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Poésies narbonnaises, 1860

Sigean sauvé

POÈME HÉROÏ-COMIQUE EN TROIS CHANTS AVEC ÉPILOGUE

Hercule Birat· 2346 vers

« Et quorum pars nulla fui. »VIRGILE.

Premier chant

Une nuit d’automne où la lunePlus brillante qu’un plat d’argentSous la vitrine d’un marchand,Au front sans dentelure aucune ,Dans la mer plane se miraitComme dans un trumeau bien net ;

Favorisés par une briseQui du fort permettait l’accès,Les matelots d’un brick anglaisL’escaladèrent par surprise.Ils assommèrent sans effortsDeux garde-côtes ivres-morts.

Quatre à cinq drôles s’échappèrentEn chemise et les pieds déchaux.En gens qui n’étaient pas manchots,Les chicards bretons se ruèrentSur deux ou trois tonneaux de vinMis sur cul dans un tour de main.

Saupiquet sur une barriquePelotait avec l’ami Gout ;Au moment où criant : Atout !Il part de la dame de pique,D’un atout longitudinalIl est atteint à l’os frontal.

Il vit du coup plus de chandellesQu’on n’en allumait à Sion,Dans le temple de Salomon,Aux jours de fêtes solennelles ;La splendide écharpe d’IrisEt les quinquets du paradis.

Son brutal agresseur redouble ;(Du brick c’était le bosseman ,Brandissant son large yatagan)Mais à temps, remis de son trouble,Saupiquet, prompt et délié,S’efface et zest !… gratte du pied.

On eût pu le suivre à la traceDe son sang mêlé de sueur ;Et cependant toujours farceur,Il disait, s’essuyant la face :« Saupiquet ! pauvre Saupiquet !« C’est un coup qui compte au piquet. »

L’ami Gout craint pour sa cabosse ;D’un naturel mollasse et doux,Il demande grâce à genoux.On le bourre à grands coups de crosse,Puis on laisse là ce vilainTout à loisir cuver son vin.

Lecteur, le bourg de La Nouvelle,Qui s’est tant agrandi depuis,Ne consistait qu’en vingt gourbis ,Ayant un hangar pour chapelle,Où cent mauricauds affamésRampaient sous leurs toits enfumés.

Couchés sur l’algue ou sur la dure,En proie aux puces, aux mouchards,Ils buvaient l’eau de leurs puisardsA très-haute température ;( Dans la canicule s’entend, )Celle à peu près d’un lavement.

Les malheureux n’avaient pour vivreQue des cancres, des limaçons,Tout au plus de chétifs poissonsDe cent ou deux cents à la livre,Se réservant le seul fretin,Du reste ils achetaient du pain,

Un peu de rance, des gourganes .A leurs ragoûts, à leur couleur,A leurs haillons, à leur odeurOn les eût pris pour des gitanes.Leurs femelles, au laid minois,Avaient pour peigne leurs dix doigts,

Nommés par elles les apôtres .Singulière comparaisonQui confond mon humble raison !Douze, on le sait, furent les autres.Le zèle acharné de ceux-ciAvait de l’emploi, dieu merci !

Des pasteurs ruraux le modèle,Passenaud les catéchisait ;Et pas trop fort ne se fâchait,Lorsque changeant une voyelleSur son nom, objet de leurs ris,Ils se permettaient des lazzis.

Lorsque dans les ras de marée,Entre La Nouvelle et Gruissan,Déferlait le flot mugissant,La passerelle retirée,Dans quelque hutte il s’abritait,Et de sépious se repaissait.

Rien à piller chez cette engeance !Mais au port étaient rassemblésQuelques bateaux chargés de blésPour la Corse et pour la Provence,Par Honnorat, très-bon chrétien,Et par le juif Jassé-Cohen.

C’était une bonne capturePour les faméliques anglais,Longtemps privés de vivres frais,Dont le biscuit en pourriture,Piqué des vers, rongé des rats,Aurait rebuté nos forçats ;

Mais la sainte de ces parages ,Que dévots, bien qu’un peu fripons,Imploraient en mer les patrons,Satisfaite de leurs hommages,Et d’un collier à grains de jais,Des Anglais trompa les projets.

En attendant, cette huailleOinte de suif et de goudron,Du fort enclouait le canon ;Et des grabats farcis de paille,Joints aux engins de l’arsenal,Faisait un feu phénoménal.

Cependant, la triste nouvelleDans Sigean se répand bientôt :« Les Anglais viennent au grand trot ;« Ils ont saccagé La Nouvelle.« Sauvez-vous, matrone, tendron,« A ces loups de mer tout est bon ! »

Pris d’une forte cacarellePlus d’un bourgeois s’est alité.Pour sa chaste virginitéFrémit mainte sempiternelle.Chiens et gens, dans chaque maison,Hurlent au même diapason.

Après quinze ans de mariage,Une marchande de harengs,Fière d’un ventre jusqu’aux dents,Se pavanait dans le village ;La panique de cette nuitSoudain fit avorter son fruit.

Le curé, son clerc, son vicaire,Donnent le signal du départ.« Que bienheureux est le lézard ! »Criait Berot, l’apothicaire.Asphyxié dans un tonneauFaillit périr Roch, le bedeau.

Des Razouls la tribu prudente,Bisaïeul, aïeul, père et fils,Désertant le natal logis,Le cœur gros, la voix larmoyante,Dans une voiture-omnibusDétalait avec ses écus.

Hélas ! à peine au premier acte,D’un déjeûner ample et friand ,En mets bien truffés, abondant,Us laissèrent la dinde intacte.Le spectacle de leur douleurDe Cochrane eût brisé le cœur.

Un des plus effrayés, sans doute,Ce fut du fisc disgracieuxLe receveur peu belliqueux ;A peine remis de sa goutte,Tout écloppé, le pauvre FoinNe pouvait pas aller bien loin ;

Surtout portant dans sa cassette,En rouleaux, un millier d’écus,Les uns disent moins, d’autres plus,Dernier produit de sa recette ;Vers le cimetière, au couchant,Il se traînait clopin-clopant.

« O morne et sacré domicile« Des trépassés ! se disait-il,« Ne saurais-tu, dans ce péril,« Offrir aux vivants un asile ?« Du train dont je vais, à Portel« Je ne serais qu’à la Noël. »

En ce moment, par aventure,Le cimetière était désert,Et l’huis redoutable entr’ouvert,Avec la clé dans la serrure ;Il s’y glisse, et sans perdre tempsIl donne deux toues en dedans.

Le fossoyeur avait, la veille,Creusé contre le mur un trou,Rien qu’à la hauteur du genou,En attendant, pour une vieilleQu’un double litre de vin cuitFaisait partir sans sauf-conduit.

Que ne peut un danger extrême,Ou cru tel, dans un faible cœur,En proie à la sombre terreur,Quand avec tant d’amour on s’aime !Dans ce trou de deux pieds de fond,S’il s’étendait tout de son long,

Ayant pour coussin sa cassette,Viendrait-on ici le chercher ?Peut-il ailleurs mieux se cacher !L’ennemi peut faire retraite,Les vents et les flots sont changeants :C’est beaucoup de gagner du temps.

Cette idée il la réalise.Le voilà donc, l’agent fiscal,Faisant le mort de peur de mal,Et n’osant humer une prise.« Paul, disait-il, mon bon patron,« Que ce ne soit pas tout de bon ! »

Dans cette commune épouvante,Mairie, le podestat du lieu ,Mettant tout son espoir en Dieu,S’écriait d’une voix vibrante :« On nous livre à nos ennemis.« Sigeannais, nous sommes trahis !

« Avec quelques hommes d’escorte« J’étais hier sur le chenal.« Cadenat, ceci marque mal !« Et je viens vous prêter main-forte. —« Bah ! dit le garde-magasin,« De ces croiseurs je ne crains rien. —

« Mais voyez-donc quelles bravades !« Ce brick, toutes voiles au vent,« Du bord va toujours s’approchant ;« Faites feu de vos caronnades ;« Dans la coque ou dans les agrès« Envoyez-lui quelques boulets. —

« Il est trop loin ; votre œil vous trompe.« Le vent dort ; il fait calme plat ;« Ses voiles portent sur le mât.« Sans eau, fait-on jouer la pompe ?« Il faut du vent pour cheminer,« Aussi bien qu’au sol pour vanner. —

« Cadenat ! voyez ces nuages,« Us accusent le vent de Cers.« Tenez vos yeux tout grands ouverts >« J’écarte en vain de noirs présages,« Vos gens pourraient se relâcher,« Dans la redoute allez coucher.

« Depuis quelque temps, sur la côte,« Les douaniers sont sur les dents.« D’inaccoutumés mouvements« Se manifestent dans la flotte.« Chaque jour s’étreint le blocus,« Et nos pêcheurs ne pèchent plus.

« Vous nous privez, Anglais barbares,« De dorades et d’esturgeons ;« Car, de ces beaux et bons poissons,« Leucate et Bages sont avares .« Tout gros turbot pris au filet« Est d’ailleurs raflé par Boudet .

« Dix à douze bateaux de charge,« Frétés par Coussière et Giral,« Attendent, au bout du chenal,« Le moment de gagner le large.« Cadenat ! vous tenez en mains« Le sort de nos marchands de grains.

« Le mois dernier, une corvette« Lâchant sa bordée à la fois,« Abattit l’arbre de la croix« Planté sur le môle de Cette.« Fréjus, Antibes, Saint-Tropez« Sont en garde contre l’Anglais. —

« Dans son plein se lève la lune.« Monsieur Mairie, croyez-le bien !« Ces aventureux coups de main« Ne réussissent qu’à la brune.« Je ne comprends pas tant d’émoi ;« Le plus responsable c’est moi. —

« Oui, c’est toi, sur mer ou sur terre,« Inexplicable Cadenat !« Quiconque compromet l’État« Est traduit en conseil de guerre ;« Impéritie ou trahison,« Gare une balle ou la prison !

« Hélas ! ce fut en lune pleine,« Qu’à petit bruit, rasant les flots,« Les Grecs, partis de Ténédos,« Surprirent la cité Troyenne ;« Et que le rénégat Julien« Ouvrit l’Espagne au Sarrazin !

« Mais quand tant de soin vous assiège,« On peut perdre le souvenir« De faits que la férule en cuir« D’un gâcheux apprend au collège ;« Et j’ai d’ailleurs, depuis vingt ans,« Secoué la poudre des bancs.

« Sigeannais ! voilà ma conduite,« Elle est louable assurément ;« Et maintenant, sur ma jument,« Je pars pour Narbonne au plus vite ;« Je vais vous chercher du secours,« Tenez bon seulement trois jours. »

Les plus forts perdaient donc la tête.Sigean vers sa chute a penché.Nos descendants auraient cherchéDe ce bourg populeux l’assiette ;Mais, dans un soldat plein de cœur,Dieu leur suscitait un sauveur.

Un troupier à tête chenue,Qui de tout danger se gaussait,Avait déposé le mousquetPour la pioche et pour la charrue ;Ce vieux grognard, ce vrai soldat,Las ! il n’est plus, pauvre Henri Dat !

