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Une Nouvelle Étoile télescopique, 1867

Une nouvelle étoile

TÉLESCOPIQUE satire dialoguée contre l’auteur des poésies narbonnaises

Hercule Birat· 1310 vers

« Sic itur ad astra. »(VIRGILE.)

Savez-vous la nouvelle ? — Non.— Fameux par ses déconvenues,Notre poëte, jusqu’aux nuesVient de s’élever, nous dit-on.Vous a-t-il montré son jeton ?— Quel jeton, Monsieur ?… pas encore.— Un jeton de Clémence Isaure.— D’Isaure ! oh, le précieux don !Pour un rimailleur quelle aubaine !— Oui, quand il a vingt ans à peine,Et que de ses jours l’écheveauRésiste au mordant du ciseauDe Lachésis ou de Clotho,Comme s’il était métallique ;Mais, pour un débile vieillardÉdenté, flétri, rachitique,C’est mordre au laurier un peu tard,Comme un vieux lapin de garenneLa noble dame toulousaine,Qui d’une abbesse de couventA le sévère ajustement,Paraît n’avoir pas la trentaine.Vraiment, je m’attendais à voirLa patronne du Gai-savoirAvec le sourire à la bouche.Mon Dieu, d’une sainte nitouche,A part son habit monacal,Elle n’a pas toute la mine ;Pourtant, sous son ample étamine,Je lui voudrais (serait-ce mal ?)Un air un peu plus jovial,Quand au lorgnon je l’examine ;Ce grand air de sévéritéEffarouche un peu la gaîté.— Sans doute, et la Société,Qui de l’esprit du jour s’effraie,S’enveloppe de dignité,Moralise avec gravité,Et se garde bien d’être gaie.De Clémence, en ses jeunes ans,Les traits, donnés pour ressemblants,Sont emmaillotés d’un grand voile.— Mon cher, à la mode du temps,D’après les anciens monuments,En marbre, sur bois ou sur toile.— Notre ami devient une étoile,A laquelle il faut un beau nom,Un nom qui soit mythologique.— Dans quel point du ciel la met-onCette étoile microscopique ?Des Pléiades ne parlons pas ;D’étoiles fixes cet amasPour la sienne n’a plus de place ;Les Félibres y sont en masse ;Celle de Mistral s’y prélasse.Dans la Voie lactée , au besoin,On pourrait lui trouver un coin ;Mais, dans cette blanche traînée,La pauvre étoile confinéeNe jetterait pas grand éclat,Car, ses pareilles, d’un blanc mat,Y sont comme des grains de sable,Ou bien, comme des grains de selDans une salière, sur table ;Et l’on dirait que l’Éternel,Dont la pensée est insondable,Pour un besoin éventuel,Là les a mises en réserve,Comme ce brillant pulverinQu’un papetier a sous la main,Et qu’il tient dans une conserve.Dans le signe du ScorpionDevait-on la loger ? — Oh non !C’eût été se montrer sévère ;Il n’a pas le fiel de Voltaire,Son regard méchant, son rictus…— Il n’a pas son esprit non plus ;Mais celui qu’il possède empêcheQue son astre n’orné la CrècheDes Deux Anes, assez heureuxPour scintiller au haut des deux,Loin de la Mouche * boréale,Et plus loin de la Mouche australe.Quelle touchante attention !Et vous ne voulez pas me direDans quelle constellationSera l’étoile en question ?— Devinez. — Eh bien, dans la Lyre.J’y suis, convenez-en sans rire,Me voilà sorti d’embarras.— Non, vraiment, vous n’en sortez pas.— Non ! ce sera donc dans la caseConsacrée au cheval Pégase— Non plus. — De chercher je suis las ;Vous me feriez mettre en colère.Ah, bon ! je songe au Sagittaire,Car les âmes de ces auteursQu’on vit, en hardis tirailleurs,Faire ici la petite guerre,Sont, sans doute, en ce luminaire.Eh ! quoi donc, je me trompe encor,Et négatif est votre signe !Allons, je vais passer la ligne !Et, parmi ces brillants clous d’orQue nous appelons du nom d’astres,Plus nombreux que dans le trésorDes Rothschilds ou d’un grand milordNe sont les ducats et les piastres,Les napoléons, les florinsEt les thalers et les sequins,Je vais braquer mon télescopeSur le groupe du Microscope,Ou bien, l’ami, vice versâ,L’objectif de mon microscopeSur le groupe du Télescope ;Car, pouvait-on s’attendre à ça !L’un et l’autre groupe stellaireBrillent dans l’austral hémisphère ;Et je joûrais bien de malheur,Si l’étoile microscopique,Qu’à chercher si loin je m’applique,Ne projetait pas sa lueurSur les mers et le sol d’Afrique !— Eh bien, ce n’est pas^encor làQue le comité poétique,Joint au conclave astronomique,A logé cette étoile-là.— La malice eût été bien bonneEt digne du fameux jeton !— C’eût été fâcheux pour Narbonne,Si pauvre, avec son vieux Varron …— Qu’Horace encor très-peu ménage,Jules Janin pas davantage.— Si pauvre, avec son vieux Varron,En poètes de grand renom.Entre une étoile disparueDans les profondeurs de l’étherEt celle qu’on n’a jamais vue,A moins de passer le Cancer,Et qui, l’été comme l’hiver,N’émerge de l’abîme immenseQue le temps que dure un éclair,Je vois bien peu de différence.Mais avec tout cela, mon cher,Ne vous gelez pas sur la plageDe Bénin ou de Calabar.— Comment, geler ? — Terme d’usageQuand on joue à Colin-Maillard ;On s’y rôtit, tout au contraire.Repassez dans notre hémisphère,Car, voyez-vous, le ciel australEst terne, froid, triste, banalEt privé d’une poésieFaite pour l’Europe et l’Asie.On n’y voit que des instruments,Des Télescopes, des Sextans,Des Boussoles et des Octans ,Une Horloge et, chose comique !Une Machine pneumatique,Sans compter un certain Vaisseau,Auquel je tire mon chapeauS’il est bien le navire Argo ,Qui, sur son rôle d’équipage,Portait le fabuleux patronDe notre vieil Anacréon,Galion d’un si fort tonnageQue, quand ce bâtard de Jupin,Qui n’avait pas le pied marin,Demandait à descendre à terre,Pour chasser, non pas le lapin,Mais l’Ours, le Tigre ou la Panthère,Avec son ganymède Hylas…( Il lui fut enlevé, hélas !Par une nymphe bocagèreÉprise du jeune blondin,Qui, l’étreignant contre son sein,Le fit choir dans une rivière,Avec son Urne pleine en main,In caput, ou tête première,Façon d’aimer bien singulière ! )L’Argo, soulagé d’un tel poids,Se relevait d’au moins dix doigts.— Je ne cherche pas davantage ;Il fut marin dans son jeune âge.Allons ! allons ! l’astre nouveauBrille à l’écubier du Vaisseau,Si rapproché de la poulaine,Qu’on doit en respirer l’haleine.Je puis donc crier : Eurêka !— Pas encor, Jules. — Dans ce cas,Poursuivons la nomenclature :Ajoutez, si je n’erre pas,Tout un Atelier de sculpture,Avec Règle, Équerre et Compas ;Item, pour clore l’inventaire,Mon cher, en style de notaire,Des astres de l’autre hémisphère ;Item, une Table , un Fourneau,Une Grue, un vilain CorbeauAvec un Renard pour compère,Porté, sans doute, au firmamentSur l’aile du Poisson Volant.Ai-je enfin trouvé mon affaire ?— Du tout. — Ma foi, j’en désespère ;J’y perds, comme on dit, mon latin.Mais si l’astre qui me tourmenteN’était qu’une étoile filanteAu bout du clocher Saint-Sernin .Le tour serait assez malin.N’importe !… Avant de donner suiteA cette recherche insolite,Laissez-moi semoncer un brinLe prêtre, d’un très-grand mérite,Mais sur un point malavisé,Par qui ce ciel fut baptisé.

