m’est resté de mon premier état.
FIN DE L’INTERMÈDE
Deuxième chant
Qu’un bon porte-jalon est un grand avantagePour un vieil arpenteur, et comme il le soulage !Un mouvement de tête ou de bras est compris.Que de pas épargnés, et surtout que de cris !Voire de jurements ! D’être bon catholiqueAmadou se piquait. Il fut de la fabriqueDoyen trente-cinq ans ; mais son péché mignon,( Quel dévot n’en a pas ! ) c’était le gros juron.Il en fit résonner, dans sa longue carrière,Les échos de la Clape et ceux de la Corbière ;L’Alaric sourcilleux lui-même en retentit ;Et du Col de Viviès la caverne en mugit.Au début, mon héros n’eut pour auxiliaireQue le premier venu, quelque vil mercenaireA quinze sols par jour, et rarement encor,Car, pendant bien longtemps, son bon chien ThermidorFut son coadjuteur. Modèle des caniches,Thermidor lui portait les jalons et les fiches,L’étui, le calepin, et maintes fois sa dentS’imprima sur l’équerre et même sur l’arpent.Ce chien si bien dressé, pour ses courses champêtres,Comme tous ses pareils, n’avait ni bas, ni guêtres.Ses pattes, sans patins, de terre se souillaient,Et d’un limon fangeux bien souvent s’enduisaient.Quand arrivait enfin le moment délectablePour son maître et pour lui, d’aller se mettre à table, —A table ! un chien ! — mais oui, car pour ces bons amisLe boire et le manger bien souvent furent misA l’ombrage d’un arbre, au pied d’une masure,Sur l’herbe desséchée ou sur la pierre dure ;Point de chaises, c’est clair ; pas môme d’escabeaux.Sur le dos accroupis, nos heureux commensauxAinsi que même siège avaient donc môme table.Quand arrivait enfin le moment délectable,Amadou lui disait d’une sévère voix :« Thermidor ! Thermidor ! je vous l’ai dit cent fois ;« Mais quoi ! vous vous moquez de mes mercuriales« On ne vient pas manger avec les pattes sales.« Vite, allez les laver. » Le chien obéissantAu plus prochain ruisseau s’en allait en trottant ;Dans le courant limpide il trempait à la hâte,Jusqu’au pli des genoux, et l’une et l’autre patte ;Et l’ablution faite, en jappant revenaitPrendre sa faible part du champêtre banquet.Tel était Thermidor, de son maître la joie,De Madame encor plus… La mort en fit sa proie.Encor deux ans de vie, un peu plus, un peu moins,Au chien le plus savant il eût donné des points.Troublé dans ses amours par une chambrière,Il reçut un grand coup de pinces au derrièreCe fut sa fin. Pendant trois mois il se traîna,Mangeant à peine. En vain Viramond le soigna,Viramond, de Salelle, expert vétérinaire ;S’il ne le sauva pas, qui donc eût pu le faire ?En vain la d’Amadou, le soir et le matin,Bien souvent dans la nuit, le pansa de sa mainIl expira. Monsieur et Madame jurèrent,Ce serment solennel toujours ils l’observèrent,De n’avoir plus de chiens, de chat mâle non plus.Mais je reprends le cours de mon récit diffus.
Oh ! qu’un aide-arpenteur est utile à son maître,Disais-je un peu plus haut, s’il est ce qu’il doit être :S’il est intelligent et ferme de jarret,Obéissant, actif, comme Pépi l’était.La mémoire est aussi chez lui très-précieuse,Quand celle du patron est courte et paresseuse.Albert, le gros Lautier étaient tous deux partis,Il faut en convenir, comme deux étourdis,Pensant qu’ils trouveraient, dans quelque métairie,Quelque berger oisif, un valet d’écurie,Pour leur tenir la chaîne et planter les piquets.Racagel les pourvut, mais de deux grands benêts.Albert, fort dégourdi, put prendre patience ;Mais Lautier la perdit, et pour lui quelle chance !Il faillit se casser les jambes et les bras,Et môme la caboche… On le verra plus bas.
Je dois auparavant remplir une lacune ;Sans y bien regarder on en trouve plus d’uneDans mon narré. J’ai dit que Jacques Racagel,(Il avait pour conseil l’avoué Caraguel,Et Monsieur Narbonnès pour sa partie adverse,En qualité de maire. ) avec chance diverse,Depuis un très-long temps, mordicus contestaitContre les habitants du bourg de Bizanet,Je crois avoir aussi parlé de quelque borneQu’on chercha vainement sur le penchant d’un morne,Et que de Bizanet le corps municipal,Jaloux de conserver le patis communal,Accusait Racagel, possesseur limitrophe,D’avoir fait supprimer, pour augmenter l’étoffeDe son mince domaine, aux dépens de l’hermas ,D’un bon cinquième au moins ; l’autre niait le cas,Et prétendait jouir conformément aux titres. —« Les experts précédents étaient tous des bélîtres.« La borne disparue, en bas on la cherchait ;« Elle était bien plus haut ; plus tard on le verrait. »Il ajoutait encor : « J’ai plus de contenance !« C’est possible après tout ; mais bien moins, qu’on ne pense.« Je ne suis pas le seul que borne le vacant ;« Que s’il est écorné, poursuivez Jean Parrant,« Monsieur de Chefdebien, Maury, Poudou, Bouzigue.« Vous me sciez le dos avec votre garrigue.« Je n’en ai pas un pan ; je gagerais mon cou« Qu’on trouvera la borne et je vous ai dit où.« Je n’en ai pas un pouce, et tel qui me chicane« Et me fait un procès en tient plus d’une canne. »Tel était l’argument de Messer RacagelDevant le premier juge et même sur l’appel.Révoltant à la fin parut un tel système.Le tribunal outré, pour en finir quand même,Avait donné mandat au plus fameux expert,Amadou, qu’assistait Lautier ainsi qu’Albert,Du têtu Racagel d’arpenter l’héritage,Et donner son avis sur le futur bornage.Arrivés sur les lieux avec leur attirail,Us s’étaient tous les trois partagé le travail.