Au fond d’un petit ermitage,Ce moderne CincinnatusÉchenillait ses choux-cabus.Certe, il n’était pas sans ouvrage !Noir était le bout de ses doigts,Comme s’il écossait des noix.

« Cela tient vraiment du prodige !« Sous chaque feuille un gros essaim« Pas un chou qui soit frais et sain,« Il n’en restera que la tige ;« Si je vais prendre mon briquet,« J’en fais un abatis complet.

« Ils charmaient l’œil l’autre semaine« Aujourd’hui tout est infecté.« Si ce n’est pas un sort jeté« Par la vieille masque Germaine,« Que je vous abhorre à présent,« Papillons, qu’enfant j’aimais tant,

« Murmura-t-il, c’est une peste ! »Mais le tumulte et les sanglotsOnt pénétré dans son enclos.Il tressaille, et, quoique sans veste,D’un saut, enjambant le perron,Il monte au haut de la maison.

Il met le nez à la fenêtre :« Qu’ont-ils donc à gueuler là-bas ?« Quelqu’un aura sauté le pas,« Quelque pailler prend feu peut-être« Pour la première fois, crédieu !« Dat n’est pas le premier au feu. »

Muni d’un seau, d’une comporte,Il courait au puits communal,Quand un garde-municipalPasse, essoufflé, devant sa porte,Avec son fusil sous le bras ;De l’autre il activait le pas

D’un marmot que suivait sa femme ;Oh ! s’il la perdait en chemin,Bien loin d’en avoir du chagrin,Comme le fuyard de Pergame,De joie exulterait son cœur ;Elle buvait comme un sapeur.

Priant Dieu que l’Anglais l’emporte,En passant d’un pas diligent,Il heurte notre ancien sergentQui sortait avec sa comporte :« Dat, voici votre dernier jour !« Moi je décampe sans tambour. »

En mots pressés, il lui raconteLe fort pris, le canon clouéEt le trois-couleurs baffoué…Le fier Dat eu rougit de honte.« L’honneur le veut ; mon ami Jean,« Il faut, dit-il, sauver Sigean. —

« Sauver Sigean n’est pas facile ;« S’il faut en croire le rapport« Du garde-côte Batifort,« Ils sont peut-être trente mille. —« Trente mille ! mon pauvre ami,« Tu rêves sans être endormi.

« Quelles balivernes étranges !« Ils sont donc, dans leurs bâtiments,« Aussi pressés que des harengs,« Et plus nombreux que les oranges« Qui nous viennent de Port-Mahon« Ou de Palma, saines ou non !

« Un bâtiment n’est pas une arche« Aussi grande que tout Sigean ;« On n’en construit plus sur ce plan« Depuis Noé, le patriarche.« Les plus grands vaisseaux de Toulon« Ont moins de deux cents pieds de long .

« Ton garde-côte a la berlue.« Ceux qui répètent ces propos« Sont des poltrons ou des nigauds.« Un brick anglais était en vue,« C’est vrai ; mais je me trompe fort« S’il a soixante hommes à bord.

« J’ai servi sous le prince Eugène,« Et dans un fameux régiment.« J’ai trois blessures par devant,« Mais bon poignet, et je dégaine…« Il en sera ce qu’il pourra.« Quiconque a du cœur me suivra.

« Assez longtemps par la garrigue,« Sur un étang, dans un jardin,« Tu donnes la chasse au lapin,« Au canard, bizet ou bec-figue ;« Viens avec moi, mon ami Jean,« Tirer ta poudre au Cormoran ! »

Dat a repris sa roupe grise ,Son vieux bonnet de grenadier,Son briquet qu’il laissait rouiller,Et s’est dirigé vers l’église.Jean, qu’électrise son regard,Du danger veut avoir sa part.

Son petit garçon, il le laisseAux soins de Madeleine Dat.« Si vous avez de bon muscat,« Prenez garde à mon ivrognesse. »Un morceau de gâteau d’anisDe l’enfant fait cesser les cris.

Tel qu’un limier de bonne race,S’il voit, du trou de son chenil,Son maître prendre le fusil,Avec le havresac de chasse,S’élance, et dans quatre ou cinq bonds,Tout joyeux, est sur ses talons :

Tout aussi prompt, le vaillant garde,Ayant consolé son bambin,Renverse, d’un revers de main,Sa Créuse louche et camarde ;Presse ses reins pour le combatEt court sur les traces de Dat.

Sous une porte charretière,A deux pas du sacré parvis,Et comme un troupeau de brebisQue la peur du loup agglomère,Jeunes et vieux, tout éperdus,En chœur braillaient leur In manus.

Teint de sang et non de cinabre,Ils venaient de voir Saupiquet,De voltigeurs ancien cornet,Le chef fêlé d’un coup de sabre.De Sigean cet autre BayardÉtait porté sur un brancard.

Mait Dat paraît… et sa présenceRanime ces infortunés.Tel des Troyens prédestinésHector relevait l’espérance.Soudain expirent les sanglots ;Il les réconforte en ces mots :

« Quoi, l’équipage d’un seul lougre« Provoque un deuil si général !« Pour vous remonter le moral« Quoi, dans Sigean pas un bon bougre« Si comme moi vous étiez vingt« Nous en ferions du plum-pudding.

« Ne perdez pas la tramontane ;« Chez soi l’on est dix fois plus fort.« Nous aurons bientôt pour renfort« Les gendarmes et la douane.« Vous êtes des mâtins au plat,« Soyez des braques au combat.

« J’ai fait la guerre en Allemagne.« A la bataille d’Austerlitz« J’en tuai trois, j’en blessai dix ;« J’attrapai la gale en Espagne.« Avec trois chevrons, court d’argent,« Je n’ai que mon prêt de sergent.

« La Camargue a vu sur sa plage ,« Parmi les joncs et les roseaux,« Ses fiers étalons, ses taureaux,« Des Anglais faire un grand carnage.« Ceux qui ne furent point occis,« Venus pour prendre, furent pris.

« Pâles et froids comme des marbres,« Et sans pouvoir fuir, contenus« Par les quadrupèdes cornus,« Ils restaient perchés sur les arbres »« Leurs habits, d’ardente couleur,« Du bétail doublait la fureur ;

« Et leurs désolés camarades,« Qui de la croisière lassés,« Et du scorbut fort menacés,« Espéraient faire des grillades« De la chair de ces animaux,« Soupèrent avec des fayaux.

« Ce qu’ont pu des buffles stupides,« Faites-le, Sigeannais tremblants !« Pour vos femmes, pour vos enfants,« Mordieu ! montrez-vous intrépides ;« Si les cornes vous font défaut,« N’avez-vous pas fusils et faulx ?

« Quoi, nous verrions dans nos familles« Ces mécréants, gibier d’enfer,« Qui crèvent sans dire un pater ,« Lamper nos vins, flétrir nos filles !« Pour conjurer un si grand mal« Je me fais votre général. »

Il dit : relève sa moustacheEt fend l’air de son braquemart .Du plus grand jusqu’au plus moutardChacun a pris un air bravache.« Vive Dat ! Qu’il soit notre appui,« Il faut vaincre ou mourir sous lui ! »

Le cœur leur vient de proche en proche ;Qui s’arme d’un mauvais fusil,D’un sabre sans pointe ou sans fil,Qui d’une faulx, qui d’une broche…Le coude au corps, le corps d’aplomb,Chacun se met en rang d’oignon.

Mais je veux avoir ton suffrage,Lecteur, avant d’aller plus loin.Le plus beau talent a besoinQue d’un C’est bien, on l’encourage.Pour moi chétif c’est un régalD’entendre un Ce n’est pas bien mal.

Dès ses premiers jets, l’aubépineMontre et fait sentir son piquant.L’esprit de l’homme en fait autant,Mais à quarante ans il décline.J’en ai quinze au moins par delà ;Point de sève à cet âge là.

Tu fais, je crois, la sourde oreille.Par hasard t’étais-tu flatté,Si loin de la grande Cité,D’ouir quelque rare merveille ?T’ai-je récréé jusqu’ici,Ça, voyons ? — Eh ! couci-couci .

FIN DU PREMIER CHANT

Deuxième chant

Oh ! que l’exemple a de puissance,Lorsque pour franchir un bourbier,D’un bond, le vigoureux bélierSur les pas du berger s’élance ;Jusqu’au plus galeux du troupeauTout saute bientôt le ruisseau.

Pour me conformer à l’usagePar le vieil Homère introduit,Et qu’un troupeau servile suitEt suivra, bien sûr, d’âge en âge,Dans tout poëme belliqueux,Badin, grave, ou tenant des deux ;

Permets, lecteur, que j’énumèreCeux des plus huppés SigeannaisQu’on vit courir sus aux Anglais.Laissant donc là le populaire,Je n’illustrerai que dix noms,Des meilleurs ou du moins des bons.

Le nom de corps auxiliaireAux Narbonnais ne convient pas.Quand ils parurent l’arme au bras,Il ne restait plus rien à faire ;Mais du jeu de leurs longues dentsSigean se ressentit deux ans.

Charlemagne a ceint la rapière.A l’exemple de son patron,Il veut mener l’Anglo-SaxonD’une vigoureuse manière.Il le haïssait en chrétien,En Français, en marchand de vin.

« Le vin est tiré : j’en veux boire, »Criait Peyre armé d’un tromblon.« Je serai digne de mon nom.« On ne dira point dans l’histoire :« Sauveur, de l’honneur dériva.« Ce Sauveur-là, zup !… se sauva. »

Czar Cauvet, épris d’un beau zèle,Pour éclaireur s’était offert ;Mais dans la bagarre il se perd,Et prend le Lac pour La Nouvelle.Au pays des distraits, ma foi,C’est celui-là qui serait roi !

« Quel massacre on m’en verrait faire !« Qui plus que Vigne a le sang chaud !« Mais je suis perclus et pied bot ;« Pour tous, Messieurs, au sanctuaire« Je vais prier en bon chrétien ;« On n’est pas marguillier pour rien.

Grimaud, juge ; Ferrier, notaire,Faisaient rage : il fallait les voir.Mais de leurs charges, le devoirS’oppose à leur ardeur guerrière.De leurs jours chacun a souci ;Au fond de leur âme eux aussi.

Conta leur dit : « Votre vaillance« Vous met au rang des Décius.« Nous serons vainqueurs ou vaincus ;« Vainqueurs, qui tiendrait audience« Pour expédier ces forbans ?« Et vaincus, que de testaments ! —

« Sur mon cheval Frontin, j’arrive« De Villefalse au grand galop.« Angles ne sera pas de trop« Car la lutte doit être vive.« Bien montés sur de forts mulets« J’emmène avec moi trois valets.

« J’avais entr’ouvert ma croisée« Pour humer le frais matinal,« Quand, vers le phare du chenal,« Dans l’air serpente une fusée.« Presque au même instant, pon, pon, pon !« J’entends des feux de mousqueton.

« Point de doute, vers La NouvelleS’engage, dis-je, un grand combat !Allons soutenir Cadenat.Une heure après j’étais en selle.Sur mon chemin, de toutes parts,Quels tableaux frappent mes regards !

