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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies, 1845‑1858· Poèmes et poésies

Les deux mondes

COURONNÉE PAR L’ACADÉMIE DES JEUX FLORAUX

Prosper Blanchemain· ODE· strophes variées, alexandrins et octosyllabes, 171 vers

L’ouragan boréal‖ déchaîne les naufrages ;La mer roulant ses flots‖ et le ciel ses orages,Rongent avec fureur‖ le détroit écumant ;Et seuls, dans ce chaos‖ qui gronde, qui menace,Immobiles et noirs,‖ deux grands caps, face à face,Se dressent éternellement !

Là des mots inconnus‖ se mêlent aux rafales :De deux géants couchés‖ les tètes colossalesDominent les deux caps‖ vacillant sous leur poids ;Or l’un est le Vieux Monde,‖ et l’autre l’Amérique,Qui, chacun accoudé‖ sur une roche antique,S’entretiennent à haute voix :

« Ne m’aimes-tu donc plus,‖ ô ma belle Amérique,Comme en ces premiers jours,‖ si vite évanouis,Où la main de Colomb,‖ dénouant ta tunique,T’offrit, vierge sauvage,‖ à mes yeux éblouis ?

J’avais cru jusqu’alors‖ que j’étais le seul monde,Que pour moi le soleil‖ s’allumait dans les cieux,Et que pour moi la nuit‖ à sa voûte profondeSuspendait ses milliers‖ d’astres mystérieux.

Enfant, je me berçais‖ au bruit de mes feuillages,De mes fleuves errants,‖ de mes oiseaux chanteurs,Je ne regardais pas‖ plus loin que mes rivages,Et je me complaisais‖ dans mes peuples pasteurs.

Plus tard, dans les cités,‖ dans les tours, sous les dômes,J’enfermais des humains‖ les mobiles désirs ;Les peuples me brodaient‖ un manteau de royaumes ;Le fracas de la guerre‖ amusait mes loisirs.

Enfin je m’ennuyai‖ captif dans mes deux pôles,Et, las d’être toujours‖ baigné de sang nouveau,De l’empire romain‖ qui chargeait mes épaulesDans un jour de dépit‖ je brisai le fardeau.

Je voyais tout aimer,‖ moi qui faisais tout naître ;Isolé, sans amour,‖ et navré d’être seul,Je nourrissais un feu qui dévorait mon être ;L’Océan sur mes flancs‖ pesait comme un linceul !

Mais ce n’est pas la mort‖ qu’il couvrait ; c’est la vie !Un de mes fils partit,‖ vers mon rêve idéal.Tu parus, jeune et belle,‖ aux flots jaloux ravie,Et le linceul devint‖ un voile nuptial. »

L’amérique

« Malheur à ce Génois rebelle,Qui, de Palos un jour parti,Poussant vers moi sa caravelle,Imprima sa trace nouvelleSur le rivage d’Haïti !

Cachée à tes regards profanes,Je me berçais, naïve encor,Dans les hamacs de mes lianes,Au vent parfumé des savanes,Sur mes fleuves aux sables d’or.

Cet or, chez mes peuples antiques,Ne soulevait pas de fureurs.Des mêmes filons métalliquesSortaient le baudeau des Caciques,Et l’instrument des laboureurs.

Mais ce métal fut une amorcePour tes fils au meurtre acharnés ;Tu vins sous mes huttes d’écorceEt tu me ravis, par la force,Mes biens que je t’aurais donnés.

Pour toi je n’étais point avare ;Car je t’aimais d’amour alors !Et qu’as-tu fait de moi, barbare,Lorsque pour dot à ton PizarreDu Pérou j’offrais les trésors ? »

Le vieux monde

« N’accuse que Pizarre‖ et ses guerriers sinistres,Eux seuls ont sur leur trône‖ égorgé les Incas ;J’ai maudit les fureurs‖ de ces sanglants ministres,A tes fils opprimés‖ j’ai donné Las Casas.

Las Casas, renversant‖ tes sanglantes idoles,Te fit connaître un Dieu‖ d’amour et de bonté ;Sur ta plaie il versa,‖ l’homme aux saintes paroles,Le baume de la Grâce‖ et de la Charité.