Le quartier du Marin d’Albert fut la besogne.C’étaient de grands Mailleuls, non de plant de Bourgogne,Mais de Pic-Poul, mêlé de souches de Tarret .Le ténement du Cers, tout semé d’esparcet ,Échut au gros Lautier ; mais la part médiane,En jachère et froment, et comme la main plane,Pour sa part du Lion, Amadou, l’avisé,Se l’adjugea. C’était le lot le plus aisé.Ce détail, j’en conviens, n’est pas trop à sa place,Mais il n’est pas bien mal ; bon lecteur, fais-moi grâce !Pour t’en récompenser, je m’en vais à présentDu malheureux Lautier te conter l’accident :Le terrain de Lautier formait un pentagone.En dehors il restait une petite zoneAssez irrégulière, et longeant un ravinAux bords très-escarpés, dont le lit était pleinDe rocs et de cailloux que les eaux de l’orageA grand bruit y roulaient des monts du voisinage.Arrivé là, Lautier fait le tour du terrain,Sur son petit carnet en trace le dessin,Ouvre son grand compas, tire de la rainureLa barrette mobile, et par la vis l’assure,Combine son affaire, et de son sot valetTire tout ce qu’il peut, moins que rien en effet ;De planter un jalon il n’était pas capable.Las de l’endoctriner, Lautier le donne au diable ;Il s’emporte ; le sang dans les veines lui bout ;D’instrumenter tout seul enfin il se résout.Quand il eut, au moyen de deux diagonales,Divisé la figure en trois parts presque égales,Son compas à la main, il marche à pas comptés,Et de chaque triangle arpente les côtés.Restait à mesurer l’étroite et longue zône ;Pour en venir à bout, il biaise, il tâtonne :« Si je la coupe ainsi ; si je la prends par là ;« Faisons-en deux lopins ; eh mais oui ! c’est cela ;« Du point B au point E tirons la ligne droite.« A gauche, si je perds ce morceau, sur la droite« J’ai son équivalent, et tout est compensé.« Bravo ! bravo Lautier ! ça va, très-bien pensé. »Et le voilà parti ; mais sa masse l’attarde.Ainsi va lourdement une grosse guimbardeD’un plomb pesant chargée ; ainsi sur un canalSe traîne un gros chaland que tire un vieux cheval ;Il souffle comme un bœuf qui tire la charrueDans une. terre forte ; à grosse goutte il sue…Ce qui fait que malgré le temps froid et le vent,Ayant quitté sa cape et son bombas pesant,Sur le gilet à manche il n’a plus que la blouse.« Un,deux, trois, quatre, cinq, six…huit, neuf… onze,douze. »Il s’arrête un moment et tire son cahier.
Au point le plus extrême était un vieux cormier,Malingre, tortueux, à la tige rugueuse,Qu’étreignaient quelques jets d’aubépine et d’yeuse,D’arbustes inféconds c’était un vrai fouillis,Hanté par quelques rats et force lézards gris.Un gros tas de cailloux, communs dans ces parages,Était le seul engrais de ces plantes sauvages.Lautier, plein de fatigue, y vient tout haletant,L’épieu dans une main et dans l’autre l’arpent,Y reposer son ventre et ses fesses charnues,Et faire le calcul des cannes obtenues .Il a mis, par malheur, le pied sur un caillouQui le fait trébucher. Le bord sans garde-fou,Déjà très-surchargé, sous ce gros corps s’éboule ;Avec lui le clapier. L’arpenteur perd la boule,Et, criant : « Sioï perdut ! » jusqu’au fonds du ravin,Roule avec les cailloux, son carnet à la main.Sur la rive opposée étaient quelques lieusesDe fagots de sarments, jeunettes et rieuses ;Elles ont vu rouler, d’en haut, jusques en bas,Cette masse de chair ayant jambes et bras,Qu’elles prirent d’abord pour un ours véritable.Leur méprise cessant, d’un rire intarissableElles partent ensemble, et sans Pierre PoudouQui passait près de là, la bêche sur le couEt la serpe à la main, pour aller à sa vigne,Jusqu’à la fin du jour cette engeance maligneFût là restée à voir ce spectacle touchant,Sans venir au secours du pauvre patient.Au bout d’un long quart-d’heure, on vient ; on le relève…Il a repris ses sens et sort comme d’un rêve.« Bon ! rien de fracturé, » dit-il en se tâtant.« Mais à chaque expertise il m’en vient presque autant.« De rocs et de cailloux, grand Dieu ! quelle avalanche !« J’ai mal au côté droit, mais bien plus à la hanche.« Peut-être je me trompe, il me semble, Poudou,« Qu’en tout autre pays moins dur est le caillou…« Et bien moins dur aussi le cœur des jouvencelles.« Mais j’en ai pourtant vu, Poudou, de bien cruelles« Fêter, comme l’on dit, Pâque avant les Rameaux .« Si vous tombez un jour comme moi sur le dos,« Ce n’est pas tant au dos que vous aurez l’enflure,« Et vous n’en guérirez, sottes ! je vous assure,« Qu’au bout de quelques mois. Oh ! par ce casse-cou« Je ne remonte pas. Assiste-moi, Poudou.« De passer tant au bord je n’aurai plus l’envie.« Je suis comme les chats, et j’ai plus d’une vie.« A la fin cependant… Bah, je l’esquive encor !« L’ane d’un pauvre diable en serait plutôt mort . »Cette fois sans pitié l’assistance put rire ;Car Lautier grimaçait comme eût fait un Satyre.
