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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies, 1845‑1858· Idéal

La fille du Tintoret

Prosper Blanchemain· strophes variées, vers de 12, 8 et 6 syllabes, 138 vers

A Léon Cogniet.

Venise ! oh ! que de fois,‖ un désir fantastiqueA transporté mon cœur‖ sur ton Adriatique !De l’espace et du temps‖ déchirant le rideau,J’ai rêvé tes canaux‖ sillonnés de gondoles,Et tes palais de marbre‖ et tes blanches coupoles,Et ton Saint-Marc et ton Lido !

Là, parmi les splendeurs‖ de ton architecture,J’aime à ressusciter‖ les rois de la peintureQui prenaient leurs couleurs‖ au ciel vénitien ;Je vois les deux Palma,‖ dont le génie éclate,Véronèse drapé‖ de pourpre et d’écarlate,Et le grand maître Titien ;

Les uns glissent, bercés‖ par les ondes limpides,Souriant aux chansons‖ de ces beautés splendides,De ces reines d’un jour,‖ qui vivront sous leur main ;D’autres, le front pensif,‖ sur la sombre laguneVont rêver, isolés‖ de la foule importune,A leur chef-d’œuvre de demain.

Toi surtout, Robusti,‖ vieillard au front austère,Aussi fier que ton nom,‖ j’aime ton caractère.Où tout autre eût cédé,‖ tu luttes et grandis.Tu veux le premier rang‖ dans la noble phalange :La terre à Titien,‖ l’enfer à Michel-Ange,A Tintoret le paradis !

Maître ! quand Venise en ivresseS’égaye et rit de toute part,Pourquoi rester, dans ta vieillesse,Dédaigneux et fier à l’écart ?C’est que ton âme est orgueilleuse.De ta fille, enfant merveilleuse,Tu soutiens le sublime essor.Ainsi le chêne, dans sa force,Sur ses bras à la rude écorceSuspend la vigne aux grappes d’or.

Belle et sainte ! On dirait un ange !Les cieux doivent la regretter.Ses regards ont un charme étrange,Sa voix semble toujours chanter.La harpe, entre ses mains bénies,A d’indicibles harmoniesQui font du plaisir et du mal ;Ses pinceaux animent la toile ;Elle fait pâlir ton étoile,Et son génie est ton rival.

Autant que toi Venise est folleDe Maria Tintorelia.C’est la merveille, c’est l’idole !Paraît-elle ? on dit : — La voilà !Le doge lui sert de modèle ;Les rois, pour être peints par elle,Lui dépêchent leurs envoyés.Oh ! dans ta solitude austère,Que tu dois être un heureux père !…Il est heureux. Oh ! oui… Voyez !…

Voyez sous ces rideaux‖ la blonde Tintorelle,Pâle, froide, immobile‖ et douloureuse à voir.Son père au désespoirSe penche vers son lit,‖ encor plus pâle qu’elle.

Il contemple, d’un œil‖ terne et stupéfié,Son bonheur, un cadavre,‖ et son espoir, une ombre !Il est là, morne, sombre.Comme si la douleur‖ l’avait pétrifié.

Sa fille souriait,‖ ce matin, fraîche et forte ;Sa toile, ses pinceaux,‖ ses couleurs… ô destin !…Préparés ce matin,Semblent l’attendre encore…‖ et ce soir elle est morte !

Morte !… Il ne le croit pas.‖ Pauvre cœur paternel,Qui nageait, ce matin,‖ dans des torrents de joie,Et que le ciel foudroie,Comment pourrait-il croire‖ à ce deuil éternel ?

Plus d’enfant ! ne plus voir‖ sa tète enchanteresse !Ses yeux qui, du vieillard‖ illuminant le soir.Étoiles de l’espoir,Donnaient à son déclin‖ l’éclat de la jeunesse !

Plus d’enfant ! Et qui donc‖ ramassera demainCes pinceaux enviés,‖ fameux par tant d’ouvrages,Glorieux héritagesQui s’échappent déjà‖ de sa tremblante main ?

Plus d’enfant ! Avec toi,‖ fugitive colombe,Le rire, la gaîté,‖ les chants harmonieuxSont remontés aux cieux,Et la harpe aux doux sons‖ dormira sur ta tombe.

Ce père, qui marchait‖ dans son joyeux orgueil,Radieux de sa fille‖ à son bras attachée,Ira, tète penchée,Aussi blême qu’un mort‖ évoqué du cercueil.

Au géant des forêts‖ la vigne qui s’enchaîneTombe avec les rameaux‖ qui lui servaient d’appui :C’est la vigne aujourd’huiQui meurt, et dont la mort‖ fait succomber le chêne.

La douleur du vieillard‖ éclate, et prosterné :« Dans ma fille, ô mon Dieu,‖ vous m’aviez couronné ;C’était mon bien, ma vie.Pourquoi sans le vieux père‖ avoir frappé l’enfant ?Ah ! j’étais trop heureux,‖ j’étais trop triomphantEt trop digne d’envie !

« Ayez pitié, Seigneur,‖ et faites-moi mourir !J’ai souffert aujourd’hui‖ plus qu’on ne peut souffrirDans toute une existence.Puisque vous m’avez pris‖ le trésor que j’aimais,Prenez-moi donc aussi.‖ Je suis mort désormais ;Je n’ai plus d’espérance !

