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un seul est le mot juste.

Poésies, 1845‑1858· Poèmes et poésies

Le monument de molière

POÈME Mentionné honorablement par l’Académie Française, CONCOURS DE POÉSIE DE 1843

Prosper Blanchemain· distiques, alexandrins, 180 vers

Le siècle de Louis, le siècle des beaux-arts,
N’accorda qu’à regret, vaincu par la prière,
Du pain au grand Corneille, une tombe à Molière.C. Delavigne.

Un soir, c’était au temps‖ où la cité du bruitNe vivait que le jour‖ et s’endormait la nuit,A l’heure où, dans Paris,‖ plein de périls sans nombre,Se hâtait le bourgeois‖ surpris au loin par l’ombre ;Où le noble, escorté‖ de valets, de flambeaux,Sous son pesant carrosse‖ et ses quatre chevauxFaisait frémir le sol‖ durci par la froidure ;Dans une chambre vaste‖ et d’antique structure,Que Pâtre illuminait‖ de son reflet errant,Un homme, en son fauteuil,‖ gisait pâle et mourant.Sur ce noble visage‖ usé par la souffranceDeux Sœurs de charité‖ cherchaient une espérance,Et n’y trouvant plus rien‖ que maux et que douleurs,Mêlaient aux derniers soins‖ des psaumes et des pleurs.Cet homme, un des plus grands‖ dont notre France est fière,Était Plaute et Térence,‖ et s’appelait MOLIÈRE.

Déjà souffrant du mal‖ qui devait l’emporter,Il avait sur la scène‖ encor voulu monter :« Qu’importe ! avait-il dit,‖ maint pauvre camaradeAttend de moi son pain :‖ je joûrai mon Malade.Dussé-je le jouer‖ pour la dernière fois ! »Paris était venu‖ s’égayer à sa voix.Mais, répondant du rire‖ aux rires du parterre,Il avait ressenti‖ l’atteinte meurtrière ;Il tombait, par la mort‖ frappé d’un trait vainqueur,Victime de son art‖ et de son noble cœur.Soudain, comme le feu‖ d’une lampe épuiséeRenaît, brille et s’éteint,‖ cette grande âme uséeReprend toute sa vie‖ en un dernier effort,Avant de la céder‖ pour jamais à la mort.Il laisse errer sa vue‖ autour de cet asile,Témoin d’une existence‖ en chefs-d’œuvre fertile ;Il contemple à regret‖ ces livres délaissés,Ces ouvrages épars‖ et de sa main tracés,Ces enfants aussi grands‖ que leurs aînés peut-être,Qui doivent avec lui‖ mourir avant de naître.Puis il salue enfin‖ les vêtements d’Orgon,De Tartufe, d’Argan,‖ d’Alceste, d’Harpagon,Usés sous les bravos‖ d’un public idolâtre,Et par Louis le Grand‖ applaudis au théâtre,De cet œil tout-puissant,‖ qui dictait à la foisAu bon goût des arrêts,‖ aux nations des lois.

Alors, cachant sa tète‖ entre ses mains glacées,Il exhale en ces mots‖ ses dernières pensées :— « Je meurs ! et j’avais là‖ bien des- choses encor !Je meurs ! et malgré moi‖ j’emporte mon trésor,Quand j’étais prêt peut-être‖ à léguer à l’EuropeEncor quelque Tartufe‖ ou quelque Misanthrope.Si ces Français du moins,‖ qu’en les raillant j’aimais,Maintenant que mon rôle est fini pour jamais,Que la toile a baissé‖ sur ma scène dernière,Gardaient le souvenir‖ de leur pauvre Molière !…Ils ne m’oubliront pas ;‖ c’est mon plus doux espoir !Sur les bancs du théâtre‖ il me semble les voir,Corrigés par le rire‖ et devenus plus sages,Applaudir aux portraits‖ tracés dans mes ouvrages !Ils se lèvent en foule,‖ et mon front couronné !..,A ce bel avenir‖ suis-je donc destiné ?Je crois voir… Oui ! je vois,‖ rassemblé dans la rue,Le peuple de Paris‖ saluer ma statue !Pardonnez-moi, mon Dieu,‖ ma folle vanité ! »Soudain, croisant les bras‖ sur son cœur agité :« J’étouffe ! » ajouta-t-il,‖ et ses lèvres plaintives,Aux prières des Sœurs‖ à sa voix attentives,Tentèrent de mêler‖ quelques soupirs confus ;Il se tut, s’arrêta…‖. Molière n’était plus !Le lendemain, les cris‖ de cette foule vaine,Qui se livre en aveugle‖ au premier qui l’entraîne,Et ne sait respecter‖ ni les pleurs ni le deuil,Du grand poète mort‖ outrageaient le cercueil.Un ministre du Dieu‖ d’amour et de prièreRefusait une tombe‖ à l’humaine poussièreDe qui vécut en sage‖ et mourut en chrétien :Paris était ligué‖ contre un homme de bien.L’absurde fanatisme‖ animait d’un saint zèleTous les Orgons du jour,‖ gens à faible cervelle,Qui, pour justifier‖ ce refus absolu,Alléguaient le Tartufe‖ et ne l’avaient pas lu.Enfin ce fut par grâce,‖ ô honte de l’histoire !Que ce siècle des arts,‖ des talents, de la gloire,Ce siècle de Louis,‖ si brillant et si beau,Fit à Molière mort‖ l’aumône d’un tombeau !