Si d’autres dans tes champs‖ ont porté la faucille,S’ils ont brûlé le chaume‖ en récoltant le grain,Leurs enfants ont semé ;‖ le temps fuit, l’été brille,De plus riches moissons‖ jaunissent le terrain.

L’industrie à son tour‖ traversant l’Atlantique,Vient peupler tes déserts‖ de vivantes cités ;Chaque jour fait jaillir‖ de la forêt antiqueDes guérets florissants‖ et des toits habités. »

L’amérique

« Les bois où chassent mes peuplades,Je les aime et non tes guérets !Rends-moi le bruit de mes cascades,Mes Hurons et leurs embuscades,Et leurs wigwams dans les forêts.

A tes Blancs je dis anathème !Aux sifflements de tes wagonsJe préfère mes serpents même :Ce sont les Peaux-Rouges que j’aime,Des Esquimaux aux Patagons !

Tu leur dérobes leur domaine :Prends garde, je me vengerai !Tes fils que l’Océan m’amèneSeront mes instruments de haine,Contre toi je les armerai !

Quand mon dernier Huron sauvageAura chanté son chant de deuil,Les colons nés sur mon rivageObtiendront seuls tout l’héritage ;Et je te clouerai ton cercueil.

Déjà vers moi la foule abonde,Déjà l’Américain du Nord,Libre de ton joug, ô Vieux Monde !Va saisir le sceptre de l’ondeÉcoute ! c’est un glas de mort !

Tes peuples décrépits mourront,Et, dans chaque cité déserte,D’abord grandira l’herbe verte,Puis les chênes au vaste front.

Tu dormiras muet et sombreSous les bois par le temps accrus ;On oublîra jusques au nombreDe tes villes mortes dans l’ombre,Et de tes peuples disparus.

Sur toi le lent oubli va fondre,Et plus tard, le jour est marqué,Dans quelque marais qui s’effondreOn trouvera Paris et LondreComme on a trouvé Palenqué !

Palenqué, Babel mexicaine,Énigme de marbre sculpté,Cadavre d’une cité reineMorte sans que l’histoire humaineDe ses grandeurs ait rien conté !… »

Ainsi le front courbé‖ vers le détroit qui gronde,L’Amérique superbe‖ accuse le Vieux Monde,Son gigantesque époux ;Et leurs voix, se croisant‖ sur la mer écumante,De leurs éclats hautains‖ dominent la tourmenteDes vagues en courroux.

Mais le sombre Océan,‖ que leur colère étonne,S’agite, secouant‖ son humide couronneD’algues et de corail ;Et de ses bras nerveux‖ broyant les monts de glaces,Élève entre eux son front‖ tout chargé de menaces,Comme un épouvantail.

L’océan

« Quel esprit de discorde‖ aujourd’hui vous enivre.Mondes désenchantés,‖ ne pouvez-vous plus vivreL’un et l’autre en repos ?Ne vous souvient-il plus‖ qu’en mes jours de colères,Sur vos Himalayas‖ et sur vos Cordillères,J’ai promené mes flots ?

Prenez garde que Dieu,‖ renversant mes limites,Ne me déchaîne encor‖ sur vos terres maudites,Ainsi qu’aux anciens jours.Cette voix qui m’a dit :‖ « Ici ta rage expire ;» Tu n’iras pas plus loin !‖ » Cette voix peut me dire« Va plus loin ! va toujours ! »

Des sombres profondeurs‖ qui gardent l’Atlantide,Je monterais ployant‖ sous mon étreinte humideVos fronts appesantis ;Et sur vos monts altiers‖ devenus des abîmes,Dans l’aire des aiglons‖ mes monstres maritimesNourriraient leurs petits.