« Beauté, grâce, génie‖ et vertu, tout est là !Je ne te verrai plus,‖ ô ma Tintorella !Le tombeau qui dévore,De toi, sang de mon sang,‖ de toi, chair de ma chair,Fait un reste insensible !‖… O mon bien le plus cher,Je veux te voir encore !

« Vous qu’elle a préparés,‖ ses pinceaux, ses couleurs,Venez à mon secours ;‖ soulagez mes douleurs,Rendez-moi son visage.Quand Dieu de mon exil‖ voudra me retirer,O ma Tintorella !‖ que je puisse expirerLes yeux sur ton image ! »

Sa main tient la palette,‖ et, dévorant son deuil,Il fixe sur sa fille‖ un pénétrant coup d’œil.Il sature longtemps‖ son âme paternelleDe ta pâleur de marbre,‖ ô douloureux modèle !Une lampe funèbre,‖ à travers un rideau,De sa morne lumière‖ éclaire le tableau,Et glisse sur la morte‖ étendue en sa couche.Ses beaux yeux sont fermés‖ languissamment ; sa boucheEst entr’ouverte encor‖ par le dernier soupir ;Et le doigt de la mort,‖ qui vient de l’assoupir,A laissé sur son front‖ le divin caractèreD’un ange que le ciel‖ vient de prendre à la terreToi, vieillard, pâle, sombre,‖ et cependant vainqueurDu sanglant désespoir‖ qui te ronge le cœur,Tu concentres ton âme‖ en ce suprême ouvrage.Par un sublime effort‖ d’amour et de courage,Tu veux, et ton pinceau‖ n’a pas même hésité.Si ta lèvre est aride‖ et ton front contracté,Si ton œil est brûlant,‖ aucun pleur ne le voile,Et l’image adorée‖ a passé sur la toile.Rongez, vers du tombeau !‖ faites votre devoir ;Sur la Tintorella‖ vous êtes sans pouvoir.Par deux fois au néant‖ le Tintoret l’a prise :Père, il lui donna l’être ;‖ artiste, il l’éternise !

L’Étang, 16 septembre 1852.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
8(aabccb) 3(ababccdeed) 9(abba) 12((aa))
Mètre
Vers de 12, 8 et 6 syllabes (87 de 12, 34 de 8, 17 de 6)· profil 8, 6, 6+6
Strophes
9 quatrains, 8 sizains, 3 dizains, 1 distique
Mots à la rime
a fantastique / Adriatique féminine, classiqueb rideau / Lido masculine, classiquec gondoles / coupoles féminine, classiquea architecture / peinture féminine, classiqueb vénitien / Titien masculine, classiquec éclate / d’écarlate féminine, classiquea limpides / splendides féminine, classiqueb main / demain masculine, classiquec lagune / importune féminine, classiquea austère / caractère féminine, classiqueb grandis / paradis masculine, classiquec phalange / Michel-Ange féminine, classiquea ivresse / vieillesse féminine, classiqueb part / l’écart masculine, classiquec orgueilleuse / merveilleuse féminine, classiqued essor / d’or masculine, classiquee force / écorce féminine, classiquea ange / étrange féminine, classiqueb regretter / chanter masculine, classiquec bénies / harmonies féminine, classiqued mal / rival masculine, classiquee toile / étoile féminine, classiquea folle / l’idole féminine, classiqueb Tintorelia / voilà masculine, classiquec modèle / elle féminine, classiqued envoyés / Voyez masculine, classiquee austère / père féminine, classiquea Tintorelle / qu’elle féminine, classiqueb voir / désespoir masculine, classiquea stupéfié / pétrifié masculine, classiqueb ombre / sombre féminine, classiquea forte / morte féminine, classiqueb destin / matin masculine, classiquea paternel / éternel masculine, classiqueb joie / foudroie féminine, classiquea enchanteresse / jeunesse féminine, classiqueb soir / l’espoir masculine, classiquea demain / main masculine, classiqueb d’ouvrages / héritages féminine, classiquea colombe / tombe féminine, classiqueb harmonieux / cieux masculine, classiquea orgueil / cercueil masculine, classiqueb attachée / penchée féminine, classiquea s’enchaîne / chêne féminine, classiqueb d’appui / aujourd’hui masculine, classiquea prosterné / couronné masculine, classiqueb vie / d’envie féminine, classiquec l’enfant / triomphant masculine, classiquea mourir / souffrir masculine, classiqueb existence / d’espérance féminine, classiquec j’aimais / désormais masculine, classiquea là / Tintorella masculine, classiqueb dévore / encore féminine, classiquec chair / cher masculine, classiquea couleurs / douleurs masculine, classiqueb visage / image féminine, classiquec retirer / expirer masculine, classiquea deuil / d’œil masculine, classiqueb paternelle / modèle féminine, classiquea rideau / tableau masculine, classiqueb couche / bouche féminine, classiquea soupir / l’assoupir masculine, classiqueb caractère / terre féminine, classiquea vainqueur / cœur masculine, classiqueb ouvrage / courage féminine, classiquea hésité / contracté masculine, classiqueb voile / toile féminine, classiquea devoir / pouvoir masculine, classiqueb prise / l’éternise féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

138 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Prosper Blanchemain, Paris, LIBRAIRIE ANCIENNE ET MODERNE - ÉDOUARD ROUVEYRE, 1880· numérisation archive.org· Sources