O vénérable abbé La Caille !Qu’avec regret ici je raille ;Qui le premier, lunette en mains,Observas ces soleils lointains,Précisas, sous l’autre tropique,Leur place, avec tant de labeur,Tant à l’égard de l’équateurQue par rapport à l’écliptique,Pourquoi, dans le ciel antarctique,Enlever ce lourd attirail,Tous tes instruments de travail,En un mot, toute ta boutique,Et non pas Horn et Magellan,Christophe Colomb , bien plus grand,Qui brisa les poteaux d’HerculeEt leur écriteau ridiculePar le fameux nec plus ultra,En bon français : rien au-delà,Et le fier Gama, son émule ?Pourquoi donc oublier encorLe grand géant Adamastor ,Ce gardien du Cap des tempêtes,Qui prédit les plus grands malheursA ces hardis navigateurs,Et dévoua les nobles têtes—A la rage des éléments,De ces chercheurs forts et vaillants,Auprès desquels les argonautesN’étaient que de vrais caboteurs,Moins éprouvés que nos pêcheurs,Et qu’assiégeaient toutes les peursQuand ils perdaient de l’œil les côtes ?Donner à ces astres nouveauxDes noms si glorieux, si beaux,Doter le ciel de pareils hôtes,T’eût valu les remercîmentsDes poètes et des savants.

Puisque avec un plaisir sincèreVous suivez ma digression,Ici permettez-moi de faireUne bonne réflexion :Les voyages autour du monde,Avec octans, cartes et sonde,Nous prouvent, depuis très-longtemps,Que, pour trouver des continents,Des golfes à des mers semblables,Des détroits, des lacs navigables ;Franchir des caps ceints de récifs,Même avec de frêles esquifs ;Louvoyer, dans des groupes d’îles,Aux passes les plus difficiles,Et pour signaler maint îlotQue couvre et découvre le flot,Près du gouvernail, deux boussolesIndiquant à peu près les pôlesEt se mouvant sur un pivot,En tout temps dans leurs habitacles ,Valent bien mieux, pour un vaisseau,Qu’un grand mât rendant des oracles,Comme faisait celui d’Argo.

Je reviens encore à La Caille,Qui n’a pas mis au firmament,Auprès de la Grue, une Caille,Dont nous ririons en ce moment.— Par modestie assurément.Oubliez-vous qu’il était prêtreEt probablement bon chrétien ?Un bon chrétien sait se connaître,N’a point d’orgueil.— Très-bien ! fort bien !Mais plus d’un clerc de son étoffeS’est vanté d’être philosophe ;C’est bien pis que d’être païen !Et ce qui le prouve de reste,C’est qu’au sphéroïde céleste,De tant de figures empreint,Je n’en vois aucune de saint.Quoi ! pas un père de l’Église,Aucun chef de communauté,Aucun bienheureux breveté !Ni Bernard, ni François d’Assise,Ni Dominique,… indignité !Je vois bien au ciel la Baleine,Mais le grand prophète JonasJe cherche en vain, je n’en vois pasLe bout du nez, un bout d’oreille,Et, certes, il est bien constantQue de son gros ventre, ô merveille !Il sortit frais et bien portant ;Mais, ce que l’on croira sans peine,Comme de l’empois tout gluant,Et sentant l’huile de baleineBeaucoup plus que vous et que moi.O la science ! la science !Bacon l’a dit, et je le croi,Se corrompt sans la pure essence,L’élixir exquis de la foi.Un essai, tout à fait uniqueEn ce sens là, quelqu’un le fit,Lorsque Calisto, l’impudique,Prit le nom de Char de David ;Mais ce nom n’est pas en crédit.— Ah, Jules ! je t’ai pris en faute.— Vraiment — Mais oui, deux ou trois fois,Car tu n’as pas mis sur ta noteLa Vierge, l’Autel ni la Croix ;Tu peux bien t’en mordre les doigts.— Mais, mon ami, qu’il t’en souvienne,Longtemps avant l’ère chrétienne,Chez les païens, par conséquent,Tous les signes du zodiaque( La Vierge en est un sûrement )Se nommaient des noms d’à présent.C’est ma réponse à ton attaque.Tu partageras mon avis :Cette vierge sans crucifix,Jeune, fraîche, à joyeuse mine,Et tenant en main des épis,M’a tout l’air d’être Proserpine.Quant à l’Autel , il se peut bienAussi qu’il soit un peu païen.Pour la Croix, ce qui me déroute,C’est qu’à la sidérale voûteJ’en vois resplendir au moins deuxD’un éclat assez radieux.La sainte, est-ce la Boréale ?— C’est bien plutôt la Croix australe.Le voilà, je m’en crois certain,Le signe, qu’en un ciel serein,Quand il luttait contre Maxence,Vit luire le grand Constantin,Et qu’il mit au bout d’une lance ;Cet étincelant labarum,De la foi le palladium,Gage de tant de Te Deum,Chantés par la reconnaissance !— Doucement, Arthur, doucement,Car l’erreur serait capitale.Pour terminer ce différend,Consultons quelque grand savantA connaissance spéciale.Je ne te cache pas, mon cher,Que, dans l’intérêt de ma thèse,Je voudrais fort, ne te déplaise,Qu’on pût tirer la chose au clair ;Oui, vraiment, j’en serais bien aise,Car, si ces constellationsSont décrites par Ptolémée ,Serviteur, tes objectionsS’évanouiront en fumée.