Dans ce même moment, le coude sur l’épieu,Amadou, fatigué, se reposait un peu.Il pensait… croyez-vous que ce fût à l’affaire ?Du tout, un autre objet est venu l’en distraire.Je vous ai déjà dit qu’il était marguillier,Et de tout le conseil le meilleur conseiller.Le tronc qu’on fait courir ne portait pas grand’chose,Et ce penseur pensait ( ce n’était pas sans cause )Que quelque enfant de chœur, par exemple Bertrand,Malgré son air sournois, très-mauvais garnement,Pouvait, la retournant d’une manière adroite,Soustraire quelques sols de l’infidèle boîte,En s’aidant au besoin d’un bout de fil d’airain.« Comment donc prévenir un semblable larcin ?« Sera-ce en adaptant par-dessous l’ouverture« Une gaine en peau douce, au bas bout sans couture« Qui, les pièces et sols devra laisser passer« Pour en remplir le tronc et non pour le vider ?« On tromperait, ainsi, morbleu ! la convoitise« De ces petits fripons qui font tort à l’église. »Ce moyen semble bon, mais le chantre BaissasL’a trouvé. C’est assez ; sa fierté n’en veut pas.« Sera-ce en employant trois ou quatre chaînettes« D’acier ou de laiton et par Pétronil faites ?« En retournant le tronc le trou se bouchera,« Et ce qu’il contiendra, fichtre ! il le retiendra,« Et bien plus sûrement qu’une peau ne peut faire.« J’en remontre à Baissas ; c’est une chose claire, »Dit-il, en appliquant son index droit au front.« Mais rejoignons nos gens et voyons ce qu’ils font. »Il marche vers le Cers et ne voit plus personne.Il entend de grands cris ; ce brouhaha l’étonne.Il détache Pépi pour savoir ce que c’est ;Le suisse va, s’informe et rapporte le fait.« Encore un accident ! quelque jour mon confrère« Se cassera le cou, » dit-il, « qu’y puis-je faire ?« Quand on est borgne, eh bien, fichtre ! l’on ne doit pas,« De ce même côté, longer un mauvais pas. »Du plus loin qu’il l’a vu, Lautier, tout en furie,De sa plus grosse voix l’apostrophe et lui crie :« Ah, coquin d’Amadou ! ce n’est pas par hasard« Que toujours du travail m’écheoit la pire part ;« D’être trop bon enfant voilà ce qui m’arrive.« Un autre fois, maraud ! tu longeras la rive,« A ton risque et péril. Chacun craint pour sa peau.« Pour un gourmand tout seul n’est pas un bon morceauAprès cette semonce, avec plus de courageQue l’on ne l’aurait dit, il retourne à l’ouvrage.Ainsi fit son doyen qui lui céda Pépi.Quant au petit Albert, sous un grand roc tapi,D’un champ tout contrefait pour tracer la figure,Il n’apprit que plus tard cette mésaventure.
A l’heure où le soleil passe au méridien,Pour y stationner un instant, presque rien,Le temps de regarder du haut de l’hémisphère,Le chemin qu’il a fait, celui qui reste à faire,Pépi fut dépêché vers le rural manoir,Pour dire qu’on viendrait, seulement sur le soir,Manger près du foyer, vu la grande distance ;Mais que, pour se refaire et réjouir la panse,De Messieurs les experts il avait missionDe leur expédier quelque provisionDans le creux du rocher où, le cul sur la pierre,Us narguaient le grand vent qui soufflait par derrière ;Lautier recommandant, plutôt dix qu’une fois,De ne point oublier ni le vin, ni les noix,Ni le morceau choisi d’un piquant sassenage,Rien de ce qui pouvait donner goût au breuvageOu réveiller la soif, fût-ce quelques poireaux !Je n’ai jamais bien su quels furent leurs proposPendant ce doux relâche, et s’ils se disputèrent,Car Amadou, Lautier, rarement s’accordèrent.Je n’en dirai donc rien ; j’en ferais tout autantDe leurs raisonnements au casal, en soupant,N’était la question plaisante et délicateQue proposa Lautier en écurant sa jatte.Du style obscène et bas je suis peu coutumier ;Si mon conte déplaît ce sera le dernier.
Deux orateurs surtout s’arrachaient la parole ;L’un très sententieux ; l’autre grossier et drôle.
On avait beaucoup ri du chagrin sans pareil,A perdre l’appétit, à bannir le sommeil,Du sensible et bonnas Monsieur Barthe-hypothèque l,Quand Patanrè, coiffé de sa calotte grecque,Guidant, le fouet en main, son escadron trottant,En passant lui cria d’un ton impertinent,( Quand il savait fort bien qu’en un seul jour de bêche,Que la glèbe fût tendre ou bien compacte et sèche,On pouvait aisément façonner Vignolet ) :« Monsieur Barthe, avez-vous besoin d’un ramonet ? »Mot dont il eût dû rire, innocent persiflageQui blessa son bon cœur comme eût fait un outrage.
