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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies, 1845‑1858· Poèmes et poésies

L’enfant perdu

Prosper Blanchemain· distiques, alexandrins, 130 vers

Montigny, près Rouen, août 1846.

Enfants, petits enfants,‖ n’allez pas dans les bois.De celui qui s’y perd‖ on n’entend plus la voix ;Il ne reverra plus‖ ni sa chère demeure,Ni les jeux qu’il aimait,‖ ni sa mère qui pleure,Et qui l’appelle en vain‖ dans les sentiers fleuris.Le vent de la forêt‖ emportera ses cris !

Là-bas, pareil au nid‖ caché sous le feuillage,Il est un toit de chaume‖ écarté du village,Par les bois entouré,‖ seul et silencieux.C’était là que vivaient,‖ loin du bruit et des yeux,Une veuve et son fils,‖ grandi sous la feuillée,Un lutin de six ans‖ à la mine éveillée,Grand dénicheur d’oiseaux,‖ chasseur de papillons,Plus qu’un roi dans sa pourpre‖ heureux dans ses haillons.Sous le modeste abri‖ de leur vie inconnue,De la ville voisine‖ une femme est venue,Une mère, amenant‖ peut-être pour mourir,Sa fille qui souffrait‖ sans espoir de guérir.Un fils l’accompagnait,‖ ange plus frais, plus roseQue la fleur d’églantier‖ sur les buissons éclose,De sa mère l’espoir‖ et la félicité,Et qui trois fois encor‖ n’avait pas vu l’été.

Belle enfance ! âge heureux‖ où l’âme pure et franche,Comme un lis au soleil,‖ tout en parfum s’épanche,Où le cœur sans détour‖ s’ouvrant à l’amitié,Ne sait ni recevoir‖ ni donner à moitié…Le jeune villageois,‖ dans son étroit domaine,Accueille avec transport,‖ avec orgueil promèneL’enfant de la cité,‖ pour qui tout est nouveau.A lui le plus beau sable‖ et le fruit le plus beau,Les fleurs, les papillons ;‖ à lui mille autres chosesQu’embellissent ses doigts‖ si petits et si roses.Il faut tout voir, tout prendre.‖ — Allez, beaux étourdis,Jouissez d’être heureux‖ dans votre paradis,Sans chercher au dehors‖ de brillantes chimères ;Allez ; mais suivez bien‖ les avis de vos mères !Dieu versa, dans ces cœurs‖ qui vous ont mis au jour,Sa plus sainte prudence‖ et son plus pur amour.Si vos mères ont dit‖ que vous restiez près d’elles,Ne croyez pas qu’au loin‖ les routes soient plus belles,Ne quittez pas l’enclos !‖ — Mais l’oiseau fugitifAu travers de la haie‖ a pris un vol furtif ;Il faut trouver son nid‖ dans sa verte retraite.Plus loin, un papillon‖ de fleur en fleur s’arrête :On court, on le poursuit‖ sous le soleil brûlant.Le faible enfant bientôt‖ marche d’un pas plus lent,Il s’attarde aux genêts‖ dont la fleur d’or embaume,Aux taillis d’où la fraise‖ exhale un doux arôme :Et déjà le soleil,‖ sous l’ombrage plus noir,Versait obliquement‖ ces longs rayons du soirOù d’insectes dorés‖ un flot poudreux s’agite.

Le jeune villageois,‖ qui cheminait plus vite,S’aperçoit tout à coup‖ que l’enfant l’a quitté.Il s’arrête, il appelle !‖… A son cri répétéRien ne répond au loin‖ que l’écho solitaire.Il va, tant qu’un rayon‖ luit encor sur la terre,Cherchant son compagnon‖ par sa faute égaré.La nuit se fait obscure,‖ et seul, désespéré,Il gagne en sanglotant‖ la maison paternelle.Mais il n’ose y porter‖ la terrible nouvelle ;Il attend avec crainte,‖ et blotti dans un coin,Qu’une inquiète voix‖ le rappelle de loin.Enfin il se décide‖ à quitter sa cachette.« Qu’as-tu fait de mon fils ?‖ » L’enfant baisse la tête,Il se tait ; mais pour lui‖ ses yeux ont répondu.La mère a tout compris :‖ son enfant est perdu.Perdu ! qui comprendra‖ le terrible martyreDe ce cœur que l’angoisse‖ en deux moitiés déchire ?Que faire ? demeurer,‖ ou courir dans les bois ?Lequel choisir ? comment‖ s’immolera la foisA ces deux désespoirs‖ qui partagent son être :Sa fille qui se meurt‖ et son fils mort peut-être ?L’anxiété l’emporte,‖ et, pale, l’œil hagard,En appelant son fils‖ elle court au hasard.Le jour la retrouva‖ livrée à l’affreux doute,Redemandant son fils‖ au passant sur la route,A la ferme isolée,‖ au village, en tout lieu…Personne ne l’a vu,‖ personne… excepté Dieu.Seul un vieux bûcheron,‖ au milieu du bois sombre,A, dit-il, entendu‖ des cris plaintifs dans l’ombre.Tous les gens du hameau‖ consommèrent ce jourA courir la forêt‖ et les bois d’alentour.Bien longtemps les crieurs,‖ dans la ville voisine,Firent tinter leur cloche‖ à la voix argentine,Et retentir partout‖ ce cri désespéré :« Ramenez à sa mère‖ un enfant égaré ! »