Toutefois, au même degré,Comme on avait lieu de le craindre,Tous les saints n’ont pas à se plaindre :J’en sais un de.très-vénéréDu Portugais et de l’Ibère ;De tout Gitane il est le père,Des Algarves à l’Aragon,Je veux dire le bon patron.Du ciel réel à Compostelle,Fameux par sa riche chapelle,Il vient par un chemin aiséEt soigneusement ratissé,Avec l’outil dont l’astronomeA fait l’astérisme si beauConnu sous le nom du Râteau ,Chemin que le bas peuple nommeDe Saint-Jacques ; l’antiquitéD’un nom fabuleux l’a doté.Mais si sur la céleste sphère,Par une faveur singulière,Le grand saint Jacques voit soit nom,Ce n’est que grâce à son Bâton ,Comme Noé le patriarche,Grâce à la Colombe de l’arche.Cet honneur suffit-il ? Oh, non !

Mais quand des chiens de toute espèce,Que dis-je ! quand tant d’animaux,Quadrupèdes, serpents, oiseauxDont on s’effraie ou qu’on caresse,Qu’on musèle ou qu’on mène en laisse,Vivant dans les airs, sous les eaux,Sur la terre ou bien amphibies,Tant de Corbeaux et tant de Pies,Tant de Glaives et tant de Dards,Tant de Chariots et de Chars,De Lions et de Léopards,Tant de Sceptres et de Couronnes,De Cercles et de Polygones,D’Ateliers et de Chevalets,De Perruques et de Toupets,De fleuves, ruisseaux ou fontaines,De cyprès aigus ou de chênes ;Quand l’Écu de Sobieski,Le Taureau de Poniatowski…( J’allais oublier Deux nuagesEt les Trois rois, non les trois mages. )Mais aussi, quel vaste circuit !Lorsque de Brandebourg l’étoile,Si faible un temps, et, de nos jours,D’un éclat qui s’accroît toujours,Luisent au ciel, sur ce grand voileDont se pare une belle nuit,Des pôles jusqu’au zodiaque ;Saint Roch, moins heureux que saint Jacque,Saint Roch, et pour lui c’est bien dur !N’y voit ni son chien, ni sa gourde,Et je lui crois l’oreille sourde…Je n’en sais rien, mais j’en suis sûr,Pour tous ces grands uranomètres,Navigateurs, docteurs ou prêtres,Lorsque, par la bourrasque atteintsOu délaissés des médecins,Et répugnant au grand voyageOu la Boussole est hors d’usage,Ainsi que le Loch et l’OctansEt la Connaissance des tempsEt la Table des Logarithmes,Ils l’invoquent, avec ferveur,Par des prières de tous rhythmes :On*est sans foi, mais non sans peur.

D’étoiles qu’on nomme primaires,Secondaires ou tertiaires,En voilà bon nombre, je croi,Et je n’ai pas rencontré celleQue je cherche avec tant de zèleJe le laisse à plus fin que moi ;Tant de fatigue m’exaspère !Je veux décharger ma colère…— Sur qui donc ? — Sur La Caille ou toi.— Pourquoi pas sur notre poète ?— Oh ! je lui laverai la têteAvec de l’eau plus ou moins netteEt du savon que Monpelas,A coup sûr, ne débite pas !— A la bonne heure, mais La CailleAvec lui pourquoi partir maille ?Je ne. puis t’en savoir bon gré.— Toujours je lui reprocheraiDe n’avoir pas de noms illustresDu ciel étiqueté les lustres ;Offert à nos regards ravisCeux de,Behring, Hudson, Davis.— Hudson ! ! ! — Oh ! non pas Hudson Lowe,Cette farouche bête fauve,Ce geôlier de Napoléon !Mais le fameux marin Hudson.Tous ces instruments dont on vanteL’admirable précisionEt la puissance amplifiante,Qu’avec tant de dévotionIl mit sur l’autel d’Uranie,Qui les inventa ? le génie.Le génie a pourtant un nom :C’est Tycho-Brahé, c’est Newton,Kepler, Laplace, La Pérouse,C’est Fermât, l’honneur de Toulouse.Je voudrais, un globe à la main,Voir le graveur, non le Burin ;Non pas la Machine électrique,Mais l’inventeur qui la fabrique ;Le Cœur d’un héros malheureux,Non celui d’un roi scandaleux.

— Ce roi scandaleux dont tu parlesEst probablement le roi Charles,Le très-dissolu Charles deux,Et, dans le héros malheureux,Je n’ai pas peine à reconnaîtreUn guerrier du plus beau renom,Qui le fût autant qu’on peut l’être,Le grand proscrit Napoléon.