On avait rapporté maint trait original,Et du juge Débrach et du greffier Pascal ;Les jurons du premier en sommant l’auditoire,D’avoir à s’abstenir de jurer au prétoire ;Le mutisme du clerc, un tantin loup-garou,Quand le juge criait : « Répèto Pascalou » ;L’impossibilité de pénétrer l’enceinteDe son appartement, à moins qu’en terre sainteOn le transporte à bras dans un lit de sapin,Trépassé subitô, sans prêtre et médecin ;Comment dans un scellé, suivi d’un inventaire,Le juge le surprit, bouillonnant de colère,Lisant au lieu d’écrire… Oh ! je le donne en cent :Un conte puéril, la belle au bois dormant .« Té f… un’injounctiou sé bos pas millou faïré. —« È iéou ma démissiou sé mé f… d’un quaïré .Albert fournit son trait en réclamant son tour.En termes fort piquants il raconta qu’un jourUn certain magistrat, aux Toinons peu farouche,Quitta, sur le matin, la maritale couche,Pour aller s’ébaudir avec un laideron.Madame, s’en doutant, revêt vite un jupon ;Sur la pointe du pied descend à la sourdinePar l’escalier donnant au fond de la cuisine,Et surprend les causeurs… Tout autre, à son épouxEût fait un train d’enfer dans son dépit jaloux.Celle-ci point ; au lit elle fut se remettre.Mais au petit lever, elle fit bien connaîtreA la pendarde au moins qu’elle n’ignorait rien.« Ton travail ne suffit ; tu te charges du mien ;« C’est trop de dévoûment. Çà ! détalons, ma chère ;« Qu’ai-je besoin de toi pour ce que je puis faire ? » —
« Je voudrais bien aussi dire mon petit mot,« Et par un trait plaisant acquitter mon écot. —« Ah ! tu quoque , Pépi, soit, mon cher, à ton aise ;« Il n’est aucun de nous à qui cela ne plaise.« La circonstance excuse un peu de liberté ;« Prends ce coup de grenache, et bois à ma santé. —« A vous ! à moi surtout ! Comment un pauvre hère« Dont l’oripeau d’emprunt cache mal la misère,« Pourrait-il s’oublier ! Puisse, maître Lautier,« Sans chaise ou sans échelle, enfourcher son coursier !« Crever le grand Pourret à la marche, à la course !« Ne soupirer jamais en soupesant sa bourse !« Et libre, avant huit jours, d’un ventre sans pareil,« Se ployer comme un jong et se baiser l’orteil,« Sans altérer en rien son régime ordinaire,« Long sommeil, court travail, gais propos, grande chère !—« Bravo, bravo, Pépi ! » Ce fut comme un concert.« Qui diable » disait-on « l’aurait cru si disert ! —« Puisse de maître Albert augmenter le volume,« De manière à peser un peu plus qu’une plume.« Pour cela, que faut-il ? Vivre moins soucieux,« Le mot va m’échapper— moins parcimonieux.« Faire un an d’un jambon ! c’est trop. Un, deux mois, passe !« Point de minestre à l’ail… de bonne soupe grasse.« Les œufs ont bien leur prix ; mais qu’ils soient le ciment« De ces lardons bien frits de jambon succulent,« Qu’on trouve sous la dent avec tant de délice.« Il faut de bon moellon pour faire une bâtisse…« Qu’il arrose le tout de ce vieux Pincarda« Qu’il hérita » dit-on « de son oncle Sarda. —« Eh quoi ! de mieux en mieux ; mais c’est une merveille. —« Et croyez-vous, Messieurs, que je sois sans oreille ?« Que les doctes propos de Monsieur Amadou« Soient semés sur le sable ou bien sur le caillou ?« Que, son servant soigneux, aux champs comme à l’église,« Sous un tel remouleur mon esprit ne s’aiguise ?« Et qu’au fond de la nef, quand je suis au repos,« Je baille à contempler les gothiques arceaux,« Des vitraux irisés les austères figures ;« A compter sur mes doigts les sombres arcatures« De l’ogive élancée hérissant le sommet,« Qui, se donnant la main, comme pour un ballet,« Depuis quatre cents ans attendent en silence« Le moment de se joindre, en une ronde immense,« A leurs plus jeunes sœurs que hâlent le grand air,« Les ardeurs de l’été, les frimats de l’hiver ;« Qui n’entendent jamais ni motets, ni cantiques,« De l’orgue solennel l’imposante musique,« Mais du Cers, du Marin, les aigus sifflements,« Sous les piliers tronqués, dans les arceaux béants ?« Non. Du prédicateur j’écoute le langage ;« A vivre saintement son onction m’engage.« En agissant ainsi, j’obtiens double profit,« Car j’épure mon âme et j’orne mon esprit.« Nous n’avons pas toujours de bien grands clercs en chaire.« Joubert y vient hurler, et Garnier y vient braire ;« Pourtant, bien disposé, je rentre à la maison.« Eh ! dites-moi, Messieurs, mettons qu’un court-bouillon« D’un poisson frais, charnu, vous soit servi sur table ;« Vous avez faim— Mais quoi ! la sauce est peu louable,« Fade ou trop épicée ou trop aqueuse ; eh bien !« Ne trouverez-vous pas cependant le moyen« De tromper l’appétit avec la matelotte ?« Vous courrez au poisson : merlan, lisse ou cabotte,« Et vous répudîrez le fade ingrédient.« D’un sermon, l’Évangile est le grand élément.« Tout va bien quand au texte on joint un commentaire« Clair, facile, entraînant ; mais, dans le cas contraire,« Le verbe de Jésus, sa suave douceur,« Voilà mon mets à moi… Nargue de l’orateur ! »
