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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies, 1845‑1858· Idéal

La cheminée de campagne

Prosper Blanchemain· strophes variées, alexandrins et heptasyllabes, 166 vers

A Jules Boilly.

Qu’il fait bon, quand la nuit‖ lente et sombre est venue,Quand la bise au dehors,‖ dans la campagne nue,Fait voltiger la neige‖ en épais tourbillons,Ou quand le brouillard froid‖ pèse sur les sillons ;Qu’il fait bon, seul, tranquille‖ et la tête inclinée,Assis sous le manteau‖ d’une ample cheminée,Les coudes aux genoux‖ et les mains au foyer,Voir dans l’âtre rustique‖ un chêne flamboyer !C’est qu’une cheminée,‖ en hiver, est un monde.Le grillon s’y blottit‖ dans sa fente profonde ;Hôte de bon augure,‖ il se cache à mes yeuxSous la plaque de l’âtre,‖ et fredonne joyeux.A son hymne bientôt‖ répond un sourd murmure ;C’est le chaudron pendu‖ dans la fumée obscure.Sur sa tète il incline‖ un couvercle rouillé,Et lorsque de trop près‖ il se sent chatouilléPar le feu, dont il craint‖ la douloureuse atteinte,Il exhale en vapeur‖ son haleine et sa plainte.Les grands chenets de fer,‖ immobiles tous deux,Indifférents au bruit‖ qui se fait autour d’eux,Sourds au tison qui roule,‖ au choc des étincelles,Sur le seuil du foyer,‖ comme deux sentinelles,Semblent veiller exprès‖ pour arrêter les jeuxDe ces gaz pétillants,‖ à l’essor ombrageux,Qui, poussant dans la chambre‖ une pointe indiscrète,Allongent tour à tour‖ et retirent leur tète.

Les branchages légers,‖ les sarments onduleux,D’où sortent en sifflant‖ des jets roses et bleus,Se crispent aux baisers‖ de la flamme lascive.Je les entends crier‖ d’une voix convulsive :

« Où sont les beaux jours passés ?Dans l’arbre vaste et sonore,Par les brises de l’auroreNous avons été bercés !

« En mai nos feuilles ouvertes,Perçant le bourgeon vermeil,Ont jailli sous le soleil,Jaunes d’abord et puis vertes.

« L’oiseau, ce chanteur des bois,Qui n’a que l’âme et les ailes.Souvent sur nos cimes frêlesA posé ses légers doigts.

« Et nous, heureux de l’entendre.En balançant le doux nidQu il aime et que Dieu bénit.Nous écoutions sa voix tendre.

« Puis nos feuilles ont bruni.Tombant au vent de l’automneAvec un bruit monotone ;Et les amours ont fini !

« Dans la forêt indignéeSont venus les bûcherons,Et partout aux environsA retenti la cognée.

« Victimes du fer cruel,Hélas ! le feu nous dévore.Nous ne verrons plus l’auroreNi les oiseaux ni le ciel.

« Jusques à la moindre branche,Le feu nous prend tour à tour ;Nous devenons sans retourCharbon rouge et cendre blanche. »

Ils disaient, quand le chêne,‖ atteint profondément,Crie et laisse échapper‖ un sourd gémissement.Il s’agite, vaincu‖ par la flamme crispée,Et, de l’extrémité‖ que la hache a coupée,Les pleurs qu’il retenait‖ coulent en écumant.Le vieux géant des bois‖ exhale son tourment :

« Faibles rameaux,‖ est-ce à vous de vous plaindreVous n’avez pu,‖ dans votre vie, atteindreJusqu’à l’hiver.‖ Vous n’avez pas vécu.Mais moi, qui fus l’orgueil‖ de la forêt sauvage,Qui vis cent fois s’étendre‖ et tomber mon feuillage, •Moi, le rival du Temps,‖ moi qu’il n’a pas vaincu !…

« J’ai vu grandir‖ l’aïeul de notre maître ;J’ai vu mourir‖ son père et son fils naître ;De tous les siens‖ j’aurais usé les jours.Enfant, j’avais pour lui‖ des nids dans mon feuillage ;Et sous mon front puissant,‖ vieillard courbé par l’âge,Il se fût souvenu‖ de ses jeunes amours.