Génie observateur,‖ dont la vue exercéeLisait si bien au fond‖ de l’humaine pensée,T’étais-tu donc trompé‖ pour la première fois,Lorsqu’en songe tu vis‖ la France, d’une voix,Décernant à ta cendre‖ un hommage suprême,En honorant ton nom,‖ s’honorer elle-même ?Non ! tu savais trop bien‖ qu’en un sûr avenir,L’heure de la justice‖ à son tour doit venir.Tu te l’étais prédite‖ et tu l’as attendue.Envieux du génie,‖ à qui la gloire est due,L’homme peut l’insulter‖ et briser son autel :Le génie attendra,‖ car il est immortel !Deux siècles ont passé.‖ Tous ces nains dont la rageProdiguait au grand homme‖ et la haine et l’outrage,Ces détracteurs, ce peuple‖ ameuté contre lui,Ces ennemis si fiers,‖ où sont-ils aujourd’hui ?Ils dorment sans mémoire,‖ et l’oubli les dévore,Sans qu’on daigne une fois‖ les évoquer encoreDu néant éternel‖ où Dieu les a plongés,Pour leur montrer Molière‖ et la raison vengés.Car l’heure expiatoire‖ à son tour est venue ;La France a mieux compris‖ cette âme méconnue,Et, par ses œuvres même,‖ instruite à l’admirer,Au moderne Ménandre‖ a voulu consacrerUn de ces monuments‖ dont la splendeur rayonneDu talent qui l’obtient‖ au peuple qui le donne.Au lieu même où Molière‖ expira, triste, seul,Dans la rue où le peuple‖ insulta son linceul,Sur le sol illustré‖ par sa demeure antique,VISCONTI fait surgir‖ un élégant portique.Là, comme dans un temple‖ immortel désormais,Brille un socle superbe,‖ où veillent à jamaisDeux muses que Pradier,‖ ce nouveau Praxitèle,Fit naître et revêtit‖ d’une grâce immortelle.La première, enfant pure,‖ au maintien sérieux,Élève noblement‖ son front aimé des cieux.Semblable en sa parure‖ à ces vierges d’Athène,Qui nouaient d’un bandeau‖ leurs longs cheveux d’ébène ;Comme elles belle et fière,‖ et sur un corps charmantDrapant à plis nombreux‖ un chaste vêtement,Elle montre à nos yeux‖ et nous personnifieCette moralité,‖ cette philosophiePar lesquelles Molière,‖ illustrant ses écrits.Sur la scène comique‖ a remporté le prix.La seconde, plus leste,‖ en sa grâce mutine,Semble allier Scapin,‖ Sganarelle et Martine.Du lierre inspirateur‖ ses cheveux couronnésSur un front souriant‖ flottent disséminés ;Sa robe ouverte échappe‖ à sa gorge lascive ;Son geste est agaçant,‖ son œil gai, sa main vive ;Elle tient ce bâton‖ à frapper toujours prêtSur Géronte ou Dandin,‖ Sosie ou Jodelet.L’autre avait la sagesse,‖ elle a pris la folie ;L’autre est belle, il lui sied‖ de n’être que jolie ;Elle est le type enfin‖ du gros rire joyeux.Du comique bouffon‖ qui charmait nos aïeux.Toutes deux cependant,‖ par diverses idéesTendant au même but,‖ toutes deux accoudéesAu piédestal sublime‖ où Molière est assis,Attachent sur lui seul‖ leurs yeux et leurs esprits.

Molière, en cette noble‖ et rêveuse attitudeQue lui donnaient jadis‖ la pensée et l’étude.Semble les dominer‖ de toute sa hauteur.Son large front s’incline,‖ et son œil scrutateur,Fixé sur cette rue‖ où la foule, sans cesse,Comme en un centre afflue,‖ et se croise, et se presse,Étudie à loisir‖ ces visages divers :Les masques ont changé,‖ mais non pas les travers.SEURRE ainsi nous le montre ;‖ ainsi, dans son œil graveEt sur sa noble bouche,‖ un sourire se grave,Sourire amer et doux‖ qui juge les humains.La plume, le papier‖ sont encor dans ses mains ;Il pense, il va parler,‖ il vit… La France entièreD’un généreux transport‖ te salue, ô Molière !