Muets d’étonnement, nos gens se regardèrent…S’ils veillaient ou rêvaient un moment ils doutèrent.La femme Racagel, celle de son valet,Qui vidaient un lapin pour le mettre en civet,Et dans leur sacristain saluaient un gros âne,Se disaient à mi-voix que, s’il portait soutane,Cet homme, à l’air grossier, en chaire prêcheraitMieux que l’abbé Gazagne ou Monsieur Ritouret.Cette approbation unanime et visible,Chatouillant de son cœur la fibre très-sensible,Notre nouveau docteur, bien sûr d’être écouté,De son digne patron proclama la santé :« A Monsieur Amadou ! Dieu veuille que la.stalle« Dont les bras recourbés, dans notre cathédrale,« Pressent sa longue échine et ses robustes flancs,« Porte son étiquette encor vingt ou trente ans !« Longtemps après sa mort que nul ne s’y prélasse,« S’il n’a sa riche taille et sa sévère face,« Son menton de chanoine, et s’il cède le pas,« Pour le creux et le goût, au grand chantre Baissas.« Et puissé-je, à la mort du sonneur Charlemagne,« Être hébergé gratis, et gagner ce qu’il gagne,« Bien qu’en prenant sa loge, et sonnant le bourdon,« Il faille résigner mon habit à galon,« Ma canne à grosse pomme et ma lame rouillée,« Qui, d’un sang pur pu non, ne fut jamais souillée.« D’un souhait aussi cher, en attendant l’effet,« Voici ce qu’à Gruissan le bedeau me contait :« Un jour de jubilé, sur la place publique,« Douze marins trappus, chacun avec sa chique,« Et le cul goudronné, portant un christ de bois« Bien peint, bien étoffé, fléchissaient sous le poids.« Pour le dresser sur pied, caliorne et cordage,« Mus par un cabestan, furent mis en usage.« Hisse ! Tire ! Tiens bon ! Tout à coup, patatras !« Le grelin casse net ; voilà mon christ à bas.« Maint fidèle en pâtit. Malheur à qui fut proche !« Car il endommagea gravement la caboche« De l’un de ses porteurs qui, blême et déconfit,« A quatre fut porté gémissant dans son lit.« Il faillit en crever, et longue fut la cure.« Un soir que de son mal subissant la torture,« On appréhendait fort de le voir trépasser,« Le curé Passenaud vint pour le confesser,« Et tromper de Satan l’espérance maudite ;« Du chevet du mourant un grand jet d’eau bénite« L’eut bientôt fait partir. Alors, d’un cœur contrit,« Avec de grands soupirs, commence le débit« Des péchés de tout poids grevant la conscience« D’un bambocheuc fini qui, dès l’adolescence,« Bouzins et cabarets hantait comme un vaurien,« Et s’était tout permis, tout, excepté le bien.« Jusques-là, le blessé fut calme et sans reproche.« Mais l’abbé Passenaud ayant tiré de poche« Un crucifix mignon de laiton ou d’argent,« Qui, de la catastrophe était fort innocent ;« Et posant sur sa lèvre avec un doux langage,« D’un assuré pardon cet adorable gage« A cet aspect fatal, voilà le moribond« Qui tressaille, rugit, fait voler au plafond,« Par un coup imprévu, Christ, lorgnon, bréviaire,« S’abandonne au transport d’une aveugle colère,« Et, prêt à s’élancer de dessus son grabat :« Faï-t’én là ! cria-t-il, toun païré m’a tuat .« D’autres disent crébat. Le pilotin Christophe« Ayant dans le bas-ventre accipé l’apostrophe. —« Et d’autres, » dit Lautier, « prétendent que ce mot« ( A chaque bourg sa gloire ! ) est d’un pêcheur Bajot . —
« Vous êtes des conteurs on ne peut plus aimables, »Dit Racagel. « Merci des moments agréables,« Qu’au milieu des ennuis de ce maudit procès,« Vous me faites passer ; mais enfin tous les frais,« Caraguel me l’a dit, ( il ne se trompe guère )« Seront pour le perdant, et c’est en quoi j’espère.« Je voudrais bien aussi vous récréer un peu,« Mais nous ne sommes pas égaux à pareil jeu.« D’un grossier campagnard n’attendez pas merveille.« Quoi, vous ne buvez plus !… Françoise, une bouteille !« Ayant fait la semaille et bien bouché mon vin,« J’allai près de Canet passer la Saint-Martin« Chez mon cousin Rastoul ; sa femme était en couche ;« A peine dirait-on que la discrète y touche,« Et pourtant, il lui doit deux nouveaux rejetons« Du sexe féminin, bien venus et tout blonds.« A coup double bientôt augmentent les familles ;« Trop de vignes, dit-on, comme aussi trop de filles ,« Sont un tort. Maladroit ! Or donc, un beau matin,« Ayant sauté le lit pour aller au moulin,« Qui, comme un château-fort, domine la rivière ,« (Je venais m’y pourvoir, auprès de la meunière,« D’un couple de canards et d’un boisseau de mil« Pour faire du millas à rôtir sur le gril. )« Je vis au bas du pont et contre une masure« Des chaudronniers, tout noirs d’habit et de figure,« Qui, dans l’étain dissout au feu d’ardents brasiers,« Les pinces à la main, argentaient des cuillers« Qu’ils frottaient proprement avec la fine étoupe.« Autour d’eux des badauds la curieuse troupe« S’amusait de leur œuvre et de leur charabia. —« Diou biban ! disait l’un, l’autre jour, à Roubia,« J’ai ri comme un bossu ; quelle histoire- plaisante ! —« Et de quoi rites-vous, orfèvre sans patente,« Sournois des plus subtils avec un air grossier ? »Dit, d’un ton goguenard, un apprenti meunierSingeant leur pantomime en tortillant les hanches.« C’était le bon moyen de montrer vos dents blanches ;« Car à l’extérieur, du bas jusques en haut,« Vous êtes, sans mentir, noir comme un escarbot, —« Que me veut ce pierrot à poudreuse figure ?« Luron qui, d’un setier, extrais triple mouture ,« Si de ton parchemin on voyait le dedans,« Peut-être pourrais-tu prêter à rire aux gens !« Attrape !… Il plut du Cers la semaine dernière ;« L’Orbieu, Cessé, l’Ougnou, mainte et mainte rivière ,« Répudre, Rivocel, fossés, ravins, ruisseaux,« Dans l’Aude dégorgeaient d’énormes masses d’eaux. —« Et notre Jourre donc ! Dans le jardin de Bonne« On peut voir le limon à la hauteur d’une aune.« Dans l’humide tinal de Madame Cartault,« Jusques aux porte-fonds barbottaient les tonneaux.« On sonna le tocsin à Raissac. A Salelle,« La rivière atteignit au plus haut de l’échelle ;« Et, pour tout dire enfin, l’Aude emporta le bac« Du moulin de Canet et celui de Cuxac.