— Ce Charles deux eût de la chanceBeaucoup plus qu’aucun roi de FranceOu de sa fière nation,Car deux astres portent son nom !Son Cœur est vers le pôle arctique,Et son Chêne au ciel antarctique,En mémoire du chêne-vert,Qui le protégea dans sa fuite,Vaincu qu’il fût à Worcester,Quand, acharnés à sa poursuite,Ses régicides ennemisEurent porté sa tête à prix.

Ce chêne , qu’un beau planisphère,Présent d’un commodore anglaisUn temps prisonnier des français,Montrait au héros solitaire,Couronnant un îlot brumeuxBattu pas les flots orageux(Tel le figure un astronome),Assombrissait le noble front,Dignement serein, du grand homme,Que minait un chagrin profond.Quelques gommiers, au lieu du chêne,Ne dirait-on pas Sainte-Hélène ,Ce rocher inculte et maudit,Où nul oiseau ne fait son nid,Cet excrément de l’atlantique,Désolé par les vents d’Afrique,Où, sous le soleil du tropique,Tout se dessèche et dépérit ?A ce sujet, dans sa mémoire,Il repassait toute l’histoireDu souverain dont il s’agit :Le sort de cet autre proscritÉprouvé par bien des désastres,Que Monk au trône rétablit,Et qu’Halley mit au rang des astres,De ce monarque corrompu,Du roi-soleil le satellite,Qui, se mouvant dans son orbite,A prix d’or, n’eût d’autre vertu,Dans sa voluptueuse vie,Que son goût pour l’astronomie,Quand il le comparaît au sien,Lui prouvait l’immense avantage,Dans un congrès européen,D’un sceptre, échu par héritageEt dont le temps est le gardien,Sur celui d’un grand citoyenÉlu par le public suffrage.Viennent les jours des grands revers,Eût-il fait tête à l’univers !…— Bah ! poursuivre ce parallèleD’un prince obscur et d’un héros,C’est comparer la crécerelleA l’aigle, le roi des oiseaux.Laisse donc là ce triste sire,Qu’il soit encore un astre ou non,Car, dans Lalande, j’ai pu lireQue trente ans après environ,Un astronome de renomLe fit entrer dans le navireQue monta le fameux Jason,Avec son sidéral cortège,Et lui fit perdre ainsi son nom.D’où lui vint un tel privilège ?— Je crois en savoir la raison :Sa constellation du chêne,Halley la fit à Sainte-Hélène,Aux dépens du navire Argo,Dont il déroba, non les voiles,Mais les neuf plus belles étoiles.Ce fut un grand esclandre ! Ergo,La Caille n’avait pas à craindreQue l’illustre Halley vint se plaindre ;Au fait, il ne se plaignit pas.Je m’explique… au moins ici-bas.Il passa de vie à trépas,Fila dans quelque autre planète,D’où, s’il garde ses anciens goûtsEt se souvient encor de nous,Il nous observe à sa lunette.— Oh ! oh dans ces astres errantsIl paraît qu’on vit très-longtemps,— Cela tient à leur atmosphère.— Mais on prétend qu’ils n’en ont pas.— Je puis me tromper ; en tout cas,Pour moi l’enquête est à refaire.

— Tes épisodes sont plaisants ;Mais quoi, toujours du badinage !J’en sais un des plus attachantsPar la grandeur du personnage :L’empereur en serait l’objet ;Il se lie à notre sujetPar Halley, La Caille et leur chêne.Mettons le cap sur Sainte Hélène ;Nous pouvons y mouiller sans peine.Depuis que l’illustre exilé,Après une longue torture,De ce bas monde rappelé,Paya sa dette à la nature,Et que, changés de sépulture,Ses ossements sont aujourd’huiSur les bords riants de la Seine,Dans un tombeau digne de lui,Près de celui du grand Turenne,L’île affreuse de Sainte-Hélène,Sous un gouverneur plus accort,A tout navire ouvre son port,Soit que, fuyant sous sa misaine,La tempête qui se déchaîne,Une galiotte, en pantenne,Espère y trouver son salut,Soit que, privé de victuaille,Et sachant qu’on s’y ravitaille,Un brick, parti de CalicutPour Lisbonne, aux rives du Tage,Y vienne chercher un mouillagePour raffraîchir son équipage,Effrayé d’un cas de scorbut.

— Sous Hudson, quelle différence !Tant qu’y languit notre empereur,Plus malheureux que Philoctète( Laissé dans l’île de Lemnos,Dont il fatiguait les échosPar des cris à fendre la tête),Plus malheureux que Philoctète,Car sa blessure était au cœur,Profonde, incurable, muette,Ce détestable gouverneurY fit dominer la terreur.Si dans le Bowl de punch, du diable ,En battant l’île incessamment,Il fut tombé par accident,Et, sans se fracturer le râble( Je n’en doute pas un moment ),Dans les enfers, le misérable,Par sa malice fort connu,Eût été le très-bien venu.Ce sbire à la face sinistre,Satan l’eût fait premier ministre.Par un banquet ou par un lunch,On n’aurait pas manqué le punchPréparé dans une chaudière,Il eût festoyé le Cerbère,Chargé d’exécuter ses lois ;Et, s’élançant du noir cratère,Un phénoménal feu grégeois,Parfumé de soufre et.de poix,Qu’on aurait pu voir de Madère,De Ténériffe et du Cap vert ,Aurait annoncé le dessertTerminé par la sarabande,Que, pour la cornifère bande,Dans son opéra de Robert,Composa le grand Meyerbeer.

