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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Une Nouvelle Étoile télescopique, 1867

La promenade nouvelle

Hercule Birat· 203 vers

D’après les plans de Monsieur Bar,Qui, pour ce, mérite une aubade,De l’ancien glacis du rempartOn a fait une promenadeQui coûtera plus d’un dollar.Tout l’argent de la tirelire…Municipale, veux-je dire,Y passera, n’allez pas rire !Elle nous donne des soucisLa promenade du glacis,Et plus d’un qui l’a conseilléeEn a la^tête travaillée.Cent mille francs, songez-y bien,Et cinq mille pour l’entretien,Vu les dépenses déjà faites,Nous les patrons, fous que vous êtes !Tout cela sera-ce pour rien ?Non, vous aurez quelques noisettes.

Il faut faire à chacun sa part ;Mettons l’architecte à l’écart.On a voulu, coûte que coûte,Un beau parc sur la grande route,De la gare au pont de l’Écoute ;Il vous l’a tracé Monsieur Bar.On n’est pas plus opiniâtre ;Le brave homme s’y fait à quatre :On le voit, par un grand soleil,Avec un zèle sans pareil,Et sans souci que l’on en glose,Désaltérer des lauriers-rose ;Aussi quelle métamorphose !Ou bien, par d’habiles détours,La bêche en mains, guider le coursDe l’eau sale et couleur de briqueQu’éjacule, comme un clysoir,Dans l’un et l’autre réservoir,La vieille machine hydraulique,Dont le conduit paraboliqueTraverse le bas du rempart.Mais que peuvent les soins et l’art,Quand d’un ciel d’airain l’inclémenceDepuis dix mois ne nous dispenseQu’un grand vent qui dessèche toutEn mai l’on se croit au mois d’août.S’il tombe une goutte de pluie,Le Cers (*) d’un coup d’aîle l’essuie.Arbrisseaux, que pour vous je crains !Mais des cèdres je désespère ;Les malheureux ont trop à fairePour cacher jamais dans les cieuxUn front superbe, audacieux.

Mais je plains autant la tortureDes élégants en souliers fins.De nos dames les brodequinsSont sujets à plus d’une injure.Ce n’est pas un tendre gazon,Ce n’est pas non plus la pelouseDu Grand-Rond, l’orgueil de Toulouse,Qu’elles foulent d’un pied mignon ;Des cailloux la cruelle atteinteLeur arrache plus d’une plainte.