« Ah ! c’est à vous tirer des larmes,« A vous faire éclater le cœur !« Laissons la fuite et la terreur« A qui ne peut porter les armes ;« Mais nous, créés pour protéger,« Gourons au devant du danger.

« La soif du combat me dévore.« Au cri de : Vive l’empereur !« Suivons le sentier de l’honneur.« Et Vive l’empereur encore !« Demain j’entre dans les dragons ;« J’aurai gagné mes éperons. —

« Soldat sans peur et sans reproche,« S’est montré le fier Saupiquet, »Dit à son tour Pierre Cauvet.« S’il vient à passer l’arme à gauche,« Concitoyens reconnaissants,« Jurons d’adopter ses enfants !

« Mais nous avons, dans nos murailles,« Un vagabond plus gueux que Job,« Qui de travail a toujours trop,« Et n’est bon qu’à pourrir des pailles.« Ce fureteur de poulailler,« Ce sac à vin, c’est Montpellier.

« Tout à l’heure, sur la grand’place,« Francès lui présente un fusil. —« Nani, moun Dious ! lui répond-il,« Faisant une laide grimace,« Das coutraous sioï pas gés jalous ;« N’eï pas lou soou ; anats-y bous !

Stigmatisons cette impudenceEn préconisant la valeur.C’est ainsi que notre empereurDans les cœurs souffle sa vaillance.A mon avis, ce chenapanDoit être chassé de Sigean. —

« Avec une bonne savate, »Fit Dat, « à grands coups de battoir,« Qui jaspant son parchemin noir,« Le rende à jamais cul-de-jatte ;« Qu’il crève dans un hôpital.« Cauvet, je vous fais caporal ! —

« Messieurs, dit Victor Tallavigne,« Moi je porterai le drapeau.« Si je ne le tiens pas ferme et haut,« De mon prénom je suis indigne.« Au discours que Dat vous a fait,« Je crois bon d’ajouter ce trait :

« Au temps où régnait Henri quatre,« Nos fiers voisins les Leucatois,« Pendant le laps de plus d’un mois« Tinrent, sans se laisser abattre,« Contre une horde d’ennemis« Par la Catalogne vomis.

« Dans la place était une femme ,« Constance Cézelly-Barry,« Dont captif était le mari.« Sous le corset, quelle grande âme !« Barry doit être mis à mort« Si sa femme ne rend le fort.

« Que répond la comtesse altière ? —« Vous violez le droit des gens.« Du père de mes deux enfants« L’existence, hélas ! m’est bien chère ;« Si Dieu le veut, il périra,« Mais Leucate résistera. —

« Aussi, quand la ligue expirante« Du Béarnais subit la loi,« Le trait est beau, lui dit le roi,« Du château restez gouvernante.« Elle était, soit dit en passant,« Jeune et belle, et le roi galant.

« Nous touchons au moment suprême ;« Mais nous avons pour commandant,« Non pas une femme, un enfant,« Mais la fleur du trente-troisième .« La patrie a sur nous les yeux,« Un bon coup de peigne, Messieurs !

« Si pour montrer un grand courage,« Si pour atteindre à la hauteur« De ce petit peuple pêcheur,« Il faut vivre de coquillage,« Redressez-vous sur vos ergots,« Grands consommateurs d’escargots !

Le magister a la parole :« Avant le combat, les Romains »Dit-il « consultaient les devins« Et les poulets du Capitole ;« Quelquefois, un simple accident« Pronostiquait l’événement.

« Un jour, de sa fille en bas âge,« Paul-Émile, ce grand romain ,« Apprend le trépas de son chien ;« Il en tire un heureux présage.« César, se rendant au sénat,« Bronche, et pressent l’assassinat.

« En débarquant en Angleterre,« Guillaume, le fameux Bâtard,« Trébuche, et faisant un écart,« Patatras ! se flanque par terre ;« Il la presse de ses deux mains :« Elle est à moi, car je la tiens.

« J’ai mon pronostic, qu’on m’écoute :« Je fus à Narbonne, mardi,« Au cabaret du Coq-hardi,« Pour y boire et casser la croûte.« Sur l’enseigne de ce bouchon« Un coq triomphe d’un lion.

« Nous avons l’aigle pour emblème :L’aigle au coq dame le pion ;Le léopard craint le lion.Le succès n’est plus un problème.Je le prédis : l’aigle françaisVaincra le léopard anglais. »

Un long cri répond à l’augureDe l’instituteur communal ;L’enthousiasme est général,Les Anglais vont la passer dure :Fussent-ils cinq cents bien comptés,Point de doute, ils seront frottés.

« Comme le savant pédagogue,« Je crois qu’ils ne seront pas blancs, »Dit tout à coup, sortant des rangs,Vincent Lebon, coiffeur en vogue.C’était un garçon efflanqué,Blême, maigre et le dos arqué.

De Roquecourbe, en son jeune âge,A Sigean il était venu,Léger d’argent, à peu près nu,Pour se mettre en apprentissageChez le perruquier Poitevin ,Qui forma ses mœurs et sa main.

Bientôt, sous cet habile maître,L’art du peigne et du faux-toupetPour lui n’eut plus aucun secret.C’est ce que l’on put reconnaîtreQuand, las de servir de garçon,Il rompit avec son patron.

Voici dans quelle circonstance :Par la pratique un jour pressé,Ayant, par mégarde, casséUn plat à barbe de faïence,Poitevin, en pointe de vin ,Pour le frapper leva la main.

Indigné de cette menaceQue lui révéla son miroir,Vincent brise son démêloir,Et le lui jetant à la face,A ce vieillard trop pétulant,Il casse son unique dent.

Mais quand il vit gisant à terreLe sexagénaire chicot,Déraciné deux ans trop tôt,Reprenant son doux caractère,A son maître il tendit les bras.Poitevin ne pardonna pas.

Trop sensible lui fut la perte :Aussi tirant de son goussetTrente sous qu’il lui redevait,Et lui montrant la porte ouverte,Sur l’heure il le congédia.Dans tout le bourg quel aria !

Soudain s’exaltèrent les têtes.Ce même jour, vingt paysans,Dix charretiers, trente artisans,Retirèrent leurs savonnettes.Parmi les Messieurs, Dom FerrierSe désabonna le premier ;

D’autres suivirent son exemple.S’étant fait, dans moins de vingt jours,Dans la bourgade, aux alentours,Une clientèle assez ample,Au bout d’une tringle, un matin,Vincent arbora son bassin.

Son échoppe fut bien pourvue.Sur sa poudre, sur son onguent,Doublant, triplant et quadruplant,Il aurait eu pignon sur rueEt grangeot aux champs quelque jourS’il n’avait pas connu l’amour.

Il voulut se mettre en ménage.Mal habile à se sustenter,Il ne pouvait que regretter,En se repaissant de fromage,La bonne soupe et le boudinDe Jacqueline Poitevin.

Et, sans compter le confortable,Il lui manquait un commensal.Sans vis-à-vis point de régal,Aurait-on des faisans sur table.Las d’être seul, Vincent LebonSonge à se caser tout de bon.

Il était quelque peu poète,Ne tournant pas mal le coupletQuand il présentait un bouquetA Clairou, le jour de sa fête,Clairou, soubrette au ris moqueur,Dont il ne put gagner le cœur.

Ce cœur pourtant était sensible.Une nuit d’avril, ce dit-on,Clairou mit au monde un pouponAvec le moins de bruit possible,Mais si chétif, en vérité,Que pour néant il fut compté.

Mais qui donc en était le père ?On en glosait au puits, au four.Les uns disaient : Eh ! c’est Piécour,Le garçon de l’apothicaire ;D’autres, un sergent douanier ;Et d’autres, Rouch, le taillandier.

Lui Vincent savait bien qu’en croire,Car, un beau matin, au chevetDu lit du vieux docteur Lebret,Il avait vu, ciel, quel déboire !Deux coussins encore affaissésDu poids qui les avait pressés.

Or, ces coussins d’égal volume,Couverts d’un fourreau de bazin,Et portant sur un traversinComme eux bourré de fine plume,S’étalaient à ses yeux blessés,Non super, mais juxtà posés.

Et sur un fauteuil, dans l’alcôve,Notre barbier put aussi voirUn béguin de taffetas noir,Item un fichu couleur mauveDont la donzelle, en se pimpant,Gazait son sein proéminent.

Ce qui rendait peu récusableLe témoignage des coussins,C’est que, depuis quinze jours pleins,La Lebret, matrone haïssable,Qu’affligeait un gros goitre au cou,Était aux bains de La Malou.

Pour lui s’éclaircit le mystère :Tout entier à son désespoir,Et tirant son meilleur rasoir,De se couper la jugulaireIl fut bien tenté ; le destinLui réservait plus noble fin.

Un autre eût fait le sacrificeD’un museau des moins avenantsQui lui faisait les grosses dents ;Mais, soit faiblesse ou maléfice,Vincent, loin de se dégager,En perdit, hélas ! le manger.

Quelques vers ornaient son enseigne.On y déchiffrait ces rébus,Qu’encadraient tous les attributsD’un coiffeur : rasoir, brosse, peigne,Ciseaux, savonnette, bassin,Faux-toupets, l’ustensile enfin :

« AUSSI PUR DE SANG QUE LA BRETTED’UN BENOÎT SUISSE AU SAINT MANOIR,JAMAIS N’A ROUGI MON RASOIRDES ERREURS DE MA MAIN DISTRAITE.PASSANT, SUR LA FOI DE SON NOM,ENTRE CHEZ LE BARBIER LEBON . »

« MON DOUX RASOIR ET MA LANCETTEENTR’EUX SONT EN PARFAIT ACCORD ;SI LE PREMIER JAMAIS NE MORD,L’AUTRE A SAIGNER EST TOUJOURS PRÊTE.DES ARTISTES COMME VINCENTON N’EN TROUVE PAS VINGT SUR CENT ! »

Ces couplets, d’un style emphatiqueL’un de l’autre étaient en regard.Un troisième, assez goguenard,Rappelant l’histoire tragiqueD’un bourriquet irrésolu,Au bas de l’enseigne était lu :

« NE FAIS PAS L’ANE DE LA FABLE,NE SACHANT QUEL BOISSEAU CHOISIR,ET DE FAIM SE LAISSANT MOURIR.ENTRE L’UN ET L’AUTRE VOCABLE,L’AMI, GLISSE UN TRAIT-D’UNION,ET TU LIRAS VINCENT-LEBON.

« Comme notre digne aruspice, »Dit le personnage décrit,« Je crois que, dans ce grand conflit,« Des goddem nous ferons justice ;« Que sans attendre du renfort« Nous les expulserons du fort.

« Mais, ciel ! que de chapeaux de reste ;« Que de mentons ronds ou pointus,« De crânes pelés, chevelus,« Ne soignera plus ma main leste !« Que de mâchoires dans ce bourg,« ( Ceci soit dit sans calembourg )

« Fatalement hors de service,« Dans quelques jours, dans peu d’instants,« Se passeront de cure-dents,« D’opiat et d’eau dentifrice !« Déjà, sur nos pierreux coteaux.« J’entends les cris des noirs corbeaux.