« C’est sous mon ombre‖ épaisse et parfuméeQu’il vint s’asseoir‖ près de sa bien-aimée ;Voici la mousse‖ où sa main s’appuya,Sous ma rugueuse écorce‖ il eût pu voir encoreDeux chiffres enlacés,‖ dont celle qu’il adorePar un baiser bien tendre‖ autrefois le paya.

« Aux jours du deuil,‖ aux heures de l’étude,Sous mon abri‖ cherchant la solitude,Il vint rêver,‖ pleurer, prier les cieux.Inutiles rameaux,‖ est-ce à vous de vous plaindre,Lorsqu’en des nœuds ardents‖ cet ingrat laisse étreindreUn ami de cent ans,‖ planté par ses aïeux ? »

Mais moi : — « Pourquoi gémir‖ et m’accuser, vieux chêne :Tu vis assez de fois‖ changer l’espèce humaine.Brûle ! c’est ton destin ! »Je disais, et pourtantJe m’étais attendri‖ tout bas en l’écoutant ;J’avais compris son deuil.‖ Sa douleur était juste,Et saisi d’un remords,‖ je lui dis : — « Arbre auguste,Je fus cruel pour toi,‖ mais tu m’en as puni.A tes pieds, évoquant‖ tout un passé béni,J’aurais pu revenir‖ m/asseoir sur tes racines !Rêveur, j’eusse écouté‖ ces notes argentinesQue la brise module‖ entre les rameaux verts.Dans le ciel de l’été,‖ rayonnant au travers,J’aurais cru voir passer‖ peut-être une ombre douce ;Et tandis que l’oiseau, couvant son nid de mousse.Eût gazouillé là-haut‖ sa joie ou sa langueur,La voix du souvenir‖ eût chanté dans mon cœur !Il est trop tard !… »L’effort‖ de la flamme agrandieJusques au fond de l’arbre‖ a porté l’incendie.Soudain en deux moitiés‖ il se brise… Un fragmentRoule sur les chenets,‖ se redresse, et, fumant,Comme un clocher frappé‖ par la foudre, il s’embrase.Pendant quelques instants‖ il fume sur sa base,Tandis que l’autre bout,‖ sur le foyer brûlant,Consumé par le feu‖ plus égal et plus lent,En charbons inégaux‖ se divise dans l’âtre.Longtemps encor j’y vois,‖ ainsi qu’en un théâtre,Des formes de rochers,‖ de palais et de tours,Grandir, se transformer‖ et s’éteindre à toujours.Longtemps je me complais‖ à saisir au passageDu vallon calciné‖ le changeant paysage.Quelquefois un charbon‖ pétille, un léger feuVoltige en chatoyant‖ et lance un reflet bleu.Bientôt tout devient noir,‖ hormis quelque point rougeSorti pour un moment‖ de la cendre qui bouge.Enfin tout fait silence,‖ et le grillon reprendSa chanson, qu’arrêta‖ l’ardeur d’un feu trop grand :

« Je suis l’insecte d’ébène ;Dans la nuit je me promène,Moi, le lutin familier,Moi, dont la noire prunelleReluit comme une étincelleDans la fente du foyer !

« Sous la cendre douce et tiède.Content du coin qu’on me cède,Je chante et n’exige rien.Soufflez, vents ! Dieu me protège.Tombe au dehors, froide neige !Je suis heureux ! je suis bien !

« Pour te bercer, mon bon hôte,Je m’en vais d’une voix hauteFredonnant l’hymne du soir.Et, dans l’abri qui me cèle,A grand bruit frappant mou aileContre mon corselet noir. »

Quand le dernier charbon‖ s’est éteint sous la cendre,Lui-même le grillon‖ ne se fait plus entendre ;Enfin, dans le village‖ où s’est tu chaque bruit,L’horloge douze fois‖ résonne… Il est minuit !

