Épitres, 1670‑1698
Épître I
AU ROI
(1669)
Grand Roi, c’est vainement‖ qu’abjurant la satire,Pour toi seul désormais‖ j’avais fait vœu d’écrire.Dès que je prends la plume,‖ Apollon éperduSemble me dire : « Arrête,‖ insensé ; que fais-tu ?Sais-tu dans quels périls‖ aujourd’hui tu t’engages ?Cette mer où tu cours‖ est célèbre en naufrages ! »Ce n’est pas qu’aisément,‖ comme un autre, « à ton char »Je ne pusse attacher « ‖Alexandre et César » ;Qu’aisément je ne pusse,‖ en quelque ode insipide,T’exalter aux dépens‖ et « de Mars et d’Alcide » ;Te livrer « le Bosphore »‖, et, d’un vers incivil,Proposer au sultan‖ de te céder « le Nil » ;Mais, pour te bien louer,‖ une raison sévèreMe dit qu’il faut sortir‖ de la route vulgaire ;Qu’après avoir joué‖ tant d’auteurs différents,Phébus même aurait peur,‖ s’il entrait sur les rangs,Que, par des vers tout neufs,‖ avoués du Parnasse,Il faut de mes dégoûts‖ justifier l’audace ;Et, si ma Muse enfin‖ n’est égale à mon Roi,Que je prête aux Cotins‖ des armes contre moi.« Est-ce là cet auteur,‖ l’effroi de la Pucelle,Qui devait des bons vers‖ nous tracer le modèle ;Ce censeur, diront-ils,‖ qui nous réformait tous ?Quoi ? ce critique affreux‖ n’en sait pas plus que nous !N’avons-nous pas cent fois,‖ en faveur de la France,Comme lui dans nos vers‖ pris « Memphis et Byzance »,Sur les bords de « l’Euphrate »‖ abattu le turban,Et coupé, pour rimer,‖ « les cèdres du Liban » ?De quel front aujourd’hui‖ vient-il, sur nos brisées,Se revêtir encor‖ de nos phrases usées ? »Que répondrais-je alors ?‖ Honteux et rebuté,J’aurais beau me complaire‖ en ma propre beauté,Et, de mes tristes vers‖ admirateur unique,Plaindre, en les relisant,‖ l’ignorance publique :Quelque orgueil en secret‖ dont s’aveugle un auteur,Il est fâcheux, grand Roi,‖ de se voir sans lecteur ;Et d’aller du récit‖ de ta gloire immortelleHabiller chez Francœur‖ le sucre et la cannelle.Ainsi, craignant toujours‖ un funeste accident,J’imite de Conrart‖ le silence prudent ;Je laisse aux plus hardis‖ l’honneur de la carrière ;Et regarde le champ,‖ assis sur la barrière.Malgré moi, toutefois,‖ un mouvement secretVient flatter mon esprit,‖ qui se tait à regret.Quoi ! dis-je tout chagrin,‖ dans ma verve infertile,Des vertus de mon Roi‖ spectateur inutile,Faudra-t-il sur sa gloire‖ attendre à m’exercerQue ma tremblante voix‖ commence à se glacer ?Dans un si beau projet,‖ si ma muse rebelleN’ose le suivre aux champs‖ de Lille et de Bruxelle,Sans le chercher au nord‖ de l’Escaut et du Rhin,La paix l’offre à mes yeux‖ plus calme et plus serein.Oui, grand Roi, laissons là‖ les sièges, les batailles ;Qu’un autre aille en rimant‖ renverser des murailles ;Et souvent, sur tes pas‖ marchant sans ton aveu,S’aille couvrir de sang,‖ de poussière et de feu.A quoi bon, d’une Muse‖ au carnage animée,Échauffer ta valeur,‖ déjà trop allumée ?Jouissons à loisir‖ du fruit de tes bienfaits,Et ne nous lassons point‖ des douceurs de la paix.« Pourquoi ces éléphants,‖ ces armes, ce bagage,Et ces vaisseaux tout prêts‖ à quitter le rivage ?Disait au roi Pyrrhus‖ un sage confident,Conseiller très sensé‖ d’un roi très imprudent.— Je vais, lui dit ce prince,‖ à Rome où l’on m’appelle.— Quoi faire ? — L’assiéger.‖ — L’entreprise est fort belleEt digne seulement‖ d’Alexandre ou de vous :Mais, Rome prise enfin,‖ Seigneur, où courons-nous ?— Du reste des Latins‖ la conquête est facile.— Sans doute, on les peut vaincre :‖ est-ce tout ? — La SicileDe là nous tend les bras ;‖ et bientôt, sans effort,Syracuse reçoit‖ nos vaisseaux dans son port.— Bornez-vous là vos pas ?‖ — Dès que nous l’aurons prise,Il ne faut qu’un bon vent,‖ et Carthage est conquise.Les chemins sont ouverts :‖ qui peut nous arrêter ?— Je vous entends, Seigneur,‖ nous allons tout dompter :Nous allons traverser‖ les sables de Libye ;Asservir en passant‖ l’Égypte, l’Arabie ;Courir delà le Gange‖ en de nouveaux pays ;Faire trembler le Scythe‖ aux bords du Tanaïs ;Et ranger sous nos lois‖ tout ce vaste hémisphère ;Mais, de retour enfin,‖ que prétendez-vous faire ?— Alors, cher Cinéas,‖ victorieux, contents,Nous pourrons rire à l’aise,‖ et prendre du bon temps.— Eh ! Seigneur, dès ce jour,‖ sans sortir de l’Épire,Du matin jusqu’au soir‖ qui vous défend de rire ? »Le conseil était sage‖ et facile à goûter :Pyrrhus vivait heureux‖ s’il eût pu l’écouter ;Mais, à l’ambition‖ d’opposer la prudence,C’est aux prélats de cour‖ prêcher la résidence.Ce n’est pas que mon cœur,‖ du travail ennemi,Approuve un fainéant‖ sur le trône endormi ;Mais, quelques vains lauriers‖ que promette la guerre,On peut être héros‖ sans ravager la terre.Il est plus d’une gloire.