La nuit vient de nouveau,‖ nuit sombre, nuit d’orage :Ainsi qu’un linceul noir,‖ un ténébreux nuageS’étend sur la forêt ;‖ la foudre gronde et luit :Le tonnerre est tombé‖ six fois dans cette nuit !Chacun sans espérance‖ a gagné sa chaumière :La mère espère encore,‖ elle court, la dernière,Sous ces flots pluvieux‖ dont rien ne la défend ;Elle tremble, elle a peur…‖ oui, peur… pour son enfant !L’éclair guide ses pas,‖ et sa voix plus perçanteVibre dans la forêt‖ sous le vent mugissante…Et rien !… L’aube apparaît.‖ Dans son dédain cruel,La terre en s’éveillant‖ sourit aux feux du ciel ;La forêt tout humide‖ en est plus belle encore,Et l’hymne des oiseaux‖ a salué l’aurore.Pauvre mère ! elle va,‖ tombant à chaque pas ;Mais elle se relève‖ et ne s’arrête pas.En la voyant errer‖ sans but et sans parole,

Le passant matinal‖ dit tout bas : « Elle est folle ! »Le délire, en effet,‖ de sa force vainqueur,A tout espoir brisé‖ succédait en son cœur…Grand Dieu ! là, sur le bord‖ de la mare fangeuse,Où s’amassent les eaux‖ de la nuit orageuse,C’est un soulier d’enfant,‖ c’est le sien !… Il est là !N’a-t-elle pas cru voir,‖ sous l’onde qui s’enfla,Sa tête s’élever‖ convulsive, inondée ?Mais non ; de chaque bord‖ l’onde est longtemps sondée,Rien n’est trouvé… Son fils‖ n’est pas mort sous les eaux.Elle se lève, elle erre‖ à travers les roseaux :La ronce la déchire,‖ elle marche, intrépide ;Qu’importe la douleur !‖ Dieu lui-même la guide.Que voit-elle là-bas ?‖ un lambeau suspendu…Et là… sous un buisson…‖ c’est lui, l’enfant perdu !

Dieu ! qu’il avait pâli,‖ ce beau visage d’ange !Sur l’herbe évanoui,‖ sanglant, souillé de fange,Mort peut-être, il gisait.‖ — D’un bond précipitéJusqu’au lit de sa sœur‖ la mère l’a porté,Et la sœur, pâlissant‖ de joie et d’espérance,A tout à coup senti‖ décroître sa souffrance.Mais son frère doit-il survivre à ses douleurs ?…Lorsque l’orage a fui,‖ Dieu prend pitié des fleurs.Ses yeux, encor gonflés‖ par son angoisse amère,Ses yeux se sont ouverts‖ pour sourire à sa mère…Et la mère inondait‖ de ses larmes d’amourSes deux enfants que Dieu‖ lui rendait en un jour.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
65((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
7 distiques
Mots à la rime
a bois / voix masculine, classiqueb demeure / pleure féminine, classiquea fleuris / cris masculine, classiqueb feuillage / village féminine, classiquea silencieux / yeux masculine, classiqueb feuillée / éveillée féminine, classiquea papillons / haillons masculine, classiqueb inconnue / venue féminine, classiquea mourir / guérir masculine, classiqueb rose / éclose féminine, classiquea félicité / l’été masculine, classiqueb franche / s’épanche féminine, classiquea l’amitié / moitié masculine, classiqueb domaine / promène féminine, classiquea nouveau / beau masculine, classiqueb choses / roses féminine, classiquea étourdis / paradis masculine, classiqueb chimères / mères féminine, classiquea jour / amour masculine, classiqueb d’elles / belles féminine, classiquea fugitif / furtif masculine, classiqueb retraite / s’arrête féminine, classiquea brûlant / lent masculine, classiqueb embaume / arôme féminine, classiquea noir / soir masculine, classiqueb s’agite / vite féminine, classiquea quitté / répété masculine, classiqueb solitaire / terre féminine, classiquea égaré / désespéré masculine, classiqueb paternelle / nouvelle féminine, classiquea coin / loin masculine, classiqueb cachette / tête féminine, classiquea répondu / perdu masculine, classiqueb martyre / déchire féminine, classiquea bois / fois masculine, classiqueb être / peut-être féminine, classiquea hagard / hasard masculine, classiqueb doute / route féminine, classiquea lieu / Dieu masculine, classiqueb sombre / l’ombre féminine, classiquea jour / d’alentour masculine, classiqueb voisine / argentine féminine, classiquea désespéré / égaré masculine, classiqueb d’orage / nuage féminine, classiquea luit / nuit masculine, classiqueb chaumière / dernière féminine, classiquea défend / enfant masculine, classiqueb perçante / mugissante féminine, classiquea cruel / ciel masculine, classiqueb encore / l’aurore féminine, classiquea pas masculine, classiqueb parole / folle féminine, classiquea vainqueur / cœur masculine, classiqueb fangeuse / orageuse féminine, classiquea là / s’enfla masculine, classiqueb inondée / sondée féminine, classiquea eaux / roseaux masculine, classiqueb intrépide / guide féminine, classiquea suspendu / perdu masculine, classiqueb d’ange / fange féminine, classiquea précipité / porté masculine, classiqueb d’espérance / souffrance féminine, classiquea douleurs / fleurs masculine, non classiqueb amère / mère féminine, classiquea d’amour / jour masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

130 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Prosper Blanchemain, Paris, LIBRAIRIE ANCIENNE ET MODERNE - ÉDOUARD ROUVEYRE, 1880· numérisation archive.org· Sources