« Le pauvre batelier, criant miséricorde,« Se sauva comme un chat en remontant la corde,« But un coup d’anisette et fut se mettre au lit. —« Sans doute, il y ronfla de très-bon appétit.« È lu porto, goujat ! aquélo cassérolo,« A m’aquél coubri-plat, co dal mestré d’éscolo ;« A Moussu Berthoumiou, lou padé è lou farrat ;« Aquélo lécofroyo, à Moussu lou curât ;« Tourno lèou. De Roubia, l’adjoint ou bien le maire,« Possesseur très-chanceux, au bord de la rivière,« D’une large saussaie et d’un ample terrain,« Pour se garder de mal, traite avec un voisin,« Qui lui cède un terrain de faible contenance,« Sablonneux, si l’on veut, mais de haute importance,« Par sa position au Cers de l’acquéreur.« Le contrat quittancé, le nouveau possesseur« Fait un grand abatis de troncs et de branchage,« Plante de forts piquets le long du riverage,« Et roule jusqu’au bord de grands quartiers de roc,« Pour vaincre du courant le remoux et le choc.« De quoi lui servit-il ? Il y fut pour sa peine ;« Et tout cela dura… combien ? une semaine.« A grands coups de tonnerre assaisonné d’éclairs,« Après un long Marin, survient un vent de Cers ;« Dé pléjo à farradats ! L’Aude croît, croît encore,« Ébranle les piquets, creuse, éboule, dévore,« Livre un dernier assaut, fait si bel et si bien,« Que de la forte digue il ne reste plus rien.« L’obstacle balayé, la pièce est envahie,« Et déjà des deux tiers elle est presque amoindrie.« Monsieur Nombel arrive et voit ce grand dégât.« Éntuzo un paouc lou foc ! dé que badés, goujat !« Il ouvre de grands yeux, il trépigne, il se fâche.« Palaflasc ! à ses pieds s’affaisse et se détache« Un bloc mal soutenu que la vague dissout,« Comme un morceau de sel dans un chaudron qui bout.« Il recule, chancelle, et s’offense une côte…« Furieux, hors de lui, du talon de sa botte« Il pousse les débris dans le flot destructeur,« Et l’apostrophe ainsi : mange, mange, voleur !« N’en as-tu pas assez ? tiens, tiens, avale encore !« L’Aude le prend au mot et sans pitié dévore« Ce qui restait du champ nouvellement acquis ;« Il ne s’en tint pas là. Tè, rambo aquél outis !« A foundré lous cuillès faï mé passa lou mollé.« Éntindés, ou sios sourd ! al ségur… ficut drollé,« Dinnaras à mièchour am’un croustét dé pa. —« È m’anjayots tout soul la salcisso, papa ?« D’un champ si cher payé, pas même une punière !« C’est égal ; et je sais ce qui me reste à faire.« Il vole à la maison, enjambe l’escalier ;« Ouvre son secrétaire en sapin ou noyer ;« Cherche dans un coffret où sont ses paperasses,« De ses titres divers les poudreuses liasses ;« A bientôt aperçu, parmi de vieux contrats,« Le titre dont s’agit : VENTE NOMBEL-BARTAS,« Dûment expédié par Pechredon, notaire ;« Et, prompt comme un limier, retourne à la rivière ;« Il arrive essoufflé, tout suant, sans chapeau,« Sans souci du danger se plante au bord de l’eau ;« Et là, le titre en main, fouetté par la raffale,« En ces termes amers sa colère s’exhale :« J’ai beau me garantir ; par un sort entêté,« Le dommage se fait toujours de mon côté,« Tandis qu’à l’autre bord, d’Antoine Malaterre,« A mes dépens, morbleu, croît et s’étend la terre !« Quand j’enrage, il jouit, ce fripon, ce pendard,« Qui, si le bon Dieu veut, siégera tôt ou tard,« Entre deux garde-manche, en pleine cour d’assise ;« Qui vola deux dindons à la foire de Bize ,« Un porc à Saint-Marcel, à Siran un jambon ;« Qui, rimailleur grossier d’une sale chanson,« Au bon curé Ricome et sa servante Jeanne,« En temps de carnaval, fit un soir courir l’âne !« Que n’ai-je tout mon bien sur un mont, sur un pic,« Sur le Tourril sauvage ou le Pech d’Alaric !« Je ne faucherais pas de la belle luzerne ;« Mais je ne verrais pas, le cœur gros et l’œil terne,« De ce fleuve maudit les empiétements,« Et de ce vieux coquin les agrandissements.« J’ai pourtant de Roubia restauré la chapelle,« Et doté le curé d’une chape bien belle !« Est-ce avoir du guignon ! Avaloir ! scélérat !« Tu m’enlèves le champ… tiens ! voilà le contrat. —« En achevant ces mots, il chiffonne, il lacère« Son titre, et par lambeaux le jette à la rivière ;« Le flot l’emporte, et lui, fier d’un exploit si beau,« Crotté jusques aux reins, regagne son hameau. —« Ma foi, dit Amadou, ce conte en vaut un autre ;« Toutefois, Racagel, vous y mettez du vôtre.« Jamais, au grand jamais, un méchant sta-brasa« Ne conta de la sorte et ne périphrasa. —« Un bon poisson grillé veut une rémoulade,« Messieurs, et le cerfeuil sied bien à la salade. »
Pendant ces beaux discours, les pieds sur les chenets,Narbonnès et Maury devisaient du procès.Tournier, que son instinct attirait à la cave,Avait pour un moment déserté le conclave.Dans la tasse d’argent qui brille dans sa main,De l’ami Racagel il veut tâter le vin ;Il perce une barrique et le trouve un peu louche. —« Je n’en veux pas, dit-il, au moins pour vin de bouche,« Car il n’est pas limpide et tourne à l’aigre-doux.« C’est bon pour du trois-six. Ceci dit entre nous.« Il ne faut pas, mon cher, que mon avis te fâche.« Ce que je prise fort, vois-tu, c’est ton grenache ;« Je te le ferai voir et sans faire semblant.« Vite un verre à Tournier ! Puis à tous s’adressant :« Vous avez tous blagué, Messieurs, à tour de rôle ;« Personne n’en veut plus ! j’empaume la parole ;« Je croque le marmot depuis assez longtemps ;« Court et bon, disait l’autre, et vous serez contents.« Dans les gardes-d’honneur j’ai fait, en Allemagne,« Sous Monsieur de Ségur, ma première campagne.« J’ai joué du bancal à Lutzen, à Leipsitt,« Plutôt en vieux troupier, nom de d… ! qu’en conscrit.