Poésies, 1845‑1858· Idéal
Paysage
A Albert Hauguet.
Ami, j’étais assis‖ sur la falaise ardue,D’où mes yeux embrassaient‖ un immense pays ;Et, rêveur, je laissais‖ errer dans l’étendueMes regards éblouis.
Je voyais devant moi‖ ma verte Normandie,Ses prés couverts de fleurs,‖ ses fertiles guérets,Ses coteaux où soufflait‖ une brise attiédiePar l’ombre des forêts.
Le soleil rayonnait‖ au-dessus de ma tête,De bleuâtres vapeurs‖ à l’horizon flottaient,Et les vieux toits de chaume‖ avaient un air de fête,Et les oiseaux chantaient.
Un gothique clocher‖ perçait entre les arbres,Roi du village, et fier‖ de son noble appareil ;Les rochers éloignés‖ brillaient comme des marbresAux rayons du soleil.
La Seine, découpant‖ le vaste paysage,Errait, serpent d’azur‖ au gracieux contour,Reflétant sur ses eaux‖ et le ciel sans nuageEt les bois d’alentour.
Elle se divisait‖ parmi de vertes îles,Puis dans un vallon creux‖ cachait son cours changeant,Enfin reparaissait‖ entre deux champs fertiles,Comme un ruban d’argent.
Ce grand fleuve à mes pieds‖ et cet horizon vaste,Ces champs, ces monts, ces bois,‖ ce village écarté,Composaient un spectacle‖ immense, plein de fasteEt de sérénité.
Alors je vis de loin‖ apparaître les hunesDe deux sloops qui voguaient‖ ensemble remontant ;Entre leurs mâts légers‖ s’enflaient ces voiles brunesDont l’aspect te plaît tant.
Ils couraient tous les deux‖ avec les mêmes brises ;Pour tous deux le soleil‖ n’avait qu’un seul rayon ;Et les flots soulevés‖ par leurs carènes grisesNe formaient qu’un sillon.
Or doucement vers toi‖ mon âme ramenée,Tandis que mon regard‖ se perdait sur les eaux,Comparait de nos purs‖ la double destinéeAux deux légers vaisseaux.
Ainsi tous deux, bercés‖ entre de beaux rivages,Sous un dôme d’azur‖ et sur de calmes flots,Puissions-nous n’embarquer,‖ pour nos heureux voyages,Que de gais matelots ;
Puissions-nous, si le vent‖ séparait nos voilures,Après avoir du temps‖ éprouvé les rigueurs,Nous retrouver, changés‖ peut-être de figures,Mais semblables de cœurs ;
Alors, comme ces sloops‖ remontant de conserve,Lassés de tous les flots‖ rebelles ou soumis,Surgir enfin au port‖ que le ciel nous réserve,Toujours, toujours amis !
Versification
- Forme
- 13 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 13(abab)
- Mètre
- Alexandrins et hexasyllabes (39 de 12, 13 de 6)· profil 6, 6+6
- Strophes
- 13 quatrains
- Mots à la rime
- a ardue / l’étendue féminine, classiqueb pays / éblouis masculine, classiquea Normandie / attiédie féminine, classiqueb guérets / forêts masculine, classiquea tête / fête féminine, classiqueb flottaient / chantaient masculine, classiquea arbres / marbres féminine, classiqueb appareil / soleil masculine, classiquea paysage / nuage féminine, classiqueb contour / d’alentour masculine, classiquea îles / fertiles féminine, classiqueb changeant / d’argent masculine, classiquea vaste / faste féminine, classiqueb écarté / sérénité masculine, classiquea hunes / brunes féminine, classiqueb remontant / tant masculine, classiquea brises / grises féminine, classiqueb rayon / sillon masculine, classiquea ramenée / destinée féminine, classiqueb eaux / vaisseaux masculine, classiquea rivages / voyages féminine, classiqueb flots / matelots masculine, classiquea voilures / figures féminine, classiqueb rigueurs / cœurs masculine, classiquea conserve / réserve féminine, classiqueb soumis / amis masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
52 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Prosper Blanchemain, Paris, LIBRAIRIE ANCIENNE ET MODERNE - ÉDOUARD ROUVEYRE, 1880· numérisation archive.org· Sources