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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies, 1845‑1858· Idéal

Basine

CHRONIQUE MÉROVINGIENNE

Prosper Blanchemain· strophes variées, alexandrins surtout, 116 vers

A François Coppée.

Gloire au fier Hildéric !‖ gloire au Roi chevelu !Son cœur est magnanime‖ et son œil est superbe.Un seul de ses regards‖ est un ordre absoluQui fait courber les fronts dans l’herbe.

« Il est jeune, il est beau.‖ Partout il est vainqueur :Soit quand il faut aimer,‖ soit quand il faut combattre.Les vierges devant lui‖ sentent leur jeune cœurPalpiter sous leur sein d’albâtre.

« La plus lourde francisque‖ est légère à son bras ;Du cheval le plus fort‖ il fait plier la croupe ;Et lorsque l’échanson‖ a versé l’hypocras,Il vide la plus large coupe.

« Qui pourrait l’ébranler‖ renverserait un roc.Il est puissant. Malheur‖ à ceux dont il se venge !D’un seul coup de son poing‖ il assomme un auroch,Et dans un seul jour il le mange.

« Qui donc impunément‖ troublerait son sommeil :Quel destin plus puissant‖ fut filé par les Nornes ?La splendeur de sa gloire‖ est semblable au soleil :Elle est sans rivale et sans bornes ! »

Ainsi chantait le Barde,‖ et, debout sur le seuil,Du Monarque Barbare‖ attendait un coup d’œil.C’était un beau vieillard‖ d’une race hautaine,Car ses aïeux avaient‖ cueilli le gui du chêne ;Mais le temps n’était plus‖ où les bardes gauloisCommandaient aux rois même,‖ et leur chantaient des lois.

Hildéric, le roi Franc,‖ déployait un grand faste.La salle du festin‖ était splendide et vaste.Aux murs blanchis pendaient‖ les armes des RomainsQu’il avait à la guerre‖ égorgés de ses mains.Jusque vers le plafond‖ aux poutres ciseléesS’élevait la vapeur‖ des chairs amoncelées.Les Comtes et les Ducs‖ de tous les alentoursSe pressaient à la table.‖ On eût dit des vautours.Leurs moustaches brillaient‖ de graisse ruisselantes ;Ils plongeaient leurs bras nus‖ dans les viandes sanglantesEt, pour les découper‖ se servant du poignard,Us ébréchaient les plats‖ ciselés avec art.Des vases lacrymaux,‖ des patères antiques,Des calices ravis‖ aux saintes basiliques,Jusqu’à des crânes blancs,‖ trophée horrible à voir,Se vidaient, s’emplissaient‖ de bière et de vin noir.C’étaient des chants, des cris,‖ un bruit épouvantable.Hildéric les avait‖ réunis à sa tablePour célébrer sa noce.‖ Il avait fait le choixD’une fille qu’il vit‖ un jour au coin d’un boisA grands coups de cognée‖ attaquant un grand chêne.L’écho retentissait‖ dans la roche prochaine ;La vierge roidissait‖ ses bras aux nerfs d’acier,Et le Monarque Franc,‖ penché sur son coursier,Admirant sa vigueur,‖ lui cria, « Sur mon âme !Vassale, de ton roi‖ tu vas être la femme ! »Il avait fait ainsi.Grand, fier et jeune encor,Le Monarque portait‖ un diadème d’or ;Ses cheveux roux flottaient‖ sur ses larges épaules ;Sur son manteau de pourpre‖ une fille des GaulesAvait fait courir l’or‖ en élégant dessin ;Un riche baudrier‖ suspendait à son seinLe glaive d’un César.D’un geste, à l’assistance,Pendant le chant du Barde,‖ il imposa silence.Quand le vieillard eut dit :Mon père, approche-toi.Chante pour l’avenir,‖ et parle-lui de moi.Qui saura dans mille ans‖ mes gestes et ma gloire,Si les vers inspirés‖ n’en gardent la mémoire ?Tu sembles malheureux ;‖ moi, j’ai connu l’exil,Mais viens t’asseoir ici‖ sans craindre aucun péril.Car j’ai si bien, depuis,‖ rétabli mon empire,Que lorsque j’ai parlé,‖ nul n’oserait rien dire.Ennemis ou sujets,‖ tous connaissent mon bras.Viens ! tu verras ma force‖ et tu me chanteras.Chante aussi ma compagne ;‖ elle est jeune, elle est belle ;Elle me donnera‖ des enfants beaux comme elleEt vaillants comme moi,‖ des enfants au cœur fortQui porteront au loin‖ le ravage et la mort ! »Le Barde s’avança‖ traversant l’assemblée.A ses côtés marchait‖ une femme voilée.