« Notre archi-distrait camarade,« Monsieur Cauvet, ne revient pas ;« Le sonneur peut sonner son glas.« De Bergelie ou de La Prade,« Avec mon pas trotte-menu,« Je serais deux fois revenu.

« La Clairotte me désespère.« Je veux de la main d’un anglais« Mourir ou savoir les projets« De cette troupe sanguinaire ;« Connaître leur nombre, et le sort« De mes pratiques sur le port.

« Mais j’exige une récompense,« Si je reviens dispos et frais,« Qui ne vous mettra pas en frais. —« Si j’étais maréchal de France« Ou préfet du département,« Brave coiffeur, assurément

« Tu l’aurais, fit Dat, tout de suite.« Mais que peut un pauvre piou-piou ?« Attends donc… non loin de Moscou,« J’atteignis un Kalmouck en fuite,« D’un coup de fusil dans les reins ;« Il avait sur lui dix florins,

« De plus une fort belle pipeQui figure le Grand sultanAvec une lune au turban.Par droit du plus fort je la grippe :Je la prise son pesant d’or.Pour un fumeur c’est un trésor.

« Puisse-t-elle acquitter ma dette ! —« Et qu’en ferais-je, malheureux ! »Répondit l’artiste en cheveux :« Pour une seule cigarrette,« Que je fumai chez Azibert,« Je vis ma boutique à l’envers,

« Et j’eus deux jours la tête lourde ;« Mais intercède, s’il te plaît,« Auprès du bon Monsieur Lebret,« Pour que Clairou ne soit plus sourde« Aux vœux d’un amant consumé« D’un feu par ses yeux allumé. —

« Pas n’est besoin qu’on intercède, »Répond Lebret alors présent.« Ami, j’aime ton dévoûment ;« Il est d’un prix à qui tout cède.« Je te la donne, et pour la dot,« Par bon contrat, le cabanot.

« Ombragé d’une double treille,Et flanqué de deux beaux cyprès ;Du bourg ni trop loin, ni trop près,C’est un charmant vide-bouteille ;On voit de là le CanigouEt la côte jusqu’à Brescou.

« Avec la Clairou, tête-à-tête,Que de fois, attablés au frais,J’y mangeai d’excellents rougets ;J’y bus de bons coups de blanquette !Joyeux, chantonnant, un peu gris,De nuit je rentrais au logis.

« Il fallait entendre ma femmeEt son radotage importun ;Mais, bah ! nous étions deux contre un ;Je lui laissais chanter sa gamme.Eh bien ! Vincent, ce cabanot,Je te le donne pour la dot.

« Viens ça, mon cher, que je t’embrasse ! »Qui fut heureux ? Ce fut Vincent ;Il fit un saut extravagant,Sans mentir, de près d’une brasse.« Quoi, je posséderais Clairou !« Mes amis, j’en deviendrai fou.

« Je la vis un jour mal peignée,« Sa coiffe toute de travers,« Troussant des sarments encor verts« Que mon âme fut indignée !« Pour tes boucles, pour ton chignon,« Chez moi, Clairou, sont à foison

« Huiles, parfums, pâtes, essences,« Et du bon savon Monpelas,« Pour ton cou blanc, pour tes beaux bras ;« Époux, toutes mes jouissances« Seront, te drapant d’un peignoir,« De t’attifer matin et soir.

« Mais à présent l’honneur m’appelle,« Et je m’en vais à travers champs,« Mailleuls, prés et marais-salants,« En espion, vers La Nouvelle.« Si j’y péris, Monsieur Ferrier,« Je lui lègue mon fonds entier ! —

« Ces mots suivis de ton paraphe,« Quand ils seraient même au crayon, »Dit le digne tabellion,« Font un testament olographe .« Il faut les dater de Sigean,« Avec le jour, le mois et l’an.

« D’ailleurs, n’es-tu pas militaire ?« En ce jour, rentiers, paysans,« Nous le sommes, petits ou grands ;« Moi, j’y serai pour mon salaire.« Puissé-je ne pas perdre plus,« J’abonnerais pour mille écus ! »

Vêtu d’une jaquette noire ,( Présage d’un sort malheureux. )Et son bonnet noir sur les yeux,Vincent part sans manger ni boire ;En poupe, un bon Cers le poussant,Vers la côte il s’en va trottant.

Près du chantier de Jacques Teste,Un crapaud croise son chemin.Au temps jadis, pour un RomainC’était un présage funeste,Mais, dans notre siècle esprit-fort,On n’y croit plus, et l’on a tort.

En un clin-d’œil, de TallavigneIl franchit la grange et le parc.Il fait, à la croix de Saint-Marc ,De la foi du chrétien le signe,Et marmotte en hâte un pater,Qui se perd, hélas ! dans la mer.

Il touche à la vingtième borne,Son pas ne s’est pas ralenti,Il a dépassé Frascati ;Enfin, au détour d’un gros morne,Il voit, par la houle bercés,Des bateaux les mats élancés ;

Et sur un fond d’azur immense,Le fort, au sévère contour,Dont ne décorent plus la tourLes nobles couleurs de la France,Mais de l’insulaire abhorréLe drapeau pourpre et bigarré .

Il a dévidé sans encombrePresque les deux tiers du chemin.Tout succède à son grand dessein.Jusqu’ici d’un anglais pas l’ombre,Mais quelques rares fugitifsAttardés, vieux ou maladifs. —

« Hola hé ! tête sans cervelle,« Homme fait ou gaudelureau !« Si vous tenez à votre peau,« Vous n’irez pas à La Nouvelle ;« On n’y trouverait pas deux chats.« Que n’ai-je votre bon compas !

« De la Berre et de la Robine« J’aurais déjà traversé l’eau.« J’avais égorgé mon pourceau ;« Quels beaux flancs ! quelle large échine !« Son lard, éclatant de blancheur,« Avait bien trois doigts d’épaisseur.

« D’une main qui n’est pas novice,« Avec ma servante Catin,« Après avoir fait le boudin« Je travaillais à la saucisse ;« De mon hachis, fait à souhait,« Le dernier boyau se gorgeait ;

« Et cependant, en matelote,« Avec des couennes de jambon,« Cuisaient le foie et le rognon ;« Mais j’avais compté sans mon hôte… —« Sauve qui peut ! voici l’Anglais ! —« Je fuis et gagne les marais.

« Je tombe et me blesse à la cuisse,A me traîner je suis réduit…Mais c’est égal, l’Anglais mauditN’aura pas toute la saucisse,Car, j’en emporte autour du couDeux fois la longueur d’un licou. »

D’un si notable préjudiceQui se plaignait à si hauts cris ?C’était un vieux tailleur d’habits,Jaune comme du pain d’épice ;Et qu’à son étrange collierOn aurait pris pour un cordier.

Le coiffeur ne l’écoute guère.Parmi certains effets perdus,Il voit luire un ou deux écus …Point de convoitise vulgaire ;Il passe outre, et du même trainVa toujours ; il arrive enfin.

A l’opposite de la barre,C’est-à-dire vers le Mistral,Tout à fait au fond du chenalÉtait une vieille gabarreQue, pour refondre en son entier,On devait remettre au chantier.

Il y saute et grimpe à la hune ;Par le trou dit le trou-du-chat ,Là, s’étendant le ventre à plat,Il jette les yeux sur la dune ;La mer, le môle et ses brisantsOnt frappé ses regards perçants :

Il voit, au large, un brick de guerreLouvoyer, faire des signaux ;Aller et venir des canotsDe terre à bord, du bord à terre ;Chargeant ici du blé, du vin,Là-bas déchargeant le butin.

Une lunette amplifianteLui fait voir des gens dans le fortPrécipiter, avec effort,Dans la mer au loin jaillissante,Les lourds canons, les gros affûts.Les boulets et les creux obus.

Sur le quai, c’est une autre scène :Une bande de ces démonsPille le lard et les jambonsDe Rival, le vieux capitaine.Il entend les bruyants éclatsDe leur rire et leurs longs hourrahs.

A d’autres incombe la tâcheDe couler les bateaux à fond.Sur le tillac ou l’entrepontRetentissent les coups de hache.Cables, aussières et grelinsSont coupés presque brins à brins.

Chevaux de trait, bêtes de somme,Par les bandits sont éreintés.Le coiffeur les a tous comptés :Ils ne sont que quarante en somme.Batifort, ce roi des nigauds,Les a grossis de trois zéros.

De bons yeux, le sûr témoignageConfond ces rapports saugrenus.Pour Sigean, Vincent ne craint plusLe viol, le meurtre et le pillage.De la Clairotte, aucun anglaisNe fourragera les attraits.

Le coiffeur s’apprête à descendre ;Il est riche en renseignements.Mais, juste ciel ! quels cris stridents,Quel tumulte se fait entendre !Pour punir les mortels pervers,Dieu veut-il perdre l’univers ?

Pour savoir d’où vient ce tapage,Lecteur, à bon droit exigeant,De La Nouvelle vers SigeanRefais avec moi le voyage.Cet assourdissant bacchanalEst le fait de notre Annibal.

Après s’être fait reconnaître,Voici ce qu’imagine Dat :Épargner le sang du soldatEst d’un général passé maître ;Il veut, par un sabbat d’enfer,Troubler ces buveurs de Porter.

C’est par une ruse pareilleQu’un lion, guerroyant un jour,Prit pour clairon et pour tambourL’animal à la longue oreille.Dat déterre le sacristain :« Toi, tu vas sonner le tocsin.

« Il nous est venu de Narbonne« Certain vendeur d’orviétan,« Avec son bruyant rataplan,« Sa grosse caisse et son trombone.« Payé sur le fonds communal« Il ouvrira le bacchanal.«

« Lorsque, lasse d’un long veuvage,« La boulangère Madelon,« Épousa Flipot, son mitron,« Jouvenceau dans la fleur de l’âge ;« Flipot, qui fort, frais et charnu,« Jusques aux reins le buste nu,

« Étalant sa blanche omoplate,« Dans un vaste et profond pétrin,« En soufflant comme un veau marin,« Soulevait et fouettait la pate ;« Vous fîtes un charivari« Si discordant, si bien nourri,

« Avec crécelles et comportes,« Sonnailles, grelots, toutouis ,« Assaisonnés de tant de cris,« De quolibets de tant de sortes,« Que les infortunés époux« Faillirent en devenir fous.

« Que l’aubade leur sembla longue !« Aussi l’aurore, en se levant,« Les vit partir furtivement« Pour Saint-André-de-Roquelongue.« Là, dans de tranquilles amours,« Ils folichonnèrent huit jours.

« Aujourd’hui, pour donner l’alarme,« Et pour renvoyer la terreur« A l’ennemi dévastateur,« Il faut faire un plus grand vacarme.« Comme aux ténèbres, marmouzets ,« Embouchez vos bruyants cornets !

« -Est-il des gens instruits à battre« Le tambour ? — Moi. — Moi, commandant ! —« C’est bien. Aux trente rhumbs de vent ,« Que chacun tape comme quatre.« Jouet d’enfant, chaudron, battoir,« Tout est requis pour vous pourvoir.