« Cinq cents bouches à feu crachèrent la mitraille« Pendant près de trois jours. Le gain de la bataille« Nous passa sous le bec à Leipsick ; mais trahis,« Nous eûmes sur le dos un monde d’ennemis.« Il nous fallut enfin songer à la retraite ;« Je pars des quatre pieds, et sans tourner la tête,« Un vendredi matin, sorti de Magdebourg,« Je traversais le Rhin, le dimanche, à Strasbourg.« Ayant fait ce trajet plus vite qu’en patache ;« Ayant perdu manteau, pelisse et sabretache,« Sans avoir bu deux doigts de Chenach ou Chenich,« Creux comme une lanterne et sec comme un stockfisch,« Je fus à l’hôpital, où je pus me refaire.« Un jour Napoléon, qu’accompagnait Bessière,« Vint pour nous- inspecter, ( non pas à l’hôpital,« Car peu de temps après, j’enfourchai mon cheval,« Qui se trouva fort bien de vingt jours de litière. )« Un jour Napoléon, escorté de Bessière,« De Bertrand, de Grouchy, de Rapp, l’aide-de-camp,« Vint pour nous inspecter, et l’on battait au champ.« Arrivé près de moi, tout à coup il s’arrête« Et me toise de l’œil des pieds jusqu’à la tête.« Mon colback sur les yeux, et mon dolman pendant,« Sur mon épaule gauche attaché gentiment,« Mon bancal, ma giberne, avec ma carabine,« Brillants, bien astiqués, enfin ma bonne mine,« Le frappent. En riant, qui me dit : — Cavalier !« Vous êtes en défaut ; trop long est l’étrier ;« Vous perdrez l’équilibre à la moindre secousse,« Et ne pourrez charger ; haussez-le d’un bon pouce. —« Sire ! que je lui dis ; ( qui ne fut resté coi ? )« Oh, vous n’y viendrez pas tout de même pour moi !« Napoléon surpris de ma réponse fière,« Dans sa poche de cuir servant de tabatière,« Prend du tabac, l’aspire, et du doigt me montrant,« Il dit à haute voix au général Bertrand : —« J’aime dans un soldat, s’il est solide au poste« Et soumis à ses chefs, une bonne riposte ;« Le pays s’y révèle, et je gagerais bien,« Bertrand, que ce bon bigre est un Méridien. —« Il dit, et du talon avec sa suite il pique.« Le soir où le feu prit à l’Opéra-Comique,« Je me trompe, Messieurs, ce fut à l’Odéon,« Sur mon grand cheval noir, moi, j’étais de planton.« L’Empereur, son petit, qui têtait sa nourrice ;« Le médecin Dubois z’avec l’Impératrice,« Étaient venus z’entendre un opéra nouveau.« On crie : Au feu ! ! ! Pompiers, mariniers, porteurs d’eau »« Soudain furent en l’air. De la Place à la Seine,« La garnison sur pied, sur vingt points, lit la chaîne.« On n’entendait que cloche et que bruit de tambour.« Je cuisais dans mon jus, nom d’un chien ! comme au four.« Chacun lit son devoir ; mais tout fut inutile.« Je vois l’Impératrice, au bas du péristyle,« Dans un tohu-bohu de gens en désarroi,« Estropiés, rôtis, bouillis, que sais-je moi !« Je pousse mon cheval droit au milieu du groupe ;« Je la joinds, je l’enlève et je la mets en croupe.« Je la sauvai, Messieurs. Au moins deux ou trois fois« (Tournier n’est pas vantard) j’ai mérité la croix ;« Mais mon chef d’escadron sachant qu’à sa maîtresse,« Lolotte, aux cheveux roux, une grosse Suissesse,« J’avais donné dans l’œil, en crevait de dépit,« Et loin de me servir, le gueusard me nuisit !« De la gloire et des coups j’ai quitté la carrière ;« Et je suis en trois-six, à cʼte heure, agent d’affaire ;« Et si, de quoi pomper, j’ai manqué bien souvent,« Lorsque je chevauchais, blanc-bec, au régiment,« En revanche aujourd’hui j’ai plus de cent bouteilles« D’un rancio fameux, et qui, sur les oreilles,« Tape quand on en boit un demi-litre au plus.« Notre curé s’y prit j il en fut tout confus ;« Mais une seule fois, dit-on, n’est pas coutume.« Pour toi, noir forgeron, fameux batteur d’enclume,« Tu le portes trop bien ! È tabès, moun amic ,« Né tastaras pas pus ; faï-z-y la croutz, bernic !« Maoury, toun gargaillol és coumo uno trèmèjo ;« Pér té désaltéra cadro pagèlo é mièjo.« J’en dirai tout autant à Monsieur Narbonnès,« Car il m’en a fait une, è né beïrén d’espés .« Mais mon gosier s’altère et me demande à boire.« A vos santés, Messieurs, j’ai fini mon histoire. »
A Monsieur Amadou le récit ne plut pas ;Il était royaliste à trente-six carats.Contre l’usurpateur il clabaudait sans cesseAvec ses grands amis, le bon Barthez-jeunesse ;Le vieux jugeur Jouy qui, sur les fleurs-de-lys,Avec Cambacérès, s’assit au temps jadis ;Et ne comprit jamais la fortune étonnanteDe l’archi-chancelier, tête forte et savante ;L’ingénieur Figeac, connu par maint écrit,Ingénieux, piquant, plein de grâce et d’esprit ;Honnorat, le marchand, que Marseille vit naître,Ce que son parler gras faisait assez connaître ;Enfin Pailhiez, le borgne, et le riche Viard,Que l’on aurait fessé pour un sou, pour un liard,Et qui serait tombé du pays de la lune,De vesces plein la main, sans en répandre aucune.Amadou n’aimait pas tous ces grands batailleurs,Ces fiers traineurs de sabre au ton rogue, et d’ailleurs,Dans ce récit empreint d’un pur bonapartisme,Il trouvait mainte craque et maint anachronisme.Le mot méridien aussi mal appliquéPar un grand personnage, avait surtout choquéL’homme, de qui la main sûre autant que chrétienne,Traça dans sa paroisse une méridienne.Impossible au surplus d’aller de Magdebourg,A course de cheval, en deux jours, à Strasbourg ;Il le savait. Souvent, avec son ami Barthe ,De l’Europe ébranlée il consulta la carte,Et quand un feu d’enfer.embrasa l’Odéon,Captif sur son rocher était Napoléon ;Sur un trône ducal siégeait l’impératrice ;Et son fils à huit ans n’était plus en nourrice.