Par le tissu flottant‖ ses traits étaient couverts,Mais son ardent regard‖ rayonnait au travers.Des bagues, des anneaux‖ brillaient à ses mains blanches ;Une ceinture d’or‖ retenait sur ses hanchesSa robe aux plis d’azur ;‖ et ses beaux cheveux blonds,Avec de l’or tressés,‖ pendaient sur ses talons.A sa taille, à sa marche‖ auguste et souveraine,L’assemblée en suspens‖ devinait une reine.Hildéric se leva‖ d’étonnement saisi,Puis, chassant tout soupçon :‖ « Sois bienvenue ici,Dit-il, qui que tu sois, ô femme ! »L’étrangèreN’attendait que ce mot,‖ et d’une main légèreJetant son voile, aux yeux‖ du peuple transportéApparut dans sa grâce‖ et dans sa majesté.Les Leudes, éblouis‖ de sa beauté divine,Se taisaient ; mais le Roi :‖ « C’est donc bien toi, Basine !Mon hôte habite-t-il‖ la sombre Walhalla ?Ton époux est-il mort,‖ puisqu’ici te voilà ? »— « Ton hôte vit encor ;‖ mais il n’est plus mon maître :Le plus grand, le plus brave‖ est seul digne de l’être.J’ai quitté pour le Rhin‖ les rives du Weser ;Si j’eusse connu, même‖ aux pays d’outre-mer,Un chef plus valeureux,‖ un roi de plus grande âme,J’eusse été le chercher‖ pour devenir sa femme.Hildéric, fais-moi place‖ en ton trône brillant ;Car je suis la plus belle,‖ et toi le plus vaillant ! »— « Tu me plais, dit le Roi.‖ J’aime mieux ton audaceQue tous ces yeux baissés‖ quand mon regard menace.Voyez cette vassale !‖ elle a subi l’affrontSans qu’un éclair de haine‖ ait brillé sous son front.Jeune fille, va-t’en !‖ Mais toi, femme énergique,Viens ! tu m’appartiendras,‖ selon la loi Salique,Par le prix du sol d’or‖ et du denier d’argent, »

Il naquit d’eux un fils‖ beau, brave, intelligent ;Ce tut Chlodwig le Grand,‖ qui régna trente annéesEt conquit le pays‖ du Rhin aux Pyrénées.

Longefont, décembre 1869.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
5[abab] 46[aa]
Mètre
Alexandrins surtout (111 de 12, 5 de 8)· profil 8, 6+6
Mots à la rime
a chevelu / absolu masculine, classiqueb superbe / l’herbe féminine, classiquea vainqueur / cœur masculine, classiqueb combattre / d’albâtre féminine, classiquea bras / l’hypocras masculine, classiqueb croupe / coupe féminine, classiquea roc / auroch masculine, classiqueb venge / mange féminine, classiquea sommeil / soleil masculine, classiqueb Nornes / bornes féminine, classiquea seuil / d’œil masculine, classiquea hautaine / chêne féminine, classiquea gaulois / lois masculine, classiquea faste / vaste féminine, classiquea Romains / mains masculine, classiquea ciselées / amoncelées féminine, classiquea alentours / vautours masculine, classiquea ruisselantes / sanglantes féminine, classiquea poignard / art masculine, classiquea antiques / basiliques féminine, classiquea voir / noir masculine, classiquea épouvantable / table féminine, classiquea choix / bois masculine, classiquea chêne / prochaine féminine, classiquea d’acier / coursier masculine, classiquea âme / femme féminine, classiquea ainsi / encor / d’or masculine, classiquea épaules / Gaules féminine, classiquea dessin / sein masculine, classiquea César / l’assistance / silence féminine, classiquea dit / approche-toi / moi masculine, classiquea gloire / mémoire féminine, classiquea l’exil / péril masculine, classiquea empire / dire féminine, classiquea bras / chanteras masculine, classiquea belle / elle féminine, classiquea fort / mort masculine, classiquea l’assemblée / voilée féminine, classiquea couverts / travers masculine, classiquea blanches / hanches féminine, classiquea blonds / talons masculine, classiquea souveraine / reine féminine, classiquea saisi / ici masculine, classiquea femme / L’étrangère / légère féminine, classiquea transporté / majesté masculine, classiquea divine / Basine féminine, classiquea Walhalla / voilà masculine, classiquea maître / l’être féminine, classiquea Weser / d’outre-mer masculine, classiquea brillant / vaillant masculine, classiquea audace / menace féminine, classiquea l’affront / front masculine, classiquea énergique / Salique féminine, classiquea d’argent / intelligent masculine, classiquea années / Pyrénées féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

116 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Prosper Blanchemain, Paris, LIBRAIRIE ANCIENNE ET MODERNE - ÉDOUARD ROUVEYRE, 1880· numérisation archive.org· Sources