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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies, 1845‑1858· Idéal

La ronde de des fées

Prosper Blanchemain· BALLADE· 24 sizains, octosyllabes, 144 vers

A Jules Baudot.

Au couchant qui se décoloreUn dernier rayon luit encoreEt découpe en noir le coteau ;La nuit monte sur les collines ;Un vieux berger, dans des ruines,Rassemble en sifflant son troupeau.

Qui passe là-bas, dans la brume,A travers le brouillard qui fume,Sur la route qui mène au bois ?C’est un fils du prochain village,Répétant sur un air sauvage,Un chant d’amour à pleine voix.

« — Où vas-tu, beau chanteur ? Écoute !L’ombre est mauvaise pour la route,Dit au jeune homme le berger.Crois-en ma vieille expérience ;A travers la forêt immenseSi tard ne va pas t’engager. »

« — A qui va voir sa bien-aiméeAucune route n’est fermée,Répond le jeune homme au berger.Voilà mon bâton de voyage ;Je suis aimé, j’ai bon courage,Et je n’ai pas peur du danger. »

« — Imprudent ! tu cours à ta perte !La forêt, dans le jour si verte,Est pleine de lutins la nuit.Le Sylphe blanc, la Goule brune,Y vont danser, au clair de lune,Avec le Follet qui reluit.

« Sur l’homme le démon s’y venge ;Je sais plus d’un récit étrangeDe maints voyageurs inconnusQu’on a trouvés morts sur la place,Et d’autres, partis pleins d’audace,Qui ne sont jamais revenus.

« Tu pars en haussant les épaules !…Crains l’endroit où, sous les vieux saules,La route se partage en trois ;Là, sans regarder en arrière,Passe en répétant ta prière,Et fais le signe de la croix ! »

La nuit venait brumeuse et sombre :Il s’enfonça gaîment dans l’ombreEn chantant plus haut sa chanson.La lune, au travers de chaque arbre,Dardant sur lui son œil de marbre,Le suit de buisson en buisson.

A peine son pied solitaireFroisse-t-il quelque feuille à terre ;L’écho ne répète aucun bruitQue le sifflement de l’orfraie,Dont la dolente voix effraiePlus que le silence et la nuit.

A ce cri, qui semble une plainte,L’âme d’un effroi vague atteinte,Il se détourne, il a pâli.C’est l’endroit de la triple route.Où le ruisseau fuit goutte à goutte,Sous les vapeurs enseveli.

A travers le brouillard d’opale,Une apparition plus pâleQue la pâle neige du Nord,Du flot dormant où son pied plonge,Monte, incertaine comme un songe,Et se tient debout sur le bord.

La lueur de l’astre nocturneÉclaire son front taciturneEt semble glisser au travers ;Un regard qui fascine l’âmeSort, froid et pourtant plein de flamme,De ses yeux fixement ouverts.

Nulle ombre à ses pieds ne s’étale ;Autour de sa taille idéaleFlotte un vaporeux vêtement ;Son front aérien se penche…On dirait une rose blancheQui s’entr’ouvre languissamment.

« Jeune et beau voyageur, dit-elle,Où vas-tu quand la nuit est belle,Quand la lune argenté les fleurs ?Tu cours vers une folle amanteQui te séduit, qui te tourmente,Et qui se raille de tes pleurs.

« Je sais un amour plus suave.Viens à moi ! cesse d’être esclave,Lorsque tu pourrais être roi.Viens danser sur l’onde azurée,Dormir dans ma grotte nacrée…Viens, beau voyageur, viens à moi ! »

Alors son voile qui se lèveLaisse entrevoir, gracieux rêve,Un sein tout palpitant d’émoi ;Sa bouche lascive et mutineA l’insensé qu’elle fascineRedit : « Viens à moi !… viens à moi !

Lui, frappé d’une folle ivresse,Fait un pas vers l’enchanteresse.Elle glisse sur le chemin,Et, plus prompte que la pensée,Sa main, comme un serpent glacée,Du villageois saisit la main.

Alors sortent, d’entre les saules,Des Willis aux blanches épaules,Des nains hideux aux pieds velus :Alors, par-dessus les ramures,Des géants aux sombres armuresÉlèvent leurs fronts chevelus.