« Où donc est le crieur Lasserre ? —Ici présent, général Dat. —Ton tambour est-il en état ? —On l’a crevé d’un coup de pierre. —Sur l’heure, il faut le r’habiller,Sinon je te fais fusiller.

« Attends, il nous faut la trompette« Dont tu tires de maigres sons.« Ce gaillard a de forts poumons,« Il peut en donner à tû-tête.« Nous avons encor le serpent« Du lutrin ; c’est toujours autant.

« L’âne de mon voisin Barrière« Serait bien aussi notre fait,« Mais, entêté comme… un baudet,« Il est muet quand il faut braire.« Pour vous écorcher le tympan,« Vivent les ânes de Gruissan !

« Or sus, amis, dans la campagne« Frappez, sonnez à qui mieux mieux ;« Et puis tombons en furieux« Sur ces excréments de Bretagne ;« Triomphants, vous vous parerez« De leurs petits chapeaux cirés.

« Vous aurez leurs petites vestes« Et leurs chemises de couleur,« Leurs chausses, modèle d’ampleur ;« En bombas on est bien moins lestes« Mais avec l’air plus fanfaron« Vous pûrez un peu le goudron. »

Il dit ; la troupe se disperseEt fait un tapage assassin,Hors des murs, sur chaque cheminOu vicinal ou de traverse ;Il fut si bruyant, qu’à LastoursLes Huc en sont demeurés sourds.

Il retentit au fond du golfe,Prolongé d’échos en échos.Des figuiers il plût des pierrots ;On eût dit du cornet d’Astolphe .Huîtres, cancres, poissons divers,S’en émurent au fond des mers.

Tout un an le poisson fut rare,A tel point que, par mandementDe Mons Laporte-Ferdinand ,Prélat pieux, mais non barbare,En carême furent permisBoudins, patës-d’oie et salmis.

C’était cet affreux tintamarreQue notre ensorcelé coiffeurEntendait, pour son grand malheur,Du haut du mât de la gabarre ;Il s’émeut, perd la tête et pon !…Il tombe en double sur le pont

Et se casse l’avant-bras gauche.Ce n’est pas tout, un maudit clouLe blesse… je n’ose dire où.Quant à sa lunette d’approche,L’objectif en fut fracassé,Et l’oculaire concassé.

Il resta jusqu’au crépusculeDans un aussi piteux état.A cette heure, un maître-calfatQui passait, juché sur sa mule,Sur ce point du port, l’entendit,Et par pitié le recueillit.

Toute la nuit, le misérableHurla comme un vrai possédé.Le maître Calfat obsédé,A la fin le donnait au diable ;Mais vers midi, Monsieur CouralLe r’habilla tant bien que mal.

De son hymen, point de nouvelle .Rien ne put attendrir Clairou.« Y pense-t-il ! mais il est fou ! »Criait Lebret, de sa voix grêle.Et franchement, l’acte d’accordMettait le coiffeur dans son tort.

En effet, une clause expresse,Dont ils excipaient hautement,Voulait que ce piteux amantN’épousât sa grasse maîtresse,Qu’autant qu’intact de chair et d’os,Il reviendrait frais et dispos.

Depuis vingt ans émancipée,La fille de Jacques Pautard,Sans parler du petit bâtard,Avait fait plus d’une équipée.Belle qui voit souvent le loupEst moins timide de beaucoup.

Celle-ci forte, fraîche et grasse,Au four, au moulin, au lavoir,A la fontaine, à l’abreuvoirS’arrogeait la meilleure place. —A l’abreuvoir ? — Oui, de LebretLa jument borgne elle y poussait ;

Et d’un goujat faisant le rôle,Bien souvent, à cru la montant,Au bourg la ramenait trottant,A coups de talon et de gaule ;Et puis, à terre elle glissait,Montrant bien plus que le mollet.

Le relief de sa mappe-mondeTrahi par un vent revolin,Frappant, certain jour, un malin,Il allait criant à la. ronde :« Bietusco, qu’unis cambajous !« Faion miech quintal toutis dous. —

« Jésus Maria ! qu’an tant à riré. »Grommelait la vive Clairou.« Sios un badairé, Guilhaoumou,« Gardo bo pér tu sans ba diré ;« Tout ço qu’as bist, paouré Goujat,« A la gleizo sioguait pourtat. »

Valentin, sergent de douane,A l’insu du docteur Lebret,En ce temps-là, la courtisait ;Valentin, dont le cœur profane,Inflammable comme un sarment,Brûlait à crédit rarement.

Bien tourné, droit comme une asperge,Dans un quadrille jamais las,Il fit faire plus d’un faux pasAux maritornes de l’auberge.Par malheur, il aimait le jeu ;Et brutal, il l’était un peu.

Ayant appris que la commèrePossédait quelque argent comptant,Gagné peu catholiquement ;Des gabeloux ce dignitaireVoudrait bien serrer sans retourLe nœud-coulant d’un vague amour.

A ses obsessions en butte,Elle apprendra, quelque matin,Que toujours par le tambourinS’en va ce qui vint par la flûte ;Je le prédis, son cher magotSe perdra dans quelque tripot.

N’ayant pas cette prescience,Clairou ne put autoriserQue d’elle on voulût disposer,Malgré sa forte répugnance ;Aussi l’œil ardent, le front haut,Et narguant le juge Grimaud : —

« Dé ma bido ei pas bist d’Anglézés »Criait dans son patois Clairou.« Mais d’Allémans n’ei bistis prou,« D’Espagnols amai dé Ginouézès ;« Passabi amè moun cap lébat…« Jamai m’és parrés arribat.

« Es qu’ei dé griffos à la patto,« E qu’as els ta pla saoutayo« Dal pillard qué m’insultayo ;« E m’y fayo coumo uno gatto« Qué, jalouso dé sous gattous,« S’hairisso countro caouqué gous.

« Aimi pas trop las caoussigoulos.« L’aoutré souer, un laid pairouliè« Mé bégnio pioussa per darniè,« Mais, quoiqu’agessé dé cidoulos,« Mé rébirèri roun, et… pan !« Y sécoutèri un bel carpan…

« Disoun qué dins soun infourtuno« S’én prén à iéou aquel coiffur.« Mais, s’abio pas lou pè ségur,« Perqué grimpabo dins la huno ?« En toumban s’és coupât un bras…« Aco s’appèlo pér tu fas.

« Pierré Berdoulat a beit fillos« Mannados, e d’un esclat tal,« Qué quand sé mostroun dins un bal,« Coumo un laoussét fan barbarillos.« L’ainado es d’un aché madur ;« Qué la maridé amé l’coiffur.

« Pér tout Sigea cal qué iéou pagué,« E qué prengué un débigoussat,« Al loc d’un joubé pla margat…« Ah pla, l’agnel ! non bous desplagué.« Dé poumado, quand m’en caldra,« Moussu Lébrét m’én croumpara.

« D’aillurs, sioi pas pla difficillo.« S’ei pas dé poumado à parfun,« Mé serbirei d’oli dé lun.« Ténets, m’escaoufféts pas la billo,« Ei trop michant cap pér pléga ;« Aïmayo mai m’ana néga.

« Boli pas estré perruquieiro.« Moussu Lébrét es plé d’égards ;« Laissarei charra lous babards,« E restarei sa cousinieiro.« Poudro pas, sans ra fi lou pot,« Beiré dé pelsés al fricot.

« Es qué, bézets, on a bel fairé ;« Dins la locho d’un perruquié,« Sul buffét coumo al poutachè,« Y gna pér tout ; boloun dins l’airé,« Juchats sé né toumbo al toupi !« Mé cadro toujours escoupi. »

Telle était la complainte amèreDe la dédaigneuse Clairou.Mais je m’en vais sans savoir où,Et j’ai fait une belle affaire !Ce grand débat n’eût lieu qu’aprèsLe rembarquement des Anglais.

Mon récit n’a ni queue ni tête,(Dirais-je, n’était l’e muet)Et j’ai mis, Phaéton distrait,Au devant des bœufs la charrette.Si je m’en tire à mon honneur,J’aurai, ma foi, bien du bonheur.

Ici je fais une autre pose.Eh bien ! lecteur récalcitrant,Es-tu cette fois plus content ? —J’aimerais autant de la prose.Vos vers, d’un style très-commun,Sont sans couleur et sans parfum. —

Eh bien donc, laisse-là mon livre !Je vais te rendre ton argent :Voilà tes vingt sous ! — Un moment…J’ai voulu vous apprendre à vivre ;Justiciable du lecteur,Traitez-le avec moins de hauteur.

Avec du miel on prend les mouches.Ça, vos soldats improvisésNe vont pas, en malavisés,Au combat sans quelques cartouchesForce Anglais seront-ils occis ? —Oh ! pas un seul. — Ma foi ! tant pis.

FIN DU DEUXIÈME CHANT

Troisième chant

Comme ces miroirs à facettesDont s’émerveille un jeune enfant,La peur, ce honteux sentiment,Au lieu d’une, fait voir cent têtes.De Batifort l’étrange erreurFut l’effet de sa male peur.

Quand nos braillards, en longue file,Armés chacun d’un gros bâton,Avec leur spectre de cartonProcessionnaient dans la ville,Maint bourgeois, que la peur troublait,Sans croire errer, les décuplait.

J’entends dire que chez l’ivrogneLe vin produit de ces effets.Il le sait, ce buveur profès,Boiteux, louche, à la rouge trogne,Et qui passe, dans tout Sigean,Pour s’enivrer cent fois par an.

La peur, qui toujours exagère,Peut aussi se tromper d’objet.D’auxiliaires un piquetEn fit l’épreuve singulière ;Il avait pris pour commandant,Rigal, le maréchal-ferrant.

Dans un bas-fond nommé La Prade,Il voit des arbres ébranchésQui, courts, trapus, bien alignés,D’anglais semblent une escouade :« Qui vive ! » De réponse, point.« Qui vive ! » répète l’adjoint.

« Répondez bien vite ou je tire. »Et cependant ses dents claquaient.Sous lui ses genoux s’affaissaient ;Et jaune comme de la cire,S’il brigua le commandement,Il le donne au diable à présent. —

« Ce sont des. saules, tête chauve ! »Crie un des siens plus clairvoyant.Ce mot consonne étrangement,Par malheur, avec le mot sauve.La panique ainsi le traduit.Rigal tourne bride et s’enfuit.

Oh ! qu’il est bien vrai cet adage :Un cerf qui conduit des lionsNe peut que les rendre poltrons.Rigal a manqué de courage,Et les lions de Roquefort ,Comme lui, s’en vont au plus fort.

Enjambant une luzernière,Rigal heurte un râteau gisant,Dont le gros manche se dressant,Lui flanque une tape au derrière :« Ah ! j’ai trois enfants sur les bras ;« Bons Anglais, ne me tuez pas !

Ainsi fit l’orateur d’Athène,Le jour où, tournant les talons,Son manteau se prit aux buissons.L’adjoint, sans être un Démosthène,Blaguait sur tout, à tout propos ;Mais je retourne à mon héros.