Suivez mon conseil ; il est bon :Gardez-vous de toute parure ;Dépouillez le cazavec noir,Relevez votre chevelure,Beautés, qui venez sur le soirPrendre l’air à l’heure permise,Après un pater à l’église,Drappez-vous d’une cape grise,D’un burnous couleur de gravier,Prenez chacune un cavalierAyant en poche une vergettePour épousseter la voilette,Vous brosser de la tête aux piedsEt vous aider à la descenteD’un escalier à rude pente,Dont trop étroits sont les degrés.Faute d’un galant plus propice,Je suis tout à votre service.Venez à moi, quoique un peu mûr,J’ai le pas encore assez sûr,Et je connais un camarade,Parfumé de fine pommade,A soixante ans encor coquet,Teignant sa barbe et son toupet,Et du pavillon de l’oreilleSoigneux d’épiler le duvet,Qui ferait une offre pareille.Pour peu que le temps soit au beau,Je suis toujours dans quelque allée,Mal abrité par la feuillée,A voir voleter quelque oiseauQui de son aîle rase l’eau,Ou bien à mesurer du pouceDe quelque saule en pleurs la pousse.Dans la terre glaise planté,Je comprends qu’il soit attristé ;Quand finira la lune rousse !Je ferais des jaloux, ma foi,Mais vous ne voudrez pas de moi.Accepter le bras d’un poète,Ailleurs pourtant est une fête.Oh ! faites-moi cette faveur,Je la tiendrais à grand honneur ;Elle serait l’avant-coureuseDe quelque autre bien plus flatteuse.Peut-être, un jour, que sur un banc,Les yeux fermés, et comme un hommeQue vient surprendre un léger somme,Une de vous, sortant du rangDe ses compagnes plus timides,Viendrait sur mes lèvres aridesDéposer un chaste baiser*,Que se serait vu refuserSon amoureux avant la noce.C’est un honneur qu’à maître Alain,Surpris dormant dans un jardin,Fit la douce Marghret d’Écosse,Bien que l’épouse du dauphin (**),Si la chronique n’est pas fausse.Ce fut sous un myrte fleuriQue des muses ce favoriReçut le gracieux hommage,Non sous un noisetier sauvage,Sous un laurier morne et chétif,Ni sous un cyprès maladif,D’un vieux balai fidèle image.Peu riant est ce paysage ;Les bocages de Trianon,De Rambouillet ou de MeudonEncadreraient bien mieux la scène ;Mais, c’est égal, de mon aubaineOn me verrait tout aussi vain,Aussi ravi que maître AlainQuand, de sa lèvre de carmin,L’intéressante Marguerite,Qui périt, hélas ! dans sa fleur,N’ayant connu que le malheur,Baisa le poète émérite.Immortel baiser ! car, sans lui,Qui la connaîtrait aujourd’hui ?Était-il beau le personnage ?Affreux de corps et de visage.Allons, n’est-ce pas bien tentant ?Un baiser rapporter autant !Oui, Mesdames, et mes louangesVont vous élever jusqu’aux anges ;Mais celle qui commenceraUne prime en beaux vers aura ;Eût-elle l’âge de Sarah,

Voyez-vous, je la rends célèbreDe la Garonne jusqu’à l’Èbre !Mais d’où naît mon égarement ?Suis-je bien moi dans ce moment ?En rapportant ce trait d’histoire,Ai-je donc perdu la mémoireDe mon grand âge ? ai-je la gloireDu vrai poète Alain Chartier ?Et puis-je bien, fol à lier !Aspirer à telle caresseD’une reine… ou d’une mairesse ?« O souvenirs cruels et doux,« Laissez-moi, que me voulez-vous ! » (***)Vous affligez trop ma vieillesse.

Encore un tour au boulingrin,Un peu plus sec que n’est ma main,De mes pleurs,furtifs toute humide ;Mais détournons notre regardDe la cunette du rempart.Le sol est blanchâtre ou livide.Que d’éboulements quels fouillisEt quels amas d’affreux débrisDe plâtras, de tessons, de briques,Anses goulots d’urnes antiques,On ne marche que sur des osD’êtres humains ou d’animaux.Si c’étaient là les esquilies (****)De nos grands-pères les Romains,Alors je les trouve embellies.Des réservoirs et des bassinsEn vain répare-t-on les pertes.

Dans l’enfer affreux des païens,Que garde, trois gueules ouvertes,Cerbère, plus fort qu’un taureau,Des danaïdes le tonneau,Sans cesse additionné d’eau,« Fundo pereuntis imo, » (*****)N’est pas plus poreux, oh non, certes !De la poussière des cheminsPlantes et fleurs toujours couvertesMeurent ou languissent inertes ;C’est l’aridité du désert.Je ne sais qu’un moyen pour voir un peu de vert.Quel est-il ?… Des lunettes vertes.

En hiver beaucoup trop venteuse ;En été beaucoup trop poudreuse ;Mais ayant cependant du bon( Bien qu’on la trouve trop coûteuse )Par son bel et vaste horizon,Savez-vous comment je l’appelleNotre promenade nouvelle ?Et vous direz que j’ai raison :La promenade mi-saison.

203 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Une Nouvelle Étoile télescopique, Paris - Narbonne, MICHEL LEVY, LIBRAIRE - CAILLARD, LIBRAIRE, 1867· numérisation europeana.eu· Sources