— Plus de croisière en ses parages ;Ses rochers pelés et sauvages,Parsemés de chétifs buissons,De quelques gommiers moribonds.D’un Hudson l’humeur inquièteNe les garnit plus de canons,Démasquant leurs cous noirs et longs,Depuis la base jusqu’au faîte.On ne voit plus sur leurs plateauxTournoyer en l’air la fuméeDes tentes d’un vrai corps d’armée ,Y flotter guidons et drapeaux.Ces braves gens, sur le « qui vive ! »Au moindre bruit, harnais au dos,Et qu’une consigne excessiveLaissait rarement en repos,Pour charmer l’ennui de leurs veilles,Silencieux et tout oreilles,Écoutaient quelque vieux sergent,Qui servit sur le continent,Leur conter la haute vaillanceEt les prodigieux exploitsDe ce fameux faiseur de rois,Aujourd’hui sous leur surveillance ;Et lorsque l’Hector de la France,Pour l’anglais, un autre Annibal,Leur apparaissait à chevalOu dans son modeste équipage,Avec ses compagnons d’exil,Alors, malgré l’Alien-bill,Dût Hudson en crever de rage,Us couraient tous sur son passage,Et leurs saluts respectueux ,Qui le vengeaient de maint outrage,Flattaient le guerrier malheureux.

Sur le mont ardu de Diane,D’où trépide en petits ruisseauxL’eau salutaire et diaphaneDont s’abreuvait notre héros,Et qui, par des conduits nouveaux,Grâce à lui, baigne et désaltèreLe boulingrin et le parterreDe la ferme du vieux Longvood,Où toute ombre faisait défaut,Sur ce pic plus de sémaphorePour voir, dès que poindra l’auroreOu du soleil un vif rayon,Si, dans le champ d’une lunetteDe fort calibre, claire et nette,Blanchit au bord de l’horizonLa voile trigone ou carréeDu plus petit chasse-marée,Et pour en aviser Hudson,A l’âme basse et timorée,Excessives précautions,Se chiffrant par des millions,Dont de lord Bathurst la vengeanceImposait la forte dépensePour la garde d’un seul captif,Victime de sa confiance,Terrassé, vieilli, maladif,Et pour punir en lui la France,Qu’il défendit comme un lion.Reviens donc à Napoléon,Ce cauchemar de l’Angleterre ;Dans ses erreurs rien de vulgaire,Dans ses projets tout est profond,Mais souvent aussi téméraire !Au souvenir de sa misèreLe cœur se trouble et se confond.

— Tu me tiens, l’ami, sous le charmePar ta vive description.J’en essuie, Arthur, une larme.Une noble émulation,Vois-tu, de mon esprit s’empare,Pensant au traitement barbareQu’il subît dans son cabanonEnfumé, bas, étroit, humide,Battu des vents, frêle et sordide ,D’après Las-Caze et Montholon :

Comme sur le Bellérophon …Le Northumberland, veux-je dire,Quand commençait l’affreux martyre,A travers l’immense océan,Comme sur le Northumberland,Vers le milieu de la journée,Sa tête, hélas ! découronnée,Des rayons d’un soleil brûlant,Par une toile goudronnée ,Avait peine à se garantir,Alors on l’entendait gémir,Regretter, sur ces rocs sauvages,Les vergers et les gras herbagesEt les grandioses ombragesDe ses manoirs impériaux,Ruisselants des plus belles eaux :« Un chêne ! criait-il, un chêne !« De la verdure, une fontaine,«« Un peu d’ombrage et de fraîcheur ;« Et sur cette roche malsaine,« Où des rois m’a jeté la haine,« La haine que nourrit la peur,« Je sentirais moins mon malheur« Et le poids si lourd de ma chaîne ! »

Tiens, ne m’en crois pas si tu veux,Je suis sûr que le malheureux,A qui la fortune infidèle(Il avait trop compté sur elle ;Fit perdre, en une seule fois,En lui retirant sa tutelle,Tout le fruit de ses grands exploits,Soumis, dans un îlot sauvage,Au plus infâme espionnage ,Et qui n’eût jamais sous les yeux,Au lieu des beaux sites de France,Que des rochers, la mer immense,Un ciel constamment pluvieux,Dont aucune étoile peut-êtreEn Corse ne l’avait vu naître,Aurait donné tout son trésor,Qu’ai-je dit ! tout son fond de bourse,Quelques milliers de pièces d’or ,Hélas ! sa dernière ressource,Près de sa fin, pour voir encorLe ciel d’Europe… la Grande ourse,Le Dragon que tua Cadmus,Cassiopée, Ophiocus,Pour voir Andromède, Persée,La Lyre, voisine d’Orphée,Plus près d’Hercule, dont les doigtsN’y touchèrent jamais, je crois,Mais qui fila plus de cent fois,Aux genoux de la fière Omphale,Du plus beau lin du^mont Ménale,Toutes ces constellations,Par lui souvent examinéesPour y lire ses destinées ,La veille des grandes journéesQui lui livraient des nations,Par leurs désastres consternées,Heureux et poétiques noms ;En charmants souvenirs féconds,Voir surtout l’étoile Polaire ,Qui fut son symbole naguère,Quand, au plus fort de ses succès,Dans Erfurt, un acteur français,Applaudi d’un royal parterre ,Déclamait les vers dé Voltaire,Exaltant le soldat heureux,Qui fut roi, sans besoin d’aïeux.Que dis-tu de mon hypothèse ?— Qu’elle est plausible… c’est égal,Ce trait d’histoire me fait mal ;J’en suis ému ! ne t’en déplaise,Jules, reviens au jovial.

— Ce sera chose bientôt faite ;« Une bonne comparaison, »Nous dit l’amant de Marinette,Le facétieux Gros-René,« Aux frais appas acoquiné »De l’appétissante soubrette,« Fait mieux sentir une raison, »Et rend une preuve complète.Je suppose qu’un beau matin,En descendant dans ton jardinLaissé la veille ou l’avant-veilleÉmaillé des plus belles fleurs,Fraîches, aux plus riches couleurs,Tu visses la grande corbeilleVeuve de ses plus beaux œillets,Remplacés par des bouquets-faits ;Les plates-bandes tapisséesDe soucis… au lieu de pensées ;Le splendide magnoliaSupplanté par l’accacia ;A la place du laurier-rose,Les lauriers-sauce s’étalant,Et tout le reste à l’avenant ;Choqué de la métamorphose,Tu maudirais certainementLe nécromant, l’enchanteresseQui t’aurait joué ce tour-là.Un dépit comme celui-là,Dans son accablante tristesse,Fut ressenti par l’EmpereurLorsque, par-delà l’équateur,Au tropique du Capricorne,Il ne vit lui sourire au cielQue Xiphéas, le Chat, Rigel ,Le Monokéros ou Licorne,Le Compas de mer, le Toucan,L’Aérostat, le Microscope,Le Loch, le Rat, le Télescope,L’Oiseau-sans-pattes et le Paon,Un tas d’astérismes vulgaires,Dont les dénominations,Que ne connurent point nos pères,Admises sans réflexions,Sur la bouche appellent le rire.