Cependant Henri Dat ignoreLe destin du pauvre coiffeur ;Il craint pour lui quelque malheur ;L’impatience le dévore.Il stimule là les trainards ;Il gourmande ici les fuyards ;

Daube à grands coups de plat de sabreSur Rigal, l’insigne poltron,Pour le consigner en prison,Le livre au concierge Lavabre ;Et donne aux gens de Roquefort,Pour chef, l’arquebusier Caffort,

Ancien brigadier de gendarmes.Il sait comme on fait les héros :« Si l’un de vous tourne le dos,« Il sera passé par les armes.« Quand le soldat se conduit mal,« Cœur de poule est le général. »

Et puis, se tirant de la foule,Il dit tout bas au garde Jean :« Grand tireur, l’honneur de Sigean,« Ami, ne perdons pas la boule !« Je n’ai, crédieu ! sur l’estomac,« Qu’un quart de litre de cognac.

« Partons d’ici ; cette remise« A mon haut grade convient mal.« Portons le quartier-général« Chez les Razouls. La table est mise ;« Dans cette opulente maison,« Victuailles sont à foison,

« Et copieuse est la desserte.« Pour la noce de Razoulset ,« Ils étaient tous au grand complet,« Mais, pst !… à la première alerte,« Pour fuir le grapin des Anglais,« Ils ont filé sur Prat-dé-Cès .

« Nous trouverons beaucoup à mordre,« Et beaucoup à pomper aussi ;« Ces péquins attendront ici.« Messieurs, je cours donner un ordre« Chez Gain, à la poste aux chevaux.« L’arme au pied, en place, repos ! »

Alors, tels que deux chiens de pâtreDont la faim est l’état normal,Qui n’ayant jamais pour régalQu’un pain moisi, dur et noirâtre,Vont se gorger, dans un ravin,Des chairs d’un âne ou d’un poulain

Qu’un rustre, à regret, vient d’abattre ;Tels le grand Dat et l’ami Jean,D’un même esprit, d’un même élan,Et chacun en valant bien quatre,Des reliefs de ce grand banquetVont s’empiffrer comme à forfait.

Ils ont choisi pour tête-à-tête,Au mépris d’un plat d’épinard,L’un un poulet, l’autre un canard…Soudain arrive un estafette :« Que l’espoir rentre dans vos cœurs,« Sigeannais, voici vos sauveurs !

« Ils font halte à cinq kilomètres,« Sur le grand chemin, près du Lac ,« Pour la plupart sans havresac,« En escarpins, bottes ou guêtres.« Ne respirant que poudre et sang,« Viennet trotte de rang en rang.

« Quel gaillard ! Ah ! je dois remettre« Ce billet à Monsieur Parfait. —« C’est moi. Je brise le cachet.« Je puis vous lire cette lettre…« Oh ! ce bon Joseph Avrial« M’écrit d’un ton tout martial : —

« Mon cher Parfaitou Tallavignes,« En halte à Gratias Deo ,« Où nos fusils sont au faisceau,« Au crayon je t’écris ces lignes.« Bien munis, prêts à tout braver,« Nous arrivons pour vous sauver.

« Narbonne est en état de siège.« Les soins vigilants de Bompar,« De canons bordent le rempart.« Grossis d’échappés de collège,« Nous sommes environ huit cents,« Sans compter trente vétérans.

« Brel conduit la cavalerie :« Ses gens, montés tant bien que mal,« Ont feutre à claque, et long bancal.« Je commande l’infanterie -,« Et j’ai sous moi, sa brette en main,« Donnadieu, le grand spadassin .

« Ce fameux preneur de bastilles,« Au quai du vieux fer raccoleur,« Fera sauter, dans sa fureur,« Les Anglicans, comme des quilles.« Les blessés seront amputés« Par Maury, Sernin et Barthez.

« Le grand Cabart est tambour-maître.« Si vous voyez, la croix au dos,« Quelqu’un de nos petits héros,« Vous vous étonnerez peut-être.« Les pourchasseurs des Albigeois« Sur la poitrine avaient la croix.

« Les fiers templiers, sur l’épauleLa portaient de rouge couleur.Pourquoi l’insolite blancheurDe la nôtre… au dos ? ah ! c’est drôle.Vous connaissez Monsieur Cadas,Alguazil comme on n’en voit pas.

« Nos arsenaux et nos casernes,« Bien souvent veufs de garnison,« Contiennent pourtant à foison« Fusils, mousquetons et gibernes ;« C’est là que nos hardis bisets« Gouraient endosser le harnais.

« Lorsque le zélé commissaire,« Doué de deux excellents yeux,« Voyait, parmi les curieux,« Quelque gars de taille ordinaire,« A barbe rude ou poil follet :« L’ami, va t’en prendre un mousquet !

« Et vite, avec un bout de craie ,« Le tenant d’un bras assuré,« Il lui traçait, bon gré mal gré,« Dans le dos, une double raie »« Ces traits, formant quatre angles droits,« Sont figuratifs d’une croix.

« J’ai sous moi Sylvestre, l’orfèvre,« Fier de son galon de sergent ;« C’est un chasseur robuste, ardent,« Qui ne manqua jamais un lièvre.« Ce dernier saint du calendrier« A s’équiper fut le premier .

« De tout bois nous avons fait flèche :« Vous verrez le petit Roquet,« Encor blanc-bec ; mais Bernadet,« Oublieux de son casque à mèche…( Sans doute, un casque de dragon,Messieurs, à crinière et pompon.) —

« A d’autres ! » dit, pouffant de rireEt battant des pieds, Henri Dat,« Je connais l’argot du soldat,« Et sais ce qu’un tel mot veut dire :« Un casque à mèche, mon fiston,« Eh ! c’est un bonnet de coton

« Dont le gland figure une mèche« De lampe à croc ou de quinquet.« Eh bien ! ce fameux Bernadet…« C’est un peu long ; voyons, dépêche. —« De la nuit craignant le serein,« La bruine ou le vent marin,

« Comme un fin voilier, vent en poupe,Disant qu’il allait revenir,Nous a quittés, sans coup férir,Entre Monplaisir et La Coupe ;S’il en apporte un demi cent,Il y triplera son argent.

( La seringue, à cette milice,Siérait bien au lieu du mousquet.)« Ce brave Grillon se pendrait« Avec quatre empans de saucisse« Si mes grenadiers aujourd’hui« Brûlaient une amorce sans lui.

Moins soucieux de prendre un rhumeSur une grève, à ciel ouvert,Maître Roube et Marc Alibert,Antipathiques au légume,Dans leur marche sont alourdisPar leurs bissacs trop bien garnis.

« Pour le dépôt de la grenouille( C’est le prêt, style de troupier )« Il me manquait un bon fourrier.« On crie, on s’ameute, on se pouille« Le tumulte enfin s’est calmé ;« Barbaza vient d’être nommé.

« C’est à dessein, tu peux m’en croire« Que j’ai fait halte près du Lac,« Plutôt que vis-à-vis Peyriac.« Le Lac est fameux dans l’histoire :« Le second des Carlovingiens« Y triompha des Sarrasins.

« Si ce n’est lui, c’est donc son père« Ou son fils… je n’en réponds pas ;« La faute en retombe en tous cas« Sur Jalabert, notre antiquaire.« Il est complice du discours« Que j’ai fait à mes troubadours :

« Amis, qu’un noble zèle enflamme,« Vous illustrerez derechef« Ce pays où Pepin-le-Bref« Vainquit le calife Abdérame .« Pour en rendre grâces à Dieu,« Il bâtit un temple en ce lieu.

« J’allais poursuivre ma harangue,Qui produisait beaucoup d’effet,Lorsque l’impatient Viennet,Bredouillant et traînant la langue :On n’en verrait jamais la fin ;Au diable Abdérame et Pépin.

« Comme empereur ou capitaine,« L’histoire n’offre pas de nom« Comparable à Napoléon ;« Il en faudrait une douzaine« Du premier bon, du meilleur choix,« Tout au moins, pour peser son poids.

« Laissons donc là la vieille histoire.« Camarades, me voilà frais,« Voyez, un biscaïen anglais« M’a démantelé la mâchoire ;« Je veux m’en venger en ce jour.« A vos rangs ! Roulement, tambour ! —

« Le sentiment qui nous exalte« N’efface pas le souvenir,« Mon cher, de ce bon élixir« Que vous tirez de Rivesalte.« Si vous avez un beau chapon,« Mettez-le en broche, dur ou non.

« Le bonjour à ces demoiselles ;« Sûrs de triompher des Anglais,« Nous n’échapperons pas aux traits« Que dardent leurs vives prunelles ;« Vainqueurs et vaincus tour à tour,« Au champ d’honneur, au champ d’amour.

« Post-Scriptum. Ne soyez en peine« Sur le compte du Czar Cauvet ;« Harassé, suant et défait,« Le sapeur Boncoin me l’amène ;« Les prenant pour des ennemis,« Il fuyait ses meilleurs amis.

« Il eût fait un mauvais pilote :« Au lieu du Sud cinglant au Nord,« Il raterait souvent le port ;« Et s’ensablerait sur la côte.« Pour prévenir de grands malheurs,« Choisissez mieux vos éclaireurs. —

« Messieurs, » fit Dat, avec colère.« Ces Narbonnais preux et galants,« Qui viennent armés jusqu’aux dents,« Ne nous laisseraient rien à faire.« Vite un coup de vin, un bouillon,« Et puis en avant, bataillon !

« Regardez ce cadran solaire« Où se rengorge un si beau coq…« Je vais affiler mon estoc« Sur la meule de Jean Vaissière.« Messieurs, à dix heures un quart,« Qui n’est pas prêt n’est qu’un foirard. »

Dat ayant fait manger la soupe,Son bataillon bien exhortéSur La Nouvelle s’est porté ;Mais les Anglais, dans leur chaloupe,( Ils n’étaient que trente environ )S’enfuyaient à coups d’aviron.

Tels que ces gens aux hanches fortes ,Dont les élans et les ah, hin !Du pressoir font couler le vinA plein tuyau dans les comportes ;Tels des rameurs les doubles rangs,Du canot font trembler les flancs.

Le brick anglais, sur sa misaineLongtemps en panne demeuré,Son pavillon haut arboré,Le nôtre, hélas ! à la poulaine ,Contre-brasse, et filant six nœuds,Cingle droit vers le cap de Creus.

Les menaces et les huéesDans sa fuite suivent l’Anglais.C’était un éclatant succès,Mais destitué de trophées.Ni captifs, ni morts, ni blessés,Rien pour payer les pots cassés.

Ils s’étaient dit : « Quand notre troupe« Aura massacré ces bandits,« Nous revêtirons leurs habits,« Et puis sautant dans leur chaloupe,« Du brick anglais sans garnison,« Nous aurons aisément raison.

« C’est là que sont en abondance« Sucre, café, thé, cacao,« Usquebaug et curaçao. »O fallacieuse espérance tAdieu, tafia, gin, kirch, rhum, rack.Pas même une blague à tabac.

Dubernat, sur sa part de prise,Partant pour braver les hasards,Avait promis douze foulardsA sa gouvernante Louise.Il les lui faut, bon Dubernat ;Tout n’est pas rose au célibat.

