Poésies, 1845‑1858· Poèmes et poésies
Les deux anges
A mon cher fils Paul.
Quand j’ignorais encor‖ que la vie est amère ;Quand je ne connaissais,‖ de ce monde nouveau,Que la douce voix de ma mèreEt son visage aimant‖ penché sur mon berceau,
Un ange radieux‖ me souriait en rêve ;Sa tète aux cheveux blonds‖ brillait d’un éclat pur,Comme l’aurore qui se lève,Et je lisais l’espoir‖ dans ses grands yeux d’azur.
Il volait devant moi‖ tel qu’un oiseau rapide,Me couvrant de son aile,‖ et la paix du SeigneurInondait mon âme limpide ;Car cet ange adoré‖ s’appelait le bonheur.
Mais les jours ont passé ;‖ le messager de joieQui devançait mes pas s’est lassé du chemin ;Il s’est détourné de ma voie,Sa main consolatrice‖ a délaissé ma main.
A peine si parfois‖ je l’entrevois encore,Cet astre qui brilla‖ sur mon joyeux matin,Il fuit, pâlissant météore,Et se perd dans la brume‖ à l’horizon lointain.
Il ne reviendra plus,‖ aux heures de tristesse,Illuminer ma nuit‖ d’un rayon de ses yeux ;Dans mon cœur ses chants d’allégresseNe réveilleront plus‖ un seul écho joyeux.
Doux ange, cher soutien‖ de mon heureuse enfanceQui me guidais partout,‖ quand je n’avais sentiNi la tristesse ni l’offense,Pour quels bords préférés,‖ doux ange, es-tu parti ?
Es-tu sous l’humble toit‖ où je te vis sourire,Dans les yeux de ma mère,‖ à mon premier réveil ?Aux bords du ruisseau qui soupire ?Dans le bois qui frémit‖ au lever du soleil ?
Es-tu sous les cyprès,‖ au coin du cimetière,Où j’ai vu déposer‖ mon frère, mon seul bien,Pauvre enfant qui dort sous la pierre,Cœur brisé qui jamais‖ ne battra près du mien ?
Es-tu dans un baiser‖ de celle qui, tranquille,Repose sur mon sein‖ gonflé d’émotion ;Comme dans son nid qui vacillePrès des flots orageux‖ se berce l’alcyon ?
Es-tu dans ces milliers‖ de limpides étoiles,Dont j’admirais, enfant,‖ l’éclat mystérieux ?Où te caches-tu ? sous quels voiles ?Es-tu sur terre encore ?‖ as-tu fui dans les cieux.
Hélas ! c’est un autre ange‖ au sévère visageQui me montre aujourd’hui‖ l’horizon menaçant.I ! marche au milieu d’un orageEt ses yeux sont rougis‖ de larmes et de sang.
Lorsque vers l’avenir,‖ où maint éclair s’allume,Il tourne son œil morne‖ et son front sans couleurMon cœur se gonfle d’amertume ;Car cet ange effrayant‖ s’appelle LA DOULEUR.
Adieu donc pour jamais,‖ bel ange de la joie !Toi, son frère, salut !‖ je t’attends sans remord ;C’est aussi le ciel qui t’envoie,Ainsi que l’ouragan,‖ la tempête et la mort.
Salut, ange des pleurs !‖ je te crains et je t’aime.Je te crains, car ton œil‖ est noir comme la nuit ;Je t’aime, car sur ton front blêmeJ’entrevois un reflet‖ du jour pur qui te suit.
Je te crains, car ta main‖ fatale et toujours sûreNe doit toucher mon cœur‖ que pour l’endolorir ;Je t’aime, car chaque blessureRend mon âme plus forte‖ et m’apprend à souffrir.
Frappe donc ! Je suis prêt.‖ Bien que mon cœur chancelleL’espérance y survit,‖ rebelle à ton pouvoir ;La Consolatrice éternelleDort jusque dans les plis‖ de ton vêtement noir.
Que dis-je, Esprit fatal ?‖ mon cœur n’est point ta proie,Un astre brille encor dans mon ciel assombri,Car je vois l’ange de la joieS’éveiller dans les yeux‖ de mon enfant chéri.
Versification
- Forme
- 18 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 18(abab)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (54 de 12, 18 de 8)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 18 quatrains
- Mots à la rime
- a amère / mère féminine, classiqueb nouveau / berceau masculine, classiquea rêve / lève féminine, classiqueb pur / d’azur masculine, classiquea rapide / limpide féminine, classiqueb Seigneur / bonheur masculine, classiquea joie / voie féminine, classiqueb chemin / main masculine, classiquea encore / météore féminine, classiqueb matin / lointain masculine, classiquea tristesse / d’allégresse féminine, classiqueb yeux / joyeux masculine, classiquea enfance / l’offense féminine, classiqueb senti / parti masculine, classiquea sourire / soupire féminine, classiqueb réveil / soleil masculine, classiquea cimetière / pierre féminine, classiqueb bien / mien masculine, classiquea tranquille / vacille féminine, classiqueb d’émotion / l’alcyon masculine, classiquea étoiles / voiles féminine, classiqueb mystérieux / cieux masculine, classiquea visage / orage féminine, classiqueb menaçant / sang masculine, non classiquea s’allume / d’amertume féminine, classiqueb couleur / DOULEUR masculine, classiquea joie / t’envoie féminine, classiqueb remord / mort masculine, classiquea t’aime / blême féminine, classiqueb nuit / suit masculine, classiquea sûre / blessure féminine, classiqueb l’endolorir / souffrir masculine, classiquea chancelle / éternelle féminine, classiqueb pouvoir / noir masculine, classiquea proie / joie féminine, classiqueb assombri / chéri masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
72 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Prosper Blanchemain, Paris, LIBRAIRIE ANCIENNE ET MODERNE - ÉDOUARD ROUVEYRE, 1880· numérisation archive.org· Sources