— Jules, je vais te contredirePar quelques observationsQue ton étrange erreur m’inspire.Notre Grand Homme, toujours craint,Couché près d’un volcan éteint,Comme Marius, à Carthage,Sur les débris d’un sarcophage,Qui serait mort sans sourciller,Ainsi que Murât, son beau-frère ,Mais qu’on n’osa pas fusiller,Pensant autrement s’en défaire,Ne voyait plus ou presque plusLe Dragon que tua Cadmus ;Il ne voyait plus, dans sa course,Le train pompeux de la Grande ourse,Ni le Petit char étoilé,De trois maigres bœufs attelé,Et qui ne fait qu’un tour de roue,Comme s’il tournait dans la boue,Pendant que le Grand, mieux conduit,Dans le même temps, en fait huit ;Le Caméléopard, Persée,La sensible Cassiopée,Mère d’Andromède, Céphée…Mais il voyait Antinoüs,L’immortel bouvier ArcturusEt d’Ariane abandonnéeLa couronne jamais fanée,Car le second de ses amants,Bacchus, le conquérant de l’Inde,La lui fit en beaux diamantsAussi gros que des œufs de dinde,Et le rutilant Sirius .S’il perdait l’étoile polaire,Il avait de quoi se refaire :Il put apercevoir encorBérénice , à la tresse d’or,La tête affreuse de MéduseEt Lampétie et Phaétuse,Sœurs de l’imprudent Phaéton,Et le grand chasseur Orion,Sans frein dans sa concupiscence,Qui mérita plus qu’Actéon ,Coupable d’une moindre offense,D’attirer sur lui la vengeanceDe la chaste sœur d’Apollon ;Du Zodiaque tous les signes,Par leur brillant éclat insignes.Avec un peu d’attention,Armé d’une bonne lunette,Au nord et près d’Astérion,De Chara, la belle levrette,Ces chiens favoris d’Orion,Par un temps clair à l’horizon,Il put voir, des pieds à la tête,Le Cygne, au plumage d’argent,Le cygne-dieu, qui se jouantPrès de Léda, sans défiance,Encore dans l’adolescence,Qui le pressait contre son sein,En le caressant de la main,Abusant de son innocence,En obtint deux œufs sans pareils,D’où naquirent, frais et vermeils,Les deux illustres DioscuresEt deux célestes créaturesPlus belles que les plus beaux jours,Mais sans pudeur dans leurs amours,Qui devaient, par leurs adultères( Sources de meurtres et de guerres ),Publiés dans tout l’universPar les légendes et les vers,Étonner les races futuresDe leurs tragiques aventures ;Le fameux centaure Chiron ,Qui, dans les bois du Pélion,En bêtes féroces fertile,Nourrit de moelle de lionEt, pour la terreur d’Ilion,Aguerrit son divin pupille,L’inexorable et fier Achille ;Aldébaran, l’œil du Taureau,Du Taureau, ravisseur perfide,D’Europe, cette enfant timide,Faisant encor tout son bonheurD’un coquillage, d’une fleur,Des caresses de sa chevrette,Qu’à travers les flots mugissantsEt les cétacés bondissants,Il porta dans l’île de Crête,Rapide comme un aviso,Toute en larmes, pâle et défaite,En proie aux plus amers regrets,Et demandant en vain sa mère ;Et le monstrueux Fomalhau,Dont la pure et vive lumièreBalance celle d’Antarès,Attends donc !… il pouvait voir l’Aigle,— L’Aigle ! ! ! — allons, ne fais pas l’espiègle,Tout aussi bien que de Paris ;Fais donc semblant d’être surpris.Je ne parle pas de la Claire,De Régulus et du Dauphin,D’Algénib et du Solitaire ;Faut-il bien se borner enfin.Pourtant ce dauphin m’intéresse,Comme ami de l’humaine espèce.On en dit autant du Lézard,Qui nous garde de la Couleuvre ;En voici deux traits, au hasard,Oh, le dauphin n’est pas la pieuvre !Il fut le sauveur d’Arion,Grand harpiste, aussi bon poète( Qui n’est pas du tout Orion),Submergé par une tempêteEntre Rhode et l’île de Crête.C’est si vrai qu’il en porte encorLe nom d’Arionis Vector.Acclamé dans toute la Grèce,Depuis son nom grandit sans cesse ;Et, dans une autre occasion,Pour avoir, dans les eaux d’Ithaque,Sauvé le jeune Télémaque,Il gagna le prix Montyon.Mais sans pitié pour l’ignorance,Qui s’allie à la suffisance,Ayant, un jour, mis sur son dosUn singe, qu’il prend pour un homme,Dont le bavardage l’assomme,Il le rejette dans les flots,Quand il s’aperçoit que le drôle,Ne pouvant soutenir son rôle,N’était pas un autre Strabon,Et qu’il avait pris tout de bon,Dans son ignorance avérée,Pour un nom d’homme le Pirée.

