Poésies, 1845‑1858· Idéal
La falaise d’Étretat
A Marie Désirée.
Laisse-moi revenir‖ vers ces heures passées,Et bercé sur ton cœur,‖ dans mes rêves d’espoir,Avec toi retourner,‖ sur l’aile des pensées,Vers le vaste Océan‖ que je voudrais revoir.
Souviens-toi d’Étretat‖ sur la grève isolée,De la falaise abrupte‖ où tous deux nous montions.Des humbles toits blottis‖ au pli de la vallée,Comme au creux d’un rocher‖ le nid des alcyons.
Souviens -toi de la mer.‖ Combien elle était belle !Fière, tumultueuse,‖ amoncelant ses flots,Elle frappait les rocs‖ de sa tète rebelle :Les rocs, pour lui répondre,‖ éveillaient leurs échos.
Tantôt elle gonflait‖ sa puissante poitrine,Puis, rauque, rugissait‖ et creusait ses sillons ;Puis, secouant au vent‖ sa crinière marine,S’élançait. On eût dit‖ un troupeau de lions !
Devant nous s’élevait,‖ creusé par les orages,Un rocher qui semblait‖ l’arche d’un pont géant,Débris cyclopéen,‖ témoin des anciens âges,Par des Titans construit‖ pour franchir l’Océan.
Cherchant vers cette cime‖ une route inconnue,Sous des deux courroucés,‖ malgré des vents amers,Je voulais de ce point,‖ qui touchait à la nue,Embrasser d’un regard‖ l’immensité des mers.
Les nuages s’ouvraient‖ en torrents sur nos tètes :Tu serrais tes deux bras‖ sur le mien appuyés,Tandis qu’autour de nous‖ mugissaient les tempêtesL’orage sur le front !‖ l’orage sous le ; pieds !
A ce terrible aspect,‖ chancelante, éperdue,Enfant, plus près de moi‖ tu cherchais un soutien.Ton regard n’osait pas‖ affronter l’étendue,Et je sentais ton cœur‖ palpiter sous le mien.
Tu voulais retourner‖ vers la tranquille enceinteD’où parfois s’élevaient‖ des chants pieux et doux ;Car les pécheurs fêtaient‖ alors la Vierge sainte,Et leurs barques dormaient‖ près des flots en courroux.
Tout à coup, du sommet‖ des roches crevassées,Le ciel et l’Océan‖ s’ouvrirent devant nous.Nos voix ne trouvaient plus‖ de mots pour nos pensées :Face à face avec Dieu‖ nous étions à genoux !…
Le passé qu’on regrette‖ et l’avenir qu’on rêveSont comme la falaise‖ où nous avons monté ;Le hameau des pêcheurs,‖ étendu sur la grève.C’est le passé tranquille‖ avec regret quitté.
Le passé, d’où parfois‖ nous reviennent encoreDe lointaines gaîtés‖ qu’on voudrait retenir :Comme l’écho des bois‖ répète un chant sonore,Quand l’oiseau s’est enfui‖ pour ne plus revenir.
Le rocher c’est la vie‖ où, l’un auprès de l’autre,Ton cœur près de mon cœur‖ et ta main dans ma main,Nous suivons le sentier‖ que le ciel fit le nôtre,Confiants dans celui‖ qui sait le lendemain.
Sans cesse aiguillonnés‖ parle temps qui nous pousse,Il faut marcher, gravir,‖ toujours changer de lieu,Foulant tantôt les rocs,‖ tantôt la verte mousse,Jusqu’au bord de l’abîme‖ où nous apparaît Dieu !…
Dieu qui nous a placés‖ dans un monde où l’on doute,Mais qui veille d’en haut‖ sur nos deux cœurs unis,Mais qui se montre à nous,‖ lumineux, sur la route,Et nous dit dans l’orage :‖ Enfants, soyez bénis !
Dieu qui, nous élevant‖ par ces tableaux sublimes,Donne à l’homme, éperdu‖ de leur immensité,A l’homme, grain de sable‖ entre ces deux abîmes,L’âme, qui d’un regard‖ conçoit l’éternité.
Versification
- Forme
- 16 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 16(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 16 quatrains
- Mots à la rime
- a passées / pensées féminine, classiqueb d’espoir / revoir masculine, classiquea isolée / vallée féminine, classiqueb montions / alcyons masculine, classiquea belle / rebelle féminine, classiqueb flots / échos masculine, classiquea poitrine / marine féminine, classiqueb sillons / lions masculine, classiquea orages / âges féminine, classiqueb géant / l’Océan masculine, non classiquea inconnue / nue féminine, classiqueb amers / mers masculine, classiquea tètes / tempêtes féminine, classiqueb appuyés / pieds masculine, classiquea éperdue / l’étendue féminine, classiqueb soutien / mien masculine, classiquea enceinte / sainte féminine, classiqueb doux / courroux masculine, classiquea crevassées / pensées féminine, classiqueb nous / genoux masculine, classiquea rêve / grève féminine, classiqueb monté / quitté masculine, classiquea encore / sonore féminine, classiqueb retenir / revenir masculine, classiquea l’autre / nôtre féminine, classiqueb main / lendemain masculine, classiquea pousse / mousse féminine, classiqueb lieu / Dieu masculine, classiquea doute / route féminine, classiqueb unis / bénis masculine, classiquea sublimes / abîmes féminine, classiqueb immensité / l’éternité masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
64 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Prosper Blanchemain, Paris, LIBRAIRIE ANCIENNE ET MODERNE - ÉDOUARD ROUVEYRE, 1880· numérisation archive.org· Sources