Sur la rive et le long des îles,Des myriades de reptilesRoulent leurs replis menaçants ;Des poissons inconnus dans l’ondeDardent, de leur prunelle ronde,De longs regards phosphorescents.

Et tout à coup, sans bruit, commenceUne ronde rapide, immense,Où le jeune homme est entraîné.Séduit par un amour infâme,Il avait pollué son âme,Et Dieu l’avait abandonné.

Vainement l’effroi le terrasse ;Vainement il demande grâce,Emporté par des bras de ferA travers la ronde éternelleQui tourne, enlaçant avec elleLes mille démons de l’enfer.

Ses yeux se couvrent de ténèbres ;Mais des ricanements funèbresLe contraignent de les rouvrir.Toujours cette femme lasciveDe son œil ardent le captive.De sa main le force à courir.

Jusqu’au moment où le coq chanteIl suivit la horde méchante,Roulant dans cet orbe insensé…De grand matin les lavandières,Traversant le bois les premières,Découvrirent son corps glacé.

Un grand cercle d’herbe fanéeDessinait la place damnéeOù les démons, maudits de Dieu,Avaient dansé la nuit dernière.Le jeune homme, mort sans prière,Pâle et froid, gisait au milieu.

Versification

Forme
24 sizains (sizains)
Rimes
24(aabccb)
Mètre
Octosyllabes
Strophes
24 sizains
Mots à la rime
a décolore / encore féminine, classiqueb coteau / troupeau masculine, classiquec collines / ruines féminine, classiquea brume / fume féminine, classiqueb bois / voix masculine, classiquec village / sauvage féminine, classiquea Écoute / route féminine, classiqueb berger / t’engager masculine, classiquec expérience / immense féminine, classiquea bien-aimée / fermée féminine, classiqueb berger / danger masculine, classiquec voyage / courage féminine, classiquea perte / verte féminine, classiqueb nuit / reluit masculine, classiquec brune / lune féminine, classiquea venge / étrange féminine, classiqueb inconnus / revenus masculine, classiquec place / d’audace féminine, classiquea épaules / saules féminine, classiqueb trois / croix masculine, classiquec arrière / prière féminine, classiquea sombre / l’ombre féminine, classiqueb chanson / buisson masculine, classiquec arbre / marbre féminine, classiquea solitaire / terre féminine, classiqueb bruit / nuit masculine, classiquec l’orfraie / effraie féminine, classiquea plainte / atteinte féminine, classiqueb pâli / enseveli masculine, classiquec route / goutte féminine, classiquea d’opale / pâle féminine, classiqueb Nord / bord masculine, classiquec plonge / songe féminine, classiquea nocturne / taciturne féminine, classiqueb travers / ouverts masculine, classiquec l’âme / flamme féminine, classiquea s’étale / idéale féminine, classiqueb vêtement / languissamment masculine, classiquec penche / blanche féminine, classiquea dit-elle / belle féminine, classiqueb fleurs / pleurs masculine, classiquec amante / tourmente féminine, classiquea suave / esclave féminine, classiqueb roi / moi masculine, classiquec azurée / nacrée féminine, classiquea lève / rêve féminine, classiqueb d’émoi / moi masculine, classiquec mutine / fascine féminine, classiquea ivresse / l’enchanteresse féminine, classiqueb chemin / main masculine, classiquec pensée / glacée féminine, classiquea saules / épaules féminine, classiqueb velus / chevelus masculine, classiquec ramures / armures féminine, classiquea îles / reptiles féminine, classiqueb menaçants / phosphorescents masculine, classiquec l’onde / ronde féminine, classiquea commence / immense féminine, classiqueb entraîné / abandonné masculine, classiquec infâme / âme féminine, classiquea terrasse / grâce féminine, classiqueb fer / l’enfer masculine, classiquec éternelle / elle féminine, classiquea ténèbres / funèbres féminine, classiqueb rouvrir / courir masculine, classiquec lascive / captive féminine, classiquea chante / méchante féminine, classiqueb insensé / glacé masculine, classiquec lavandières / premières féminine, classiquea fanée / damnée féminine, classiqueb Dieu / milieu masculine, classiquec dernière / prière féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

144 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Prosper Blanchemain, Paris, LIBRAIRIE ANCIENNE ET MODERNE - ÉDOUARD ROUVEYRE, 1880· numérisation archive.org· Sources