Pour vos grandeurs aurait‖ sonné l’heure dernière ;La terre sous les eaux‖ dormirait prisonnièreDans le gouffre béant ;Le soleil éteindrait‖ sa lumière inutile,Et la mort planerait‖ sur la face immobileDe l’immense Océan ! »

Dans le ciel cependant‖ une voix douce et pureChantait : ce fier courroux‖ se calmait sans effort ;Comme au sein maternel‖ se repose et s’endortUn petit enfant qui murmure :

« Gloire à Dieu dans le ciel !‖ paix ici-bas à tous !Mers, abaissez vos flots ;‖ terres, prosternez-vousDevant la puissance infinie !Chantez, harpes des bois !‖ chantez, vents des déserts !Océans orageux,‖ confondez vos concertsDans l’universelle harmonie ! »

23 mai 1851.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
9(aabccb) 11(abab) 13(abaab) 2(abba)
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (85 de 12, 74 de 8, 12 de 6)· profil 8, 6, 6+6
Strophes
7 sizains, 3 quintils, 1 quatrain
Mots à la rime
a naufrages / orages féminine, classiqueb écumant / éternellement masculine, classiquec menace / face féminine, classiquea rafales / colossales féminine, classiqueb poids / voix masculine, classiquec l’Amérique / antique féminine, classiquea Amérique / tunique féminine, classiqueb évanouis / éblouis masculine, classiquea monde / profonde féminine, classiqueb cieux / mystérieux masculine, classiquea feuillages / rivages féminine, classiqueb chanteurs / pasteurs masculine, classiquea dômes / royaumes féminine, classiqueb désirs / loisirs masculine, classiquea pôles / épaules féminine, classiqueb nouveau / fardeau masculine, classiquea naître / être féminine, classiqueb seul / linceul masculine, classiquea vie / ravie féminine, classiqueb idéal / nuptial masculine, classiquea rebelle / caravelle / nouvelle féminine, classiqueb parti / d’Haïti masculine, classiquea profanes / lianes / savanes féminine, classiqueb encor / d’or masculine, classiquea antiques / métalliques / Caciques féminine, classiqueb fureurs / laboureurs masculine, classiquea amorce / d’écorce / force féminine, classiqueb acharnés / donnés masculine, classiquea avare / barbare / Pizarre féminine, classiqueb alors / trésors masculine, classiquea sinistres / ministres féminine, classiqueb Incas / Casas masculine, classiquea idoles / paroles féminine, classiqueb bonté / Charité masculine, classiquea faucille / brille féminine, classiqueb grain / terrain masculine, classiquea l’Atlantique / antique féminine, classiqueb cités / habités masculine, classiquea peuplades / cascades / embuscades féminine, classiqueb guérets / forêts masculine, classiquea anathème / même / j’aime féminine, classiqueb wagons / Patagons masculine, classiquea domaine / m’amène / haine féminine, classiqueb vengerai / armerai masculine, classiquea sauvage / rivage / l’héritage féminine, classiqueb deuil / cercueil masculine, classiquea abonde / Monde / l’onde féminine, classiqueb Nord / mort masculine, classiquea mourront / front masculine, classiqueb déserte / verte féminine, classiquea sombre / nombre / l’ombre féminine, classiqueb accrus / disparus masculine, classiquea fondre / s’effondre / Londre féminine, classiqueb marqué / Palenqué masculine, classiquea mexicaine / reine / humaine féminine, classiqueb sculpté / conté masculine, classiquea gronde / Monde féminine, classiqueb époux / courroux masculine, classiquec écumante / tourmente féminine, classiquea étonne / couronne féminine, classiqueb corail / épouvantail masculine, classiquec glaces / menaces féminine, classiquea enivre / vivre féminine, classiqueb repos / flots masculine, classiquec colères / Cordillères féminine, classiquea limites / maudites féminine, classiqueb jours / toujours masculine, classiquec expire / dire féminine, classiquea l’Atlantide / humide féminine, classiqueb appesantis / petits masculine, classiquec abîmes / maritimes féminine, classiquea dernière / prisonnière féminine, classiqueb béant / Océan masculine, classiquec inutile / immobile féminine, classiquea pure / murmure féminine, classiqueb effort / s’endort masculine, classiquea tous / prosternez-vous masculine, classiqueb infinie / harmonie féminine, classiquec déserts / concerts masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

171 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Prosper Blanchemain, Paris, LIBRAIRIE ANCIENNE ET MODERNE - ÉDOUARD ROUVEYRE, 1880· numérisation archive.org· Sources