Et vous, Sénat illustre‖ entre mille rivaux,Arbitres du bon goût,‖ qui par vos longs travauxSurpassez de si loin‖ quiconque écrit et pense ;Vous, l’exemple du monde‖ et l’orgueil de la France,Au comique immortel‖ vous offrez aujourd’huiUn monument plus grand,‖ plus beau, mieux fait pour lui :Ce prix donné par vous,‖ dans ce séjour insigne,Voilà le piédestal‖ dont Molière était digne ;Car il n’est pas fondé‖ sur le marbre ou l’airain,Frêles sujets du Temps,‖ soumis au lendemain,Mais sur ce qui peut rendre‖ une gloire infinie,Sur le culte et l’amour‖ qu’inspire le génie !Osez donc maintenant,‖ osez anéantirCes mots tracés jadis‖ au jour du repentir :« Rien ne manque à sa gloire,‖ il manquait à la nôtre ! »Ce cri d’un autre temps‖ n’est plus fait pour le vôtre.Lorsque désavouant‖ d’injustes devanciers,L’Académie en deuil‖ couronna de lauriersLe buste de Molière‖ accueilli comme un hôte,Elle se fit honneur‖ en confessant sa faute.Mais en plaçant si haut‖ le poète outragé,De ses persécuteurs‖ vous l’avez mieux vengé :Vous avez à la vôtre‖ enchaîné sa mémoire :« Molière est désormais‖ acquis à votre gloire ! »

Versification

Forme
Distiques
Rimes
90((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
6 distiques
Mots à la rime
a bruit / nuit masculine, classiqueb nombre / l’ombre féminine, classiquea flambeaux / chevaux masculine, classiqueb froidure / structure féminine, classiquea errant / mourant masculine, classiqueb souffrance / espérance féminine, classiquea douleurs / pleurs masculine, classiqueb fière / MOLIÈRE féminine, classiquea l’emporter / monter masculine, classiqueb camarade / Malade féminine, classiquea fois / voix masculine, classiqueb parterre / meurtrière féminine, classiquea vainqueur / cœur masculine, classiqueb épuisée / usée féminine, classiquea effort / mort masculine, classiqueb asile / fertile féminine, classiquea délaissés / tracés masculine, classiqueb peut-être / naître féminine, classiquea d’Orgon / d’Harpagon masculine, classiqueb idolâtre / théâtre féminine, classiquea fois / lois masculine, classiqueb glacées / pensées féminine, classiquea encor / trésor masculine, classiqueb l’Europe / Misanthrope féminine, classiquea j’aimais / jamais masculine, classiqueb dernière / Molière féminine, classiquea espoir / voir masculine, classiqueb sages / ouvrages féminine, classiquea couronné / destiné masculine, classiqueb rue / statue féminine, classiquea vanité / agité masculine, classiqueb plaintives / attentives féminine, classiquea confus / plus masculine, classiqueb vaine / l’entraîne féminine, classiquea deuil / cercueil masculine, classiqueb prière / poussière féminine, classiquea chrétien / bien masculine, classiqueb zèle / cervelle féminine, classiquea absolu / lu masculine, classiqueb l’histoire / gloire féminine, classiquea beau / tombeau masculine, classiqueb exercée / pensée féminine, classiqueb suprême / elle-même féminine, classiquea avenir / venir masculine, classiqueb attendue / due féminine, classiquea autel / immortel masculine, classiqueb rage / l’outrage féminine, classiquea lui / aujourd’hui masculine, classiqueb dévore / encore féminine, classiquea plongés / vengés masculine, classiqueb venue / méconnue féminine, classiquea l’admirer / consacrer masculine, classiqueb rayonne / donne féminine, classiquea seul / linceul masculine, classiqueb antique / portique féminine, classiquea désormais / jamais masculine, classiqueb Praxitèle / immortelle féminine, classiquea sérieux / cieux masculine, classiqueb d’Athène / d’ébène féminine, classiquea charmant / vêtement masculine, classiqueb personnifie / philosophie féminine, classiquea écrits / prix masculine, classiqueb mutine / Martine féminine, classiquea couronnés / disséminés masculine, classiqueb lascive / vive féminine, classiquea prêt / Jodelet masculine, classiqueb folie / jolie féminine, classiquea joyeux / aïeux masculine, classiqueb idées / accoudées féminine, classiquea assis / esprits masculine, classiqueb attitude / l’étude féminine, classiquea hauteur / scrutateur masculine, classiqueb cesse / presse féminine, classiquea divers / travers masculine, classiqueb grave féminine, classiquea humains / mains masculine, classiqueb entière / Molière féminine, classiquea rivaux / travaux masculine, classiqueb pense / France féminine, classiquea aujourd’hui / lui masculine, classiqueb insigne / digne féminine, classiquea l’airain / lendemain masculine, classiqueb infinie / génie féminine, classiquea anéantir / repentir masculine, classiqueb nôtre / vôtre féminine, classiquea devanciers / lauriers masculine, classiqueb hôte / faute féminine, classiquea outragé / vengé masculine, classiqueb mémoire / gloire féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

180 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Prosper Blanchemain, Paris, LIBRAIRIE ANCIENNE ET MODERNE - ÉDOUARD ROUVEYRE, 1880· numérisation archive.org· Sources