— « De te fabula narratur. »— Je ne te comprends pas, Arthur.En quoi, mon ami, cette fable,Dis-le moi, m’est-elle applicable ?— C’est que le mot Horn, j’en suis sûr,Que tu me citais tout à l’heure( Et, pour te mettre au pied du mur,J’en veux soutenir la gageure ;Tu le sauras à tes dépens ),Est un nom de ville, et non d’homme,Comme le pensent tant de gens,Et tu prends « Vaugirard pour Rome. »— Tu m’étonnes ! quoi, Magellan,Cook, Behring, Hudson et Melville,Smith, Baffin, Davis Le Vaillant,Franklin, Vancouver, BougainvilleFurent des marins courageux,Dont les heureuses découvertes,Caps, détroits, lacs îles désertes,Ont consacré.les noms fameux,Horn lui seul est un nom de ville.Arthur, si tu n’es généreux,Je passe pour un imbécile.— Tout est entre nous ; sois tranquille.— Qui donc franchit, en premier lieu,Le cap de la Terre-de-Feu ?— C’est Schouten, d’Horn, bourg en Hollande.— Alors l’erreur n’est pas bien grande,Et si pour si peu les dauphins,Ennuyés de leur sot partage,Laissaient noyer des pèlerinsOu ponentais ou levantins,Mis en péril dans un naufrage,Je craindrais fort pour nos savants,Un peu vantards et suffisants,Du conclave archéologique,Coulés à fond dans quelque criqueDe notre golfe du Lion…— Allons toujours un peu caustique !— De ce grand corps les plus fameuxSeraient, je crois, les plus chanceuxDans une passe aussi critique.

Revenant à Napoléon,Heureux, sur la fin de sa vie,La soif des combats assouvie,Tout en cultivant son jardin,Comme cet empereur romainQui déposa sceptre et couronnePour vivre en simple citoyen,Dans sa villa, près de Salone,Dont il prisait les végétauxPlus que la pourpre et les faisceaux,Heureux, sur la fin de sa vie,S’il eût aimé l’astronomie,Et qu’il l’eût pratiquée un peuEn dressant un observatoire,Précisément au même lieuQui d’Halley vit poindre la gloire,Et pas trop loin du cap, parbleuOù le célèbre abbé La Caille( Bien mal inspiré qui le raille ! )Cimenta la sienne. — En effet,Un peu moins vieux, il eût bien fait.— Des empereurs et des califes,Des sultans, des rois, des pontifes,Régnants encore ou détrônés,A cette science adonnés,Lui durent des jours fortunésQu’un grand pouvoir, objet d’envie,Leur avait rarement donnésDans le cours d’une longue vie.Qui s’y consacre tout entierPréfère le myrte au laurier ;Et Charles deux, roi d’Angleterre,Qui la cultiva quelque peu,Ne goûta jamais de la guerre,Tant s’en faut, le terrible jeu.Alphonse dix, roi de Castille…Assez, car de fil en aiguille,Jules César y passerait,Et Charlemagne le suivrait,Peut-être le turc Ulug-Bet .A la file viendraient Sévère,Claude, Adrien, même Tibère,Et trop d’histoire t’ennuirait.Mais, Arthur, comment se défendreDe nommer le grand Alexandre,Qui mit toute l’Asie à sac ;Auquel le cousin Aristote(Un ami de Consin, sans faute ;Celui-là jamais ne radote,Sauf sur l’article du tabac ,Mais cet autre a bien sa marotte )Très-fortement recommandaitD’avoir dans son conseil secretUn ou deux hommes de génie,Appliqués à l’astronomie ;Car l’astronomie, entends-tu,Dispose l’homme à la vertu ;Du vrai, du bien, de la morale,Elle est la base principale,Elle applique, élève l’esprit ;Elle guérit les maux de l’âme ;Sur ceux que son amour enflammeLes préjugés sont sans crédit,Comme enfantés par l’ignorance,Et les passions sans puissance.La plus petite notionDe cette science sublimeAux potentats doit faire un crimeDe leur fiévreuse ambition ;L’orgueil que donnent la naissance,Un grand pouvoir ou l’opulence,Elle le confond pleinement,En fait voir toute la démenceEn nous prouvant notre néant.D’après un ancien astronome,Les yeux ne sont donnés à l’hommeQue pour les fixer sur le ciel,Séjour pompeux de l’Éternel,Et prodige d’horlogerieFait d’un mot, sans aucun effort,Qui jamais d’un point ne varie,Dont jamais des ans la série,Le temps, qui tout rouille ou carie,Ne dérangera le ressort.Presque point d’art qui n’en relève :J’en ai pour bon garant Platon ;Et Pythagore , nous dit-on,Fermait son cours à tout élèveQui ne prouvait pas, avant tout,Qu’il en eût quelque connaissance,Comme fruit-sec notait d’avanceQuiconque, dès l’adolescence,N’en manifestait pas le goût.Il n’est qu’un ouvrier vulgaireDans son art, Arthur, quel qu’il soit,Celui qui ne sait pas la sphèreA peu près sur le bout du doigt.

Tu viens de parler de La Caille,Eh bien, je veux vaille que vaille,Lui dire encore un petit mot,Et je finis tout aussitôt,En donnant au diable l’étoileQue je cherche si vainementDans tous les points du firmament.Aussi bien tout le ciel se voileDe l’horizon jusqu’au zénith.Andromède, un peu délaisséePar son ancien sauveur Persée,Va tristement se mettre au lit.Quant à lui, Dieu sait s’il enrage !Jamais la nuit ne fermant l’œil,Il tourne comme un écureuilQu’un braconnier a mis en cage.Que dis-tu donc entre tes dents ?— Qu’elle n’en a pas pour une heure.Se coucher pour si peu de temps !Cette faculté n’est qu’un leurre.— C’est peut-être un tour de Junon.— De Junon, dis-tu ! — Pourquoi non ?Du souverain des dieux l’épouse,De ses droits conjugaux jalouse,Aurait voulu voir en enferTous les bâtards de Jupiter ;Aussi, jugez de sa colèreQuand cet époux impérieuxEn faisait des héros sur terre,Et dans le ciel des demi-dieux.Eh, n’est-ce pas par la vengeanceDe cette implacable JunonQue la Grande Ourse et son Ourson,Sans sommeil depuis sa naissance,Ont été mis dans l’impuissanceDe plonger au sein de ThétisLeurs membres lassés et roidis !

