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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies, 1845‑1858· Poèmes et poésies

Les deux fantômes

Prosper Blanchemain· strophes variées, alexandrins et octosyllabes, 135 vers

A Madame Amable Tastu.

O nuit ! quel œil humain‖ peut lire dans ton ombre ?Quelle voix nous dira‖ ce qui s’agite aux cieux,Quand la terre est tranquille‖ et que, sur l’azur sombre,Les astres, dont Dieu seul‖ sait l’éclat et le nombre,Roulent froids et silencieux ?

O nuit ! J’ai vu passer‖ deux fantômes célèbres ;Ils rasaient dans leur vol‖ les dômes de Paris ;La ville se berçait‖ dans la paix des ténèbres ;Seuls, au sommet des tours,‖ quelques oiseaux funèbresTournoyaient en poussant des cris.

Tous les deux ils quittaient‖ la tombe inexorable ;Tous les deux ils venaient‖ du tropique enflammé ;L’un des bords où mugit‖ un océan de sable,L’autre d’un roc désert,‖ où le flot implacableGarde son sépulcre enfermé.

Chacun d’eux à son tour‖ fut puissant par la guerre ;Vivants, le monde à peine‖ a pu les contenir ;Morts, ils n’ont rencontré‖ qu’une insensible pierre,Où le temps ronge en paix‖ leurs noms et leur poussière,Où les vents seuls viennent gémir.

Leurs fantômes souvent‖ de leurs urnes s’élancent,Sur ce monde oublieux‖ qui ne les connaît plus,Par la foudre escortés,‖ dans la nuit ils s’avancent,S’inclinent tristement‖ sur l’univers et pensentA leurs empires disparus.

Je les ai vus tous deux :‖ l’un, comme les rois mages,Ceignait son front hautain‖ de la tiare d’or ;Sur sa barbe flottante‖ avaient neigé les âges ;Son œil fier, qu’autrefois‖ entouraient tant d’hommages,Semblait les commander encor.

Il descendit aux bords‖ où l’Obélisque antiqueDe son dard anguleux‖ semble percer le ciel ;Sur son flanc il croisa‖ son manteau fantastique,Et longtemps mesura‖ le géant granitiqueD’un regard sombre et solennel.

Ses yeux étincelaient‖ d’une flamme éthérée,Tandis qu’il parcourait‖ du regard lentementCet étrange alphabet‖ d’une langue ignorée,Gravé pour l’avenir,‖ par une main sacrée,Sur les faces du monument.

C’est qu’il y retrouvait‖ sa puissance hautaine,Ses combats retracés‖ en récits glorieux,Et, sous son nom vainqueur,‖ dévoués à la haine,Les noms des rois vaincus,‖ qu’il traînait à la chaîne,Ou qu’il immolait à ses Dieux,

L’autre ombre n’avait pas‖ cet appareil superbe,Quoique son pied jadis‖ eût foulé comme l’herbeLes rois de l’univers.Les tortures avaient‖ brisé cette grande âme,Et son fantôme encor‖ portait la trace infâmeDe l’exil et des fers.

Mais qu’il était sublime‖ et beau sans diadème,Ce héros retrempé‖ dans le fatal baptêmeDe son adversité !C’était bien lui ! c’était‖ sa tète souveraine,Son regard foudroyant,‖ qui tenait en haleineLe monde épouvanté !

C’était cet uniforme‖ usé par la mitraille ;C’était ce manteau bleu,‖ sur les champs de batailleTant de fois déployé,Et ce petit chapeau,‖ couronne populaire,Que trente rois n’ont pu‖ ravir, dans leur colère,A son front foudroyé.

C’est ainsi que, dans l’ombre,‖ au sein de la tempêteQui sur ses pas grondait,‖ lui faisant une fêteComme un bruit de combats,Je l’ai vu de son vol‖ embrasser la Colonne,Et, sur ce bronze saint‖ que sa gloire environne,Contempler ses soldats.

Qu’étaient-ils devenus‖ ces vieux vainqueurs du monde ?La mort les dévorait‖ dans leur tombe profondeDe Wagram ou d’Eylau ;Et leur triste Empereur,‖ pleurant sur son trophée,Murmurait lentement‖ d’une voix étouffée :« O France ! ô Waterloo ! »

Il s’inclinait pensif‖ au-dessus de la ville,Et dans la nuit, longtemps‖ contemplait, immobile,Le sol que nous foulons,Comme un aigle qui plane‖ aux voûtes éternelles,Se penche sur son aire‖ et couve de ses ailesLe sommeil des aiglons.

Mais quand il vit briller,‖ ainsi qu’un météore,Le fantôme éclatant‖ du vieux roi de l’Aurore,Il sembla retrouver‖ son pouvoir d’autrefoisEt s.i majesté pour lui dire :« Salut, fils de Memnon !‖ Salut, vainqueur des rois !Sois bienvenu dans mon empire !

« Souviens-toi, Sésostris,‖ qu’au temps de tes splendeurs,Il fut un peuple grand‖ de toutes tes grandeurs,Pour lui tes bataillons‖ ravageaient les contrées ;Pour lui, du Niger à l’Indus,De l’océan arabe‖ aux mers hyperborées,Tombaient cent peuples confondus.