Et toi, cher fugitif,‖ toi qu’une ardeur dévoreDe changer d’horizon‖ et d’en changer encore ;Toi, mobile rêveur,‖ que de malins démonsEntraînent loin de nous‖ et par vaux et par monts,Qui vas, sous d’autres cieux,‖ cherchant d’autres spectacles,Vois ! tu rencontrerais‖ plus de changeants miracles,Plus d’aspects imprévus‖ dans mon feu de Noël,Que ne t’en peut offrir,‖ là-bas, ton nouveau ciel.Où vas-tu ? quel pays‖ te possède à cette heure ?Sur quelque route ardue,‖ où le vent crie et pleure,La lourde diligence,‖ au coussin amaigri,Cahote rudement‖ ton corps endolori ;Tandis que plus tranquille‖ et me croyant plus sage,Je vais sur l’oreiller‖ faire un autre voyage.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
38((aa)) 2(aabb) 8(abba) 1(aabbaa) 7(aabccb)
Mètre
Alexandrins et heptasyllabes (104 de 12, 50 de 7, 12 de 10)· profil 7, 6+6, 4+6
Strophes
10 quatrains, 8 sizains, 3 distiques
Mots à la rime
a venue / nue féminine, classiqueb tourbillons / sillons masculine, classiquea inclinée / cheminée féminine, classiqueb foyer / flamboyer masculine, classiquea monde / profonde féminine, classiqueb yeux / joyeux masculine, classiquea murmure / obscure féminine, classiqueb rouillé / chatouillé masculine, classiquea atteinte / plainte féminine, classiqueb deux / d’eux masculine, classiquea étincelles / sentinelles féminine, classiqueb jeux / ombrageux masculine, classiquea indiscrète / tète féminine, classiquea onduleux / bleus masculine, classiqueb lascive / convulsive féminine, classiquea passés / bercés masculine, classiqueb sonore / l’aurore féminine, classiquea ouvertes / vertes féminine, classiqueb vermeil / soleil masculine, classiquea bois / doigts masculine, classiqueb ailes / frêles féminine, non classiquea l’entendre / tendre féminine, classiqueb nid / bénit masculine, classiquea bruni / fini masculine, classiqueb l’automne / monotone féminine, classiquea indignée / cognée féminine, classiqueb bûcherons / environs masculine, classiquea cruel / ciel masculine, classiqueb dévore / l’aurore féminine, classiquea branche / blanche féminine, classiqueb tour / retour masculine, classiquea profondément / gémissement masculine, classiqueb crispée / coupée féminine, classiquea écumant / tourment masculine, classiquea plaindre / atteindre féminine, classiqueb vécu / vaincu masculine, classiquec sauvage / feuillage féminine, classiquea maître / naître féminine, classiqueb jours / amours masculine, classiquec feuillage / l’âge féminine, classiquea parfumée / bien-aimée féminine, classiqueb s’appuya / paya masculine, classiquec encore / adore féminine, classiquea l’étude / solitude féminine, classiqueb cieux / aïeux masculine, classiquec plaindre / étreindre féminine, classiquea chêne / humaine féminine, classiqueb destin / pourtant / l’écoutant masculine, classiquea juste / auguste féminine, classiqueb puni / béni masculine, classiquea racines / argentines féminine, classiqueb verts / travers masculine, classiquea douce / mousse féminine, classiqueb langueur / cœur masculine, classiquea tard / agrandie / l’incendie féminine, classiqueb fragment / fumant masculine, classiquea s’embrase / base féminine, classiqueb brûlant / lent masculine, classiquea l’âtre / théâtre féminine, classiqueb tours / toujours masculine, classiquea passage / paysage féminine, classiqueb feu / bleu masculine, classiquea rouge / bouge féminine, classiqueb reprend / grand masculine, classiquea d’ébène / promène féminine, classiqueb familier / foyer masculine, classiquec prunelle / étincelle féminine, classiquea tiède / cède féminine, classiqueb rien / bien masculine, classiquec protège / neige féminine, classiquea hôte / haute féminine, classiqueb soir / noir masculine, classiquec cèle / aile féminine, classiquea cendre / entendre féminine, classiqueb bruit / minuit masculine, classiquea dévore / encore féminine, classiqueb démons / monts masculine, classiquea spectacles / miracles féminine, classiqueb Noël / ciel masculine, classiquea heure / pleure féminine, classiqueb amaigri / endolori masculine, classiquea sage / voyage féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

166 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Prosper Blanchemain, Paris, LIBRAIRIE ANCIENNE ET MODERNE - ÉDOUARD ROUVEYRE, 1880· numérisation archive.org· Sources