Vois-tu, l’abbé, ton RecticuleM’a toujours paru ridicule.Quoi ! trois triangles dans les deuxPourquoi pas la demi-douzaine ?Quand c’était bien assez de deuxVa, je te devine sans peine.Un triangle équilatéralFait très-bien vers le pôle austral,Quand l’isocèle et le scalèneRayonnent au ciel boréal.

Puisque de Schiller la penséeÉtait à l’envi repousséeEt son catalogue éconduit ;Que d’un monarque britanniqueLa Harpe , à coup sûr, hérétique,A primé celle de David…( Au bon vieux temps, qu’en eût-on ditDans l’Angleterre catholique ? )Puisqu’on ne voulait point de saints,Je l’ai déjà dit, je persiste,Des noms de savants, de marins,De héros, de grands médecinsAuraient bien mieux orné ta listeQue ceux de tous ces instrumentsDo tout métal, petits ou grands,Qui donnent au ciel antarctiqueL’aspect d’une grande boutiqueD’horloger ou d’opticien,Voire de mécanicien.A cela que répondre ?… rien.

Plus tard, quand eut péri la haine,Qui l’outrage encore aujourd’hui,Le transporté de Sainte-HélèneEt Bertrand, son plus ferme appui,Qu’on vit se river à sa chaînePar le plus beau des dévoûments,Ravis au céleste domaineY brilleraient dans tous les temps,Et leurs étoiles, tutélaires…( Ah, pardon ! quoique bon chrétien,Ici je m’exprime en païen ;N’allons pas gâter nos affaires ! )Et leurs étoiles, tutélairesAux trafiquants, aux matelots,Aux Anglais même, leurs bourreaux,Les arracheraient aux capricesDes vents, des courants et des flots,Des cyclônes épouvantablesEt des carybdes redoutablesPar leurs alternatifs reflux.Ainsi, jadis, sous les auspicesDes jumeaux Castor et Pollux,Entraînés vers quelque cyclade,Les nautonniers de la Hellade,Grâce à ces astres éclatants,Se dérobaient à des brisants,A des bancs de sable perfides,Que de gros nuages livides,A leurs yeux, de brume voilés,Pendant le jour avaient celés.

— Ta sortie est presque éloquente,Jules, et je t’en complimente.Peste, mon cher, quelle chaleur !La Caille t’a porté bonheur.Mais revenons à notre étoile ;Je crains qu’une brume la voile.Je te disais, tu le sais bien,Au début de notre entretien,De rentrer dans notre hémisphèreEn ballon, par mer ou par terre.— En ballon Arthur, en ballon !Je crains le sort de Phaéton.— A tort, car, après son désastreQui le fit choir dans l’ÉridanDe la hauteur du firmament,Phœbus, son père, en fit un astreQue j’aperçois en ce moment.— Que n’ai-je une. aussi bonne vue !— Eh, va-t-en donc, maudite nue !Au bout de mon doigt la voilà !Un peu plus haut que Capella…C’est le nom latin de la Chèvre.— Je la croyais plus près du Lièvre.— Non, le Lièvre est près du Grand ChienEt paraît s’y trouver très-bien.Toujours à la même distance,Là-haut, ces nombreux animauxVivent dans un parfait repos,Avec la même confianceQue quand, balancés sur les eaux,Dans l’arche qui fut leur refuge,Ils étaient témoins du déluge.Que craindre en un Aérostat,Un aérostat à nacelle,Que tu ferais sur le modèleDe celui que, tout près du Chat,A l’abri de la dent du Rat,Pour qu’il n’en put rompre une maille,Herschell ou Bayer ou La Caille,A mis au ciel. Bonne trouvaille !— Soit, mais quand je me brûlerai…— Eh bien je t’en avertirai.— Où donc est l’Étoile piteuse !Dans quel quinquet brilles-tu là,Astre mal né, piètre stella,Si tu n’es une nébuleuse.Suivez l’énumération :Elle n’est pas dans Procyon,Ce roquet qui toujours aboie,Ni sur une patte de l’Oie,Sur le collier d’Astérion…— Mon pauvre ami, non, trois fois non !— Ni sur l’oreille d’un des Anes,Que des astronomes profanesFigurèrent au firmament,Pour avoir, pendant la bataille,Terrifié par leur braiementCes fiers mortels d’immense taille,Appelés Géants ou Titans,Quand de la terre ces enfantsFirent à Jupiter la guerre,Sans redouter de son tonnerreLes traits certains et foudroyants.Elle n’est pas dans la Pléiade,Ni dans sa sœur la triste Hyade,Ni dans l’œil du Cheval-aîlé,Qu’Apollon n’a jamais sellé ,Ni sur l’épaule de Céphée,Au nombril de Cassiopée …Ornerait-elle le bandeauDe Bérénice ou Calisto ?Tenez, j’en ai le vertigoEt dans les yeux plus de chandellesQu’on n’en allumait à Sion,Les jours de fêtes solennelles,Dans le temple de SalomonVous m’avez dit, pouffant de rire,Qu’elle n’était pas dans la Lyre.— Je riais, car vous vous brûliez.— Ah maraud, vous dissimuliez,Et, grâce à cette réticence,Traversant l’océan sans fin,J’allais, le télescope en main,Jusqu’au cap de Bonne-Espérance,Et puis je rebroussais chemin.Je me brûlais, donc je me brûle !Où donc s’égarait mon esprit !Je me fouetterais de dépit,Tant je me trouve ridicule !La Lyre est à côté d’Hercule.Hercule est le prénom de choixDe notre poète gaulois !Par saint Hercule ou sainte Ursule !Comme si j’en voyais la bulle,Tout est dit, son étoile est là ;Et sa lettre, très-minuscule ,Ne peut être qu’un oméga !— Ce pourrait bien être un béta.— Vous êtes trop méchant, cher Jule !

Octobre 1866.

1310 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Une Nouvelle Étoile télescopique, Paris - Narbonne, MICHEL LEVY, LIBRAIRE - CAILLARD, LIBRAIRE, 1867· numérisation europeana.eu· Sources