« Cette Égypte, pour qui‖ tu gagnais des batailles,Ton peuple, était pour toi‖ le sang de tes entrailles ;Et, quand tu revenais‖ d’affronter le trépas,S’il applaudissait tes merveilles,Il n’était aucun bruit,‖ dans les bruits d’ici-bas,Qui fût plus doux à tes oreilles.

« La France fut ainsi‖ le peuple de mon cœur.Pour elle, ô Pharaon !‖ mon bras, cent fois vainqueur,Courba le front des rois‖ réduits au vasselage ;Et, quand j’avais bien combattu,Ses acclamations‖ me payaient mon courage.Sésostris, me reconnais-tu ? »

« — Oui ! dit l’antique aïeul‖ des monarques Numides,Oui ! je te reconnais.‖ Du haut des PyramidesJ’accompagnai, témoin‖ de tes hardis travaux,Ces quarante siècles de gloireQue ta voix évoquait‖ du fond de leurs tombeauxPour assister à ta victoire.

« Salut, ô conquérant !‖ je suis digne de toi.Moi-même j’ai rangé‖ l’univers sous ma loi.Mes cohortes étaient‖ sœurs des soldats d’Arcole,Mon nom frère aîné de ton nom.Le temps couronnera‖ d’une même auréoleSésostris et Napoléon.

« Que ta France adorée,‖ où tant d’éclat rayonne,Garde mon Obélisque‖ auprès de ta Colonne,Pour qu’à leur base un jour‖ les siècles à venir,Épris de nos vastes pensées,Avec un saint respect‖ viennent s’entretenirDe nos étoiles éclipsées. »

C’est ainsi qu’ils pleuraient‖ sur leurs deux monuments.Le ciel s’illuminait‖ de moments en moments,Et je crus entrevoir,‖ à ces lueurs étranges,Dans les nuages de la nuit,Des armes, des drapeaux,‖ et d’immenses phalangesAutour d’eux se ranger sans bruit.

Puis l’orage emporta‖ ces visions funèbres,Et je me trouvai seul‖ perdu dans les ténèbres.Les astres éternels,‖ rayonnant de clartés,Traçaient leur sillon dans l’espace,Impassibles témoins‖ de nos fragilitésEt du néant de ce qui passe.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
9(abaab) 6(aabccb) 9(aabcbc)
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (96 de 12, 27 de 8, 12 de 6)· profil 8, 6, 6+6
Strophes
15 sizains, 9 quintils
Mots à la rime
a ombre / sombre / nombre féminine, classiqueb cieux / silencieux masculine, classiquea célèbres / ténèbres / funèbres féminine, classiqueb Paris / cris masculine, classiquea inexorable / sable / implacable féminine, classiqueb enflammé / enfermé masculine, classiquea guerre / pierre / poussière féminine, classiqueb contenir / gémir masculine, classiquea s’élancent / s’avancent / pensent féminine, classiqueb plus / disparus masculine, classiquea mages / âges / d’hommages féminine, classiqueb d’or / encor masculine, classiquea antique / fantastique / granitique féminine, classiqueb ciel / solennel masculine, classiquea éthérée / ignorée / sacrée féminine, classiqueb lentement / monument masculine, classiquea hautaine / haine / chaîne féminine, classiqueb glorieux / Dieux masculine, classiquea superbe / l’herbe féminine, classiqueb l’univers / fers masculine, classiquec âme / infâme féminine, classiquea diadème / baptême féminine, classiqueb adversité / épouvanté masculine, classiquec souveraine / haleine féminine, classiquea mitraille / bataille féminine, classiqueb déployé / foudroyé masculine, classiquec populaire / colère féminine, classiquea tempête / fête féminine, classiqueb combats / soldats masculine, classiquec Colonne / environne féminine, classiquea monde / profonde féminine, classiqueb d’Eylau / Waterloo masculine, classiquec trophée / étouffée féminine, classiquea ville / immobile féminine, classiqueb foulons / aiglons masculine, classiquec éternelles / ailes féminine, classiquea météore / l’Aurore féminine, classiqueb d’autrefois / rois masculine, classiquec dire / empire féminine, classiquea splendeurs / grandeurs masculine, classiqueb contrées / hyperborées féminine, classiquec l’Indus / confondus masculine, classiquea batailles / entrailles féminine, classiqueb trépas / d’ici-bas masculine, classiquec merveilles / oreilles féminine, classiquea cœur / vainqueur masculine, classiqueb vasselage / courage féminine, classiquec combattu / reconnais-tu masculine, classiquea Numides / Pyramides féminine, classiqueb travaux / tombeaux masculine, classiquec gloire / victoire féminine, classiquea toi / loi masculine, classiqueb d’Arcole / auréole féminine, classiquec nom / Napoléon masculine, classiquea rayonne / Colonne féminine, classiqueb venir / s’entretenir masculine, classiquec pensées / éclipsées féminine, classiquea monuments / moments masculine, classiqueb étranges / phalanges féminine, classiquec nuit / bruit masculine, classiquea funèbres / ténèbres féminine, classiqueb clartés / fragilités masculine, classiquec l’espace / passe féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

135 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Prosper Blanchemain, Paris, LIBRAIRIE ANCIENNE ET MODERNE - ÉDOUARD ROUVEYRE, 1880· numérisation archive.org· Sources