« Les jours sont courts encor, dit Lautier, le caquet« Doit finir. Phœbus baisse, et voici le bouquet.« Vouloir avant la nuit regagner notre gîte,« Possible ne sera qu’en partant au plus vite ;« C’est pourquoi je finis par une question,« Bien délicate au moins. Messieurs, attention !« Par un sentier étroit, montueux et sauvage,« Certain jour, un vacher menait au pâturage« Deux vaches qu’il pressait de son long aiguillon ;« Elles venaient de rompre un pénible sillon,« Et marchaient pesamment, notez bien, à la file.« Savoir le nom du rustre est, je crois, inutile.« Au point le plus ardu, celle du premier rang,« Que tourmentait la mouche attachée à son flanc,« S’arrête, et de sa queue, au nerf long et flexible,« S’évertue à chasser cet insecte nuisible ;« Le train s’arrête net ; l’impatient vacher« Fait bien tout ce qu’il peut pour le faire marcher,« Mais son piquant trop court n’atteint pas la première,« C’est de quoi dût pâtir la vache de derrière,« Car le rustre irrité, lâchant un gros juron,« Au dos de la seconde implante l’aiguillon ;« Celle-ci d’avancer ainsi mise en demeure,« Se dresse, prend le trot, et bien à la mal’heure,« Elle enfile sa corne assez profondément« Tout juste dans l’anus de celle de devant.« On m’a compris, je crois, et maintenant pour rire,« Tout en jouant des dents, laquelle pouvait dire« Avoir la corne au c… ? — La première, pardi,Dit le petit Albert, comme un franc étourdi ;« C’est clair comme le jour. A question pareille,« Un enfant de deux ans répondrait à merveille ;« Elle dût le sentir et bien cruellement ;« Et, j’ai la corne au c…, dire pertinemment. —« Pourquoi pas la seconde ? » interrompit le suisse,Qui dépêchait alors un empan de saucisse.« Mais j’ai le gosier sec ; passez-moi le flacon,« Et puis de mon avis je dirai la raison.« Ce vin est un peu doux ; c’est du cru de Livière,« Ou de quelque mailleul le long d’une rivière.« Ménager le bon vin pour des collatéraux,« C’est, passez-moi le mot, se conduire en nigauds.« Une comparaison, la ferai-je ? je n’ose,« A mon opinion donnera gain de cause.« Après certain besoin, quand vous avez, Lautier,« Déchiré comme un sot le carré de papier,« Dont la frêle épaisseur de l’œillet vous sépare,« ( Ce cas peut arriver, il n’est même pas rare. )« Ne pouvez-vous pas bien dire : Grand maladroit !« J’y suis pris cette fois, et j’ai la bague au doigt.« Le cas est tout pareil ; la vache de derrière« A pu se récrier de la même manière. —« Grossier ! » dit Amadou, faisant suivre d’un rotFort mal dissimulé, ce désobligeant mot ;« Qui dit corne tout court n’en définit aucune ;« Corne, baudet, cheval, encensoir, table ou lune,« Tout substantif enfin, c’est à comprendre aisé,« Exige un autre mot pour être précisé.« Un pronom possessif serait bien nécessaire« Devant ou corne ou… dos, pour nous tirer d’affaire ;« Car l’article le, la, Messieurs, attention !« Ne peut déterminer une solution« Satisfaisante ; eh bien ! moi, je vois la semelle« Dès qu’on lève le pied ; aussi, quelque nouvelle« Que soit la question, mon esprit droit et vif,« Rarement en défaut, n’a pas été tardif« A trouver la réponse exacte, incontestable ;« C’est, j’en suis aussi sûr que nous sommes à table,« Que les deux animaux pouvaient également« Dire avoir corne au… dos ; tel est mon sentiment. —« Tel est ton sentiment, eh ! c’est des trois le pire, »« l’écrie alors Lautier, en éclatant de rire.« Passez-moi cependant ce reste d’estoufat.« Je vais, pauvre Amadou, te faire échec et mat.« Discutons avec calme, et qu’aucun ne se fâche.« La bête de devant, ni la seconde vache,« Ni toutes deux non plus, sois en bien convaincu,« N’ont pu distinctement dire : j’ai corne au c…« Pourquoi ? c’est qu’excepté dans quelque parabole,« Toute vache mugit, mais n’a pas la parole.« Eh bien, grand Amadou ! te voilà bien capot.« Passe encor pour Pépi, qui pourtant n’est pas sot.« Je te dirai ton fait, fameux crache-sentence !« Nul de nos marguilliers ne t’égale en prestance.« Tu sais à l’Alidade, ami, tirer un plan,« A son index horaire ajuster un cadran,« Mesurer un terrain d’anguleuse figure,« Déchiffrer à ravir toute vieille écriture,« Départir à des hoirs rapaces, en discord,« Par des lots tous égaux, l’héritage d’un mort ;« De la borne d’un champ, saisir le caractère ;« Mais les bons mots, mon cher, ne sont pas ton affaire.« J’en suis fâché pour toi, fameux savant en us.« Mais, a dit un grand clerc, non omne possumus. —« Il faut le pluriel ; omnia, dit Virgile. —« Eh bien, soit omnia. La critique est futile.« Vous vous trompez Albert, Pépi, tout bonnement ;« Mais ce n’est pas ainsi que se trompe un savant,« Magistrat, médecin, géologue, antiquaire…« C’est ce qu’a dit si bien le comique Molière ;« C’était son sentiment, qu’en faits comme en propos,« La science est sujette à faire de grands sots. »Le plaisant, à ces mots, sable un coup de blanquette,Serre ses instruments, compas, jalons, planchette,Et montrant du soleil le rapide déclin :« Assez pour aujourd’hui, nous reviendrons demain. »Et tous quatre, enfourchant jument, cheval, bourriqueRegagnent en trottant le foyer domestique.
Octobre 1855.
1928 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies narbonnaises, Narbonne, EMMANUEL CAILLARD, IMPRIMEUR-LIBRAIRE, 1860· Sources