Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies, 1845‑1858· Poèmes et poésies

L’incendie en mer

Prosper Blanchemain· 15 sizains, octosyllabes, 90 vers

A S. A. R. le prince de Joinville.

Vogue, navire aux larges voiles,Entre le ciel brillant d’étoilesEt la mer, abîme béant,Sous ta mâture à triple tète,Pourrais-tu craindre la tempête,Toi, monarque de l’Océan ?

Vogue à travers la nuit limpide !Mais que vois-je ? Un éclair rapideS’est élancé de ton flanc noir ;Un bruit sourd gronde en ta carène,Et la voix de ton capitaineJette un long cri de désespoir.

« De l’eau ! de l’eau ! c’est l’incendie !…Réveillez la foule engourdieDes matelots dans l’entre-pont ! »Partout le cri fatal résonne.Le feu que la cale emprisonne,Écho sinistre, lui répond.

Partout on s’empresse, on s’élance ;De la pompe qui se balanceL’eau jaillit et coule à longs flots ;Mais la flamme grandit plus vite,Et déjà le pont qui crépiteBrûle les pieds des matelots.

Il s’élève, l’hôte implacable,Dans les mâts, sur le moindre câble ;Et, comme un linceul agité,Se déroule le flot avide :Et la lueur s’étend, livide,Sur l’effrayante immensité.

Plus d’espoir ! les marins s’embrassentLes bras douloureux s’entrelacentDans un long et funèbre adieu.Les pleurs confus et la prièreMontent, espérance dernière,Jusqu’au trône éternel de Dieu.

Nous entend-il, le divin Maître ?Oui ! vers lui notre voix pénètre.La mer envahit notre bord ;Le feu redouble sa furie ;Mais soudain une voix s’écrie :« Une voile ! une voile ! au nord ! »

Salut à toi, brick intrépide !C’est un jeune homme qui te guide,C’est un jeune homme aux noirs cheveux.Il te conduit d’une main forte ;Le vent rapide qui l’apporteEst moins rapide que ses vœux !

Il vient, béni par deux cents âmes :Sur le vaisseau rongé de flammes,Le premier élancé, c’est lui.A ceux que la force abandonne,Aux blessés, aux mourants, il donneL’espoir, le courage et l’appui.

L’œil éclatant, l’âme hardie,Il est debout dans l’incendieTant qu’il reste un être en danger ;Puis, le dernier, pensif et sombre,Il quitte le vaisseau qui sombreEt que la mer va submerger.

Alors sa voix plaint et console ;Il a pour tous une parole,Pour tous un serrement de main ;Et puis, retournant en arrière,Sur une plage hospitalièreLes pose… et reprend son chemin.

— « Avant de nous fuir, ô jeune homme,Dis-nous de quel nom l’on te nomme ;Et les matelots affligésImploreront le Dieu suprême,Afin qu’il te protège et t’aime,Toi qu’il envoie aux naufragés.

« Combien aux bords qui t’ont vu naîtreOn doit aimer à te connaître !Béni pour le bien que tu fis,Tu dois n’avoir pas d’heure amère.Qu’heureuse doit être ta mèreD’avoir mis au monde un tel fils !

« Ceux que tu sauvas dans ta routeNe sont pas les premiers sans douteQue tu rends à leur cher pays.Est-il un plus cruel partageQue de mourir loin du rivageOù sont morts ceux qu’on a chéris ? »

Le jeune homme, sans leur rien dire,Tristement se prit à sourire,Puis s’éloigna comme à regret.Quand son vaisseau tourna la proue,Des pleurs, dit-on, mouillaient sa joue ;Mais il emporta son secret.

1848.

Versification

Forme
15 sizains (sizains)
Rimes
15(aabccb)
Mètre
Octosyllabes
Strophes
15 sizains
Mots à la rime
a voiles / d’étoiles féminine, classiqueb béant / l’Océan masculine, non classiquec tète / tempête féminine, classiquea limpide / rapide féminine, classiqueb noir / désespoir masculine, classiquec carène / capitaine féminine, classiquea l’incendie / engourdie féminine, classiqueb l’entre-pont / répond masculine, classiquec résonne / emprisonne féminine, classiquea s’élance / balance féminine, classiqueb flots / matelots masculine, classiquec vite / crépite féminine, classiquea implacable / câble féminine, classiqueb agité / immensité masculine, classiquec avide / livide féminine, classiquea s’embrassent / s’entrelacent féminine, classiqueb adieu / Dieu masculine, classiquec prière / dernière féminine, classiquea Maître / pénètre féminine, classiqueb bord / nord masculine, classiquec furie / s’écrie féminine, classiquea intrépide / guide féminine, classiqueb cheveux / vœux masculine, classiquec forte / l’apporte féminine, classiquea âmes / flammes féminine, classiqueb lui / l’appui masculine, classiquec abandonne / donne féminine, classiquea hardie / l’incendie féminine, classiqueb danger / submerger masculine, classiquec sombre féminine, classiquea console / parole féminine, classiqueb main / chemin masculine, classiquec arrière / hospitalière féminine, classiquea homme / nomme féminine, classiqueb affligés / naufragés masculine, classiquec suprême / t’aime féminine, classiquea naître / connaître féminine, classiqueb fis / fils masculine, classiquec amère / mère féminine, classiquea route / doute féminine, classiqueb pays / chéris masculine, classiquec partage / rivage féminine, classiquea dire / sourire féminine, classiqueb regret / secret masculine, classiquec proue / joue féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

90 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Prosper Blanchemain, Paris, LIBRAIRIE ANCIENNE ET MODERNE - ÉDOUARD ROUVEYRE, 1880· numérisation archive.org· Sources