Le dépit empreint sur la faceIls retournaient au petit pas,Quand le chien d’arrêt de Dantras,Furetant dans une joncasse,Fait lever, non pas un lapin,Mais un bipède à corps humain.

Cet homme, à livide figure,Avec son pantalon battant,Son couvre-chef bas et luisant,D’un matelot avait l’allure.Francés, qui l’a vu de plus près,Jette un grand cri : C’est un Anglais !

A travers les joncs et la boueOn se précipite sur lui.Vingt sabres au soleil ont lui ;Trente fusils sont mis en joue :« Rends-toi, lui dit le commandant,« Ou je te brûle à bout portant. —

« Moi pas temanter tafantache ;« Moi n’être pas un chien t’Anglais ;« Aimer moi peaucoup les Français.« Moi leur pas faire de tomache ;« Allemand, natif de Tantzick,« Ch’étais par force sur le brick. »

Puis, sur le ton de la franchise,Il dit : Que parti de Stralsund,Après avoir passé le Sund,Il fit voile vers la Tamise,Sur un schip dont la cargaisonConsistait en fers et goudron ;

Qu’à Londres s’étant, sans gouverne,Gonflé de gin et de porter,Il fut saisi par le grand airQuand il sortit de la taverne ;Et que sur la pierre, au serein,Il ronfla jusqu’au lendemain.

Oh ! qu’il paya cher son ivresse :Ce même jour, le parlement,Pour compléter un armement,Sur le port fit faire une presse ;Près de Fritz un watcher passa,Et son patroll le ramassa.

À l’heure où l’on bat la diane,Quel fut de Fritz l’étonnement !Il se voit sur un bâtimentDe la flotte de lord Cocchrane.Ce bâtiment, leste et bien fait,Était le lougre le Furet.

L’escadrille entrait en campagneAvec deux régiments à bord ;Et, loin de cheminer au Nord,Cinglait vers la côte d’Espagne.Il l’a compris, le malheureux !Il crie et se prend aux cheveux.

Victime d’un acte arbitraireContraire aux lois des nations,Il demande, sur tous les tons,D’être incontinent mis à terre ;Pour son déjeuner, ce matin,Il reçut vingt coups do rotin.

Tous les jours, pour le faire taire,On lui rognait ses rations.Jeté dans la fosse-aux-lions ,Privé d’air, comme de lumière,Il en sortit, nouveau Daniel,Presqu’aussi sec qu’un picarel.

A chaque plainte, même aubaine.Comme un faï-gars inexpert,Muni d’un balai, d’un faubert,On le fit gabier… de poulaine.Moulu de coups, mourant de faim,Le malheureux se tut enfin.

« Mais che tissimulais ma rache,« Mein herrs, et mon artent tésir,« Quand che pourrais, te m’affranchir« T’un si tyrannique esclafache,« Tussé-je, pour me técacher,« Me faire pirate à Tancher.

« Aussi, quand, au clair de la lune,« Ces English-doggens, fers minuit,« Ont pris le fort, à petit bruit« Ch’ai cheminé fers la lagune ;« Et dans la fase et le goémon« Ch’ai barboté chusqu’au menton.

« Bons Frenchmenns, foilà mon histoire.« Fritz est franc comme un Allemand.« Si t’un petit mot seulement« Che cherche à fous en faire accroire,« Che feux, pour assoufir sa faim,« Être croqué par un requin. »

Le pauvre Fritz, en témoignageDes coups de garcette reçus,Leur montre in naturalibus,Dans son plein, son autre visage,Pelé comme le dos sanglantD’un bourriquet récalcitrant.

« Ceci n’a pas l’air d’une blague, »Fit Dat. « Ces tigres inhumains !« Ah ! s’il m’en tombe dans les mains,« A coups de fouet, quelle chelague.« Ne vois en nous, mon pauvre Fritz,« Que des frères et des amis.

« Retourne-toi, que je t’embrasse. —« Un moment, » dit l’instituteur.« J’ai lu dans un certain auteur,« Que pour entrer dans quelque place,« Un espion de Darius« Se coupa le nez razibus ;

« Puis il en inculpa son maître.« Je ne dis pas que ce marin« Se soit raclé le parchemin,« Mais enfin cela pourrait être.« Messieurs, dans de pareils moments,« Nous devons être défiants. —

« Confiance, c’est ma devise. »Interrompt Dat, d’un ton hautain.« Je me moque de ton latin,« S’il n’est pas du latin d’église .« De ce malheureux les tourments,« Vois-tu, me font grincer des dents.

« Je n’abonde pas en pécune,« On en voit peu chez mes pareils.« Si j’étais Madame Monteils ,« Je finirais son infortune.« Il faut l’assister entre tous ;« Allons, Messieurs, cotisons-nous. —

« Moi, Messieurs, je le prends à gage. »Dit Sauveur. « Il est bien bâti,« Et je l’emmène à Frascati.« Je lui taillerai de l’ouvrage.« La dépense et dix francs par mois ,« Cela lui conviendra, je crois. —

« Ia, mein herr, que Tieu fous pénisse !Le sort de Fritz est assuré ;Mais son derrière lacéréRéclame des soins à l’hospice.Au bout de huit jours, ce dit-on,Il avait mis double menton.

A l’avenant vinrent ses fesses.Ce fut là le prompt résultatD’un manger réglé, délicat,De la guimauve et des compresses ;Car, au dos, l’on connait bientôtQuand les dents mâchent comme il faut .

Tout n’est qu’heur et malheur au monde.De ce dicton tant répété,Qui méconnaît la vérité ?Le fait en preuves surabonde.Tandis qu’au prisonnier tout rit.Notre perruquier dépérit.

Des Sigeannais l’ingratitude,Et les rebuts de la Clairou,Joints à la douleur du… genou,Lui portèrent un coup bien rude.Condamné par Monsieur Coural,De jour en jour, il va plus mal.

Que ne peut l’appétit du lucre !La Clairou ne sait pas plutôtQue Vincent crèvera bientôt,La voilà toute miel et sucre ;Elle lui prodigue ses soins,Et prévient ses moindres besoins.

On la voit souvent en prièreAu pied du lit du moribond.De son pécule et de son fond,Bref, il la fait son héritière.En présence de quatre amisOn les unit, in extremis,

En chambre, sinon à l’église,Par Tarbouriech, leur pasteur ,Homme de savoir et de cœur,De qui la politesse exquise,(Nul ne peut éviter son sort)Hélas ! détermina la mort.

Une grosse et grasse écaillèreMit la guirlande à la Clairou ;Sa pudeur fléchit le genou.Lebret veut lui servir de père ;Et, pensant le ravoir bientôt,Il lâche aussi le cabanot.

Mal à lui ! car la fine moucheD’un peu plus près y regarda ;Le don fait, elle le garda.Dans trois mois, on la vit en coucheEt dans dix , il eut beau crier,Elle épousa le douanier.

Des révérences en arrièreIl est prudent de se garder.Puissé-je vous persuader !Puisqu’il est plus d’une manièreDe saluer ; en saluant,Portez-vous toujours en avant.

Tarbouriech eût dû le faire ;Ce faisant, il n’eût pas étéDix ans trop tôt empaquetéDans le bahut qu’on nomme bière,Et dans la fosse descenduFroid, livide et le cou tordu.

Le jour même des funéraillesDe notre infortuné coiffeur,Morne, brisé par la douleur,Tout seul, en dehors des murailles,Son bréviaire sous le brasIl cheminait au petit pas

Sur le bas côté de la route ;En passant, il rencontre un pont,Dont, par les ordres de Lafont,On avait reconstruit la voûte ;Le travail encore incompletLaissait le pont sans parapet.

Soudain arrive la patacheDe Gain, si l’on ne m’a trompé.Le dedans était occupéPar un quidam portant moustacheQu’il caressait complaisamment,Et par trois sœurs de Saint-Vincent.

Ces vierges à guimpe et cornette,A peine ont vu le vieil abbéDans sa rêverie absorbé,Que d’un air tout à fait honnête,Il est du geste et de la voixSalué par toutes les trois :

« Monsieur l’abbé, votre servante ! —« Ah ! mes sœurs, où donc allez-vous ? —« Nous quittons Céret pour Limoux,« Brusquement, contre toute attente.« Quand on a fait vœu d’obéir,« Bien qu’à regret, il faut partir.

« Nous perdons une sœur prieure« Que nous ne saurions trop louer.« D’aussi bonne on en peut trouver,« Mais, à coup sûr, pas de meilleure.« Des infirmes, des malheureux,« On en trouve, hélas ! en tous lieux. —

« Bonnes âmes ! oh oui ! vous l’êtes.« Dieu récompensera là-haut« Ce zèle qui jamais ne faut,« Tout le bien qu’aux pauvres vous faites.« Quant à moi, sur le beau du jour,« Je suis sorti pour faire un tour

« Après un bien pénible office.« Nous avons eu bien de l’émoi.« Mes sœurs, descendez-donc chez moi ;« Mon gîte est à votre service.« Le cœur me dit qu’un tel honneur« Est fait pour me porter bonheur. »

C’était l’heure du crépuscule.Le pauvre abbé, le chapeau bas,En saluant fait quelques pas ;Au lieu d’avancer il recule ;Le sol lui manque, et dans un trou,Il cheoit et se casse le cou.

Ainsi fut brisé comme verreCe type de civilité,De goût, de tendre charité.On porte sa relique en terre…Côte à côte de son coiffeurEst inhumé le bon pasteur.

Mon conseil est bon ; de le suivre,Cher lecteur, il n’en coûte rien.On peut retirer quelque bien,Dit-on, même d’un mauvais livre.Je le répète, en saluant,Portez-vous toujours en avant.

Je suis bien las, cela s’explique ;Je m’étais dit en commençant :C’est un sujet à mettre en chant ;Et j’ai fait un poëme épique ! ! !Sans action, sans merveilleux,C’était, ma foi, bien hasardeux.

Proverbes, discours, repartiesM’ont un peu tiré d’embarras.Si mes héros n’agissent pas,Ils babillent comme des pies.Mais, contre les règles de l’art,Je suis fautif par maint écart.

Mon style est aisé, mais vulgaire.Il faut, dans un pareil écrit,Pourtant ( un critique Fa dit ),Beaucoup d’art pour peu de matière.Encor vingt strophes environ,Et je dépose le clairon.

Les douaniers en avant-garde ;Marqués au dos , crânes et fraisViennent les croisés narbonnais.Après le dîner, la moutarde ;Mais, hélas ! de leur dévoûment,Qu’ils se payèrent largement.

Avec Gasc, pour chef de musique ;Pour général, Mauclerc-Viennet,Que d’exploits n’eussent-ils pas faits !Quelle page dans la chronique !Au lieu de forbans éventrés,Buffets, celliers furent vidés.

Malheureuse fut la volaille ;Ceux qui n’en furent point lotis,Tombèrent à bras raccourcisSur le jambon, vaille que vaille.Le lendemain de leur départ,Dreuille offrait vingt francs d’un canard .

