Poésies, 1845‑1858· Idéal
Historiette du temps passé
A Octave Uçanne.
Tallemant des Réaux‖ est un conteur parfait ;Son style a du piquant,‖ de la force, du trait ;Il ne farde jamais‖ la pensée, et sa proseNomme sans marchander‖ par son nom chaque chose.Mais ce que j’aime en lui,‖ bien que leste et moqueur,C’est qu’il ne raille pas‖ les sentiments du cœur.Je veux en rapporter‖ une histoire charmante :
« Un Monsieur de Givry‖ naguère eut pour amanteUne dame de qui‖ le nom me fut caché.A la dame il était‖ vivement attaché,Et comme il voyait bien‖ qu’elle l’aimait de même,Il en voulait avoir‖ une faveur suprême.« — Si vous saviez, dit-elle,‖ en quel malheur je suis,« Mon ami, vous auriez‖ pitié de mes ennuis.« A vous perdre jamais‖ je ne puis me résoudre,« Et je sens qu’en mon cœur‖ je ne pourrais m’absoudre« De vous avoir cédé‖ selon votre désir,« Je vous aime et je meurs‖ de cruel déplaisir. »Le cavalier connut,‖ à sa figure éteinte,A ses pleurs, que ces mots‖ n’étaient pas une feinte.Encor qu’il fût certain‖ qu’il n’avait qu’à vouloirEt qu’à persévérer‖ un temps pour tout avoir,Il en fut si touché‖ qu’il lui dit : « — Je vous aime,« Madame ; mais je prends‖ à témoin le ciel même« Que je n’en dirai mot,‖ content de la douceur« De pouvoir vous chérir‖ comme on fait une sœur. »
Une chose avant tout‖ me charme dans ces lignes ;Ce sont des sentiments‖ si chastes et si dignes,Dans un siècle souvent‖ décrié pour les mœurs.Aurions-nous aujourd’hui de plus pures humeurs.Non sans doute, et je crois‖ que nos Don Juan modernesTraiteraient ce récit‖ de sottes balivernes.Des Réaux cependant‖ n’est pas collet-monté ;Il ne nous mâche rien,‖ parle avec crudité :Il admire la chose‖ et la trouve fort belle.Mais nos galants du jour‖ sont d’une autre cervelle ;L’amour n’est rien pour eux‖ qu’une course au clocher,Un but qu’à travers champs‖ il faut aller chercher,Au galop, en sautant‖ des ruisseaux et des haies.Ils sont peu soucieux‖ des affections vraies ;Ils n’admettent qu’un point :‖ distancer les rivaux ;Et les femmes, pour eux,‖ sont moins que les chevaux.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 21((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 3 distiques
- Mots à la rime
- a parfait / trait masculine, classiqueb prose / chose féminine, classiquea moqueur / cœur masculine, classiqueb charmante / amante féminine, classiquea caché / attaché masculine, classiqueb même / suprême féminine, classiquea suis / ennuis masculine, classiqueb résoudre / m’absoudre féminine, classiquea désir / déplaisir masculine, classiqueb éteinte / feinte féminine, classiquea vouloir / avoir masculine, classiqueb aime / même féminine, classiquea douceur / sœur masculine, classiqueb lignes / dignes féminine, classiquea mœurs / humeurs masculine, classiqueb modernes / balivernes féminine, classiquea collet-monté / crudité masculine, classiqueb belle / cervelle féminine, classiquea clocher / chercher masculine, classiqueb haies / vraies féminine, classiquea rivaux / chevaux masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
42 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Prosper Blanchemain, Paris, LIBRAIRIE ANCIENNE ET MODERNE - ÉDOUARD ROUVEYRE, 1880· numérisation archive.org· Sources