Poésies, 1845‑1858· Idéal
Le comte Adick
A mon cher onde Paul Richer.
La trompette des alarmesA sonné dans les châteaux.Le comte Adick prend ses armesEt rassemble ses vassaux.A l’appel de la patrie,Jamais magnat de HongrieN’a tardé, même d’un jour.Il met sa cotte de maille ;Son bon cheval de batailleHennit au pied de la tour.
Une belle et noble DameRegarde tous ces apprêts,Et sourit, la mort dans l’âme,D’un sourire pur et frais :C’est la jeune fiancée,Qui concentre sa penséeSur le Comte, ses amours,Qu’elle voit, de sa fenêtre,Partir, pour longtemps peut-être,Et peut-être pour toujours.
Mais de gémir elle a honte,Car la Hongrie en dangerAppelle le noble ComtePour combattre et la venger.Aux brillants éclairs du sabre,Au destrier qui se cabre,Elle rit avec effort :Elle parle de victoire,De prochain retour, de gloire,Et rêve blessure et mort.
« — Je pars, ma blonde Gisèle ;Mais je te rapporteraiEt mon cœur aussi fidèle,Et mon nom plus honoré.Cet anneau de fiancéeTient mon âme à toi fixéeD’un nœud qu’on ne peut briser !Puis il prend sa main petite,Et sur la bague béniteIl dépose un doux baiser.
Soudain la trompette sonne ;L’adieu se perd dans le bruit.Sur le coursier qui frissonneLe Comte part : tout le suit.Au soleil, dans la poussière,Flotte la rouge bannièreEt luit mainte armure en feu ;Gisèle en pleurs suit leur trace,Et le dernier bruit qui passeLui porte un dernier adieu.
Adick, aux champs du carnage,Fait briller son noble cœur.La gloire aime le courage ;Adick est partout vainqueur,Cependant sa fiancée,D’un mal dévorant blessée,Voit de bien près le tombeau,Et le venin qui ravageMarque à jamais son passageSur ce front hier si beau.
La beauté n’est rien pour elle ;Cependant à son miroirElle court, pauvre Gisèle,Et frémit de s’y revoir !Un deuil affreux la dévore ;Comment plaira-t-elle encoreA ce héros des combats,Qui déjà revient peut-être,Et, la voyant apparaître.Ne la reconnaîtra pas !
« — Oh ! je voudrais être morte !Pourquoi voir encor le jour,Si le mal qui fuit m’emporteMon bonheur et mon amour ?Tandis qu’à son apanageAdik joint, par son courage,La gloire d’un nom vanté,Je perds ma seule richesse,Mon seul titre à sa tendresse,Ma couronne de beauté ! »
Tandis qu’elle fond en larmes,Partout résonne à la foisLe bruit des pas et des armes.Du comte Adick c’est la. voix :« — Où donc es-tu, ma Gisèle ?Viens ! viens ! celui qui t’appelle,C’est ton bien-aimé ; c’est moi ! »Elle frémit de l’entendre.Ce cri d’une voix si tendreLui remplit Je cœur d’effroi.
« — Ne m’approche pas, dit-elleDans son douloureux émoi.Fuis ! j’ai cessé d’être belle ;Je suis indigne de toi ! »Et ses deux mains, avec crainte.D’une convulsive étreinteVoilaient son front agité.Mais lui : « — Viens à moi ! je t’aimeSi ton amour est le même,Que m’importe ta beauté ! »
— Non ! à mon âme éperdueÉpargne ce désespoir ;Tu frémiras à ma vue ! »« — Mes yeux ne peuvent plus voir !…Elle regarde… A la guerre,D’une atteinte meurtrière,Le comte a perdu les yeux.« — Adick, ô toi que j’adore,Tu peux donc m’aimer encore !Soyez bénis, justes cieux ! »
Partout la jeune comtesseConduit l’aveugle adoré ;Et si d’une gaze épaisseElle a le front entouré,Ce n’est pas qu’elle regretteSa forme autrefois parfaite :Elle craint, d’un cœur jaloux,Que sur sa beauté perdueQuelque parole entendueN’attriste son noble époux.
Versification
- Forme
- 12 dizains (dizains)
- Rimes
- 11(ababccdeed) 1(ababccbddb)
- Mètre
- Heptasyllabes
- Strophes
- 12 dizains
- Mots à la rime
- a alarmes / armes féminine, classiqueb châteaux / vassaux masculine, classiquec patrie / Hongrie féminine, classiqued jour / tour masculine, classiquee maille / bataille féminine, classiquea Dame / l’âme féminine, classiqueb apprêts / frais masculine, classiquec fiancée / pensée féminine, classiqued amours / toujours masculine, classiquee fenêtre / peut-être féminine, classiquea honte / Comte féminine, classiqueb danger / venger / rapporterai masculine, classiquec sabre / cabre féminine, classiqued effort / mort masculine, classiquee victoire / gloire féminine, classiquea Gisèle / fidèle féminine, classiqueb honoré / briser / baiser masculine, équivalentec fiancée / fixée féminine, non classiqued petite / bénite féminine, classiquea sonne / frissonne féminine, classiqueb bruit / suit masculine, classiquec poussière / bannière féminine, classiqued feu / adieu masculine, classiquee trace / passe féminine, classiquea carnage / courage féminine, classiqueb cœur / vainqueur masculine, classiquec fiancée / blessée féminine, classiqued tombeau / beau masculine, classiquee ravage / passage féminine, classiquea elle / Gisèle féminine, classiqueb miroir / revoir masculine, classiquec dévore / encore féminine, classiqued combats / pas masculine, classiquee peut-être / apparaître féminine, classiquea morte / m’emporte féminine, classiqueb jour / amour masculine, classiquec apanage / courage féminine, classiqued vanté / beauté masculine, classiquee richesse / tendresse féminine, classiquea larmes / armes féminine, classiqueb fois / voix masculine, classiquec Gisèle / t’appelle féminine, classiqued moi / d’effroi masculine, classiquee l’entendre / tendre féminine, classiquea dit-elle / belle féminine, classiqueb émoi / toi masculine, classiquec crainte / étreinte féminine, classiqued agité / beauté masculine, classiquee t’aime / même féminine, classiquea éperdue / vue féminine, classiqueb désespoir / voir masculine, classiquec guerre / meurtrière féminine, classiqued yeux / cieux masculine, classiquee j’adore / encore féminine, classiquea comtesse / épaisse féminine, classiqueb adoré / entouré masculine, classiquec regrette / parfaite féminine, classiqued jaloux / époux masculine, classiquee perdue / entendue féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.6· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
120 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Prosper Blanchemain, Paris, LIBRAIRIE ANCIENNE ET MODERNE - ÉDOUARD ROUVEYRE, 1880· numérisation archive.org· Sources