Mais sans débourser une obole,Par contre, passant un matin,Un marchand de peaux de lapinPut en charger sa carriole ;Et, pour soulager son ânon,S’attela lui même au timon.

Mais les goinfres par excellenceFurent Barthez et Julia ;Ils mirent une oie à quia,Sans compter une andouille rance ;Ils fricotèrent pour eux deuxUne omelette de vingt œufs.

D’un gros pain de cinq ou six livres,Trouvé dans le fond d’un pétrin,Ce couple glouton vit la fin.Moins fort sur l’article des vivres,Donnadieu, bretteur renforcé,Buvait comme un fût défoncé.

D’un vin capiteux que l’EspagneProduit sur ses brûlants coteaux,Il s’inondait à si grands flots,Qu’il battit enfin la campagne ;Querelleur, s’il en fut jamais,Sur table il jette deux fleurets ;

Puis prenant un air des plus crânes,Ruisselant de bave, il leur dit :« Je fus camarade de lit,« Nom d’un chien ! du maréchal Lannes.« Sans mon faible pour la Dulac,« Qui me tient rogomme et tabac,

« Et cent sous quand je le désire,« Et qui me sert de passe-temps,« Bien qu’elle frise cinquante ans,« Je serais maréchal d’empire.« J’ai mon diplôme de prévôt,« Signé de la main de Junot.

« A la prise de la Bastille,« Le patriote Donnadieu« N’était pas au lit, nom de d… !« Au tripôt, à courir la fille.« Ce vieux donjon quand il croula,« Le garde-française était là.

« Aux plus forts tireurs j’ai fait tête :« Dans un assaut d’arme, à Paris,« Sur vingt d’entr’eux j’obtins le prix.« Tous blessés d’un coup de manchette,« A l’hôpital, ces jours derniers,« J’expédiai trois grenadiers.

« Pour garant de ce que j’avance,« Voici deux fleurets bien montés,« Bien polis, frais démouchetés ;« Si je ne traverse la panse« Aux plus fendants du bataillon,« Je veux, pékins ! perdre mon nom.

« Quand on battit la générale,« Au fond de l’âme je comptais« A deux ou trois paires d’Anglais« Faire danser la martingale.« Ils sont partis, ces mauvais gueux !« Quelqu’un de vous paîra pour eux. »

A cette sortie outrageante,Vous eussiez vu Brel, AvrialTirer l’épée et le bancal.La rixe allait être sanglante ;Mais le général Sabatier,Qui survint à franc étrier

Pour inspecter toute la côte,Prévint le terrible duel ;Viennet fit battre le rappel ;Et, sans compter avec son hôte,Le sac au dos et l’arme au flancChacun courut prendre son rang.

Tout grugé, nos gens retournèrentChancelants, plus d’à-demi soûls,Chantant : La victoire est à nous !Dans leur noble Ville ils rentrèrent.De leur magistrat éloquentOn sait par cœur le compliment :

« Soldats-citoyens ! votre maire« Rend hommage à votre valeur ;« Il vous porte tous dans son cœur,« Car il est aussi votre père.« Allez consoler, mes enfants !« Vos fils, vos femmes, vos parents. »

Lors cria quelqu’un de la foule :« Tes père et mère honoreras. »Puis on désarme, et bras à brasLe corps improvisé s’écoule,Chacun portant à son foyer,Pour épice, un brin de laurier.

J’ai beaucoup réduit la harangueDu personnage en question ;Le héros de cette actionC’est Dat, et je retiens ma langue.Dat, de Sigean fut le sauveur,Mais le maire eut la croix d’honneur .

FIN DU TROISIÈME CHANT.

Épilogue

Enfin, j’ai terminé ma fable.Mon esprit a sué d’ahanTiens, lecteur, je te donne un anPour en tisser une semblable. —Moi, bon Dieu ! j’ai des passe-tempsPlus lucratifs, moins fatigants.

Du rimeur je n’ai point la bosse ;En prose très-sèche j’écris.Je spécule sur les trois-six,Et je gagne, dans ce négoce,Bon an, mal an, deux mille écus,Quand tu fais tes frais tout au plus.

Mais aussi je n’ai pas la chanceDe voir, un beau jour, mon portrait,Peint par Barthe, Fil ou RouanetFaire assez piètre contenanceDans quelque muséum mesquin,Entre Jean Reboul et Jasmin.

Peu me chaud, mon cher, j’y renonce.Mais le temps est toujours au sec.J’attends la hausse. A PinchebecJe dois chez Gasc une réponse.Pour dix pièces je vais traiter.Un mot avant de te quitter :

Dans ton œuvre assez singulièreQuatre acteurs m’ont intéressé.Le coiffeur repose in pace,Que la terre lui soit légère !N’en parlons plus, son compte est fait.Liquidons celui de Lebret. —

Lebret trahi par la Clairotte,Évincé de son cabanot,Mystifié, doublement sotSe mordit les poings de sa faute.La grâce à son dépit aidant,Il redevint époux constant.

Aussi sa vieille pîgrièche,Dont cet inespéré retourConsolait le dolent amour,Déposa son humeur revêche ;Lebret n’eut plus dans son logisUn diable, mais une Baucis.

Rien ne troubla plus leur ménage.En l’an mil huit cent trente-six,Dix lustres s’étant accomplis,Ils refirent leur mariage ;De leur chaste et sainte amitié,Laissant chacun édifié.

Au lit on leur servit la soupe ;Grand Dieu, quel assaisonnement !Pour en voir l’ail et le pimentPas ne fut besoin d’une loupe.Madame en mangea pour sa part,Sans trop grimacer, un bon quart.

Pour Lebret, il n’y toucha guère ;Tout entier à son repentir,Il ne songeait qu’à bien dormirSans divertir à d’autre affaire.Jusqu’à huit heures du matinIl ronfla comme un vieux carlin .

Il se leva fier comme quatre.Sa femme, au gosier délicat,Mise en un déplorable étatPar une toux opiniâtre ;Pour s’en délivrer tout à fait,Vécut huit jours de soupe au lait. —

Et la Clairou, que devint-elle ? —Toujours femme à tempérament,Ce fut par force assurémentQu’on la vit épouse fidèle ;Mais de son brutal douanierPouvait-elle espérer quartier ?

Le soir, en verrouillant sa porte,Le redoutable Valentin,Montrant du doigt un gros gourdin,L’interpella de cette sorte :Cal goubernara, tu ou ièou ? —Mès sara tu, coumo sé déou. —

Es justomen ço que prétendi.La coustumo coumo la léDouno à la barbo loupoudé.N’es pas lou tout, bèlasso ! enlendi,Sé dal passat nou mé souben,Qué respectés lou sacromen.

Pas pus d’amour dé countrobando.Paysans, carrètiès ou moussus,Pas pus dé farço amé digus.As prou fait dé la gourdimando…Mèti té pla dins lou toupétQu’as pas à fairé am’un Janèt.

T’espallarei, té b’asséguri,Am’aquél boun boussi dé broc,Sé ta counduito y douno loc. —Sarei pla sacho, té ba juri. —As entendut, marti-bastou ?Té récoumandi la Clairou. —

Cette apostrophe menaçante,Que d’un ton terrible il lui lit,Se grava, comme sur granit,Au cœur de l’ancienne servante.Dès ce jour, en femme de bienElle vécut, et fit très-bien. —

Ah ça ! l’auteur, votre épilogueEst un peu plus divertissant,A mon avis, jusqu’à présent,Que les trois chants et le prologue .Encor un petit mot sur Dat.Que devint-il ce vieux soldat ? —

Ce célèbre buveur de goutte,Digne d’un sort beaucoup meilleur,Mourut débitant de liqueurA Sigean, sur la grande route.Pendant dix ans, ad libitum,Il y sabla cognac et rhum.

C’est-là qu’entouré de bouteilles,Le brûle-gueule entre les dents,En le bourrant de temps en temps,A ses auditeurs tout oreilles,Il racontait les grands combatsDe l’empire détruit, hélas !

Deux brins de laurier et de chêne,Dans la ruelle de son lit,Encadraient le buste en petitDu transporté de Sainte-Hélène.Tout auprès pendait en un clouLe pommeau de son coupe-chou.

En homme fort il rendit l’âme.Dieu, l’empereur, ses quatre enfantsRemplirent ses.derniers moments. —Et qu’avait-il fait de la lameDe ce redoutable briquetDont si bien il espadonnait ? —

Je m’en vais remplir ton attente :Mille pardons, ami lecteur,J’avais oublié le meilleurDe cette histoire intéressante—Quand il vit l’Anglais insolentS’enfuir toutes voiles au vent ;

Aussi penaud qu’un chien agile,Qui pourchassant dans un enclosUn chat troublé dans son repos,Le voit, par une course habile.Sur une treille, en un clin d’œil,S’élancer comme un écureuil ;

Et, dans cette retraite sûre,Lissant ses poils ébourriffés,Calmer ses esprits égarésEt reprendre son encolure ;Tel Dat, un moment stupéfait,Demeure immobile et muet.

Mais bientôt, surmontant le charmeQui le tenait comme enchaîné,Et de colère forcené ,A deux mains empoignant son armeIl en asséna sur un rocUn coup si pesant, que le choc ,

Comme un fromage de Gruyère,Trancha le bloc en deux morceaux.Le bruit, à ses soldats nouveaux,Fit faire dix pas en arrière ;Mais le terrible coutelasSe fracasse et vole en éclats.

Ce qui fut un plus grand dommage,C’est que l’intrépide Bouisset,Qui juché sur un grand bidet,Et n’écoutant que son courage,Pour en venir plutôt aux mains,Avait dévancé les urbains,

Fut atteint à l’œil dont ou lorgnePar un fragment du dur acier.De douleur il perd l’étrier.On le relève… Il était borgne.Ah ! s’il avait perdu cet œilAu feu, quel serait son orgueil !

Il a depuis un œil de verre. —Un œil de verre ! Ah ! par ma foi,Il y voit connue vous et moi ;Il distingue une épingle à terreDe l’œil gauche comme du droit.Vous êtes un grand maladroit,

Vous ne m’en ferez plus accroire ;Le mensonge est trop impudent.Votre poème est amusant ;Mais ce n’est pas là de l’histoire. —De l’histoire ! Ah ! mon cher lecteurQui dit poëte, dit menteur.

Si sa fiction nous amuse,Son but est aux trois-quarts rempliSon nom triomphe de l’oubli,Et l’on rend hommage à sa muse.Au demeurant, dans mes tableaux,Le vrai l’emporte sur le faux.

C’est ce dont la preuve authentiqueJaillira, lorsque Galibert,Historien exact, disert,Publîra l’histoire héroïqueDe notre caduque cité.Sur ce, l’ami, bonne santé !

Fais surtout de bonnes affaires.Au marché comme au Champ de Mars,On court de terribles hasards ;Les chances sont fort journalières.Tel se crut un jour opulent,Qui n’a plus un écu vaillant.

FIN

J. A.

Août 1852.

2346 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies narbonnaises, Narbonne, EMMANUEL CAILLARD, IMPRIMEUR-LIBRAIRE, 1860· Sources