‖ En vain, aux conquérants,L’erreur, parmi les rois,‖ donne les premiers rangs,Entre les grands héros‖ ce sont les plus vulgaires :Chaque siècle est fécond‖ en heureux téméraires ;Chaque climat produit‖ des favoris de Mars ;La Seine a des Bourbons,‖ le Tibre a des Césars ;On a vu mille fois‖ des fanges MéotidesSortir des conquérants‖ goths, vandales, gépides.Mais, un roi vraiment roi,‖ qui, sage en ses projets,Sache en un calme heureux‖ maintenir ses sujets ;Qui du bonheur public‖ ait cimenté sa gloire ;Il faut, pour le trouver,‖ courir toute l’histoire.La terre compte peu‖ de ces rois bienfaisants.Le ciel à les former‖ se prépare longtemps.Tel fut cet empereur,‖ sous qui Rome adoréeVit renaître les jours‖ de Saturne et de Rhée ;Qui rendit de son joug‖ l’univers amoureux ;Qu’on n’alla jamais voir‖ sans revenir heureux ;Qui soupirait le soir,‖ si sa main fortunéeN’avait par ses bienfaits‖ signalé la journée.Le cours ne fut pas long‖ d’un empire si douxMais, où cherché-je ailleurs‖ ce qu’on trouve chez nous ?Grand Roi, sans recourir‖ aux histoires antiques,Ne t’avons-nous pas vu‖ dans les plaines Belgiques,Quand l’ennemi vaincu,‖ désertant ses remparts,Au-devant de ton joug‖ courait de toutes parts,Toi-même te borner,‖ au fort de ta victoire,Et chercher dans la paix‖ une plus juste gloire ?Ce sont là les exploits‖ que tu dois avouer ;Et c’est par là, grand Roi,‖ que je te veux louer.Assez d’autres, sans moi,‖ d’un style moins timide,Suivront au champ de Mars‖ ton courage rapide ;Iront de ta valeur‖ effrayer l’univers ;Et camper devant Dôle‖ au milieu des hivers.Pour moi, loin des combats,‖ sur un ton moins terrible,Je dirai les exploits‖ de ton règne paisible :Je peindrai les plaisirs‖ en foule renaissants ;Les oppresseurs du peuple‖ à leur tour gémissants ;On verra par quels soins‖ ta sage prévoyanceAu fort de la famine‖ entretint l’abondance ;On verra les abus‖ par ta main réformés ;La licence et l’orgueil‖ en tous lieux réprimés ;Du débris des traitants‖ ton épargne grossie ;Des subsides affreux‖ la rigueur adoucie ;Le soldat, dans la paix,‖ sage et laborieux ;Nos artisans grossiers‖ rendus industrieux ;Et nos voisins frustrés‖ de ces tributs servilesQue payait à leur art‖ le luxe de nos villes.Tantôt, je tracerai‖ tes pompeux bâtiments,Du loisir d’un héros‖ nobles amusements.J’entends déjà frémir‖ les deux mers étonnéesDe voir leurs flots unis‖ au pied des Pyrénées.Déjà, de tous côtés,‖ la chicane aux aboisS’enfuit au seul aspect‖ de tes nouvelles lois.Oh ! que ta main par là‖ va sauver de pupilles !Que de savants plaideurs‖ désormais inutiles !Qui ne sent point l’effet‖ de tes soins généreux ?L’univers, sous ton règne,‖ a-t-il des malheureux ?Est-il quelque vertu,‖ dans les glaces de l’Ourse,Ni dans ces lieux brûlés‖ où le jour prend sa source,Dont la triste indigence‖ ose encore approcher,Et qu’en foule tes dons‖ d’abord n’aillent chercher ?C’est par toi qu’on va voir‖ les Muses enrichies,De leur longue disette‖ à jamais affranchies.Grand Roi, poursuis toujours,‖ assure leur repos :Sans elles un héros‖ n’est pas longtemps héros ;Bientôt, quoi qu’il ait fait,‖ la mort, d’une ombre noire,Enveloppe avec lui‖ son nom et son histoire.En vain, pour s’exempter‖ de l’oubli du cercueil,Achille mit vingt fois‖ tout Ilion en deuil ;En vain, malgré les vents,‖ aux bords de l’Hespérie,Énée enfin porta‖ ses dieux et sa patrie ;Sans le secours des vers,‖ leurs noms tant publiésSeraient depuis mille ans‖ avec eux oubliés.Non, à quelques hauts faits‖ que ton destin t’appelle,Sans le secours soigneux‖ d’une Muse fidèlePour t’immortaliser‖ tu fais de vains efforts.Apollon te la doit :‖ ouvre-lui tes trésors ;En poètes fameux‖ rends nos climats fertiles ;Un Auguste aisément‖ peut faire des Virgiles :Que d’illustres témoins‖ de ta vaste bontéVont pour toi déposer‖ à la postérité !Pour moi, qui, sur ton nom‖ déjà brûlant d’écrire,Sens au bout de ma plume‖ expirer la satire,Je n’ose de mes vers‖ vanter ici le prix.Toutefois, si quelqu’un‖ de mes faibles écritsDes ans injurieux‖ peut éviter l’outrage,Peut-être pour ta gloire‖ aura-t-il son usage ;Et, comme tes exploits,‖ étonnant les lecteurs,Seront à peine crus‖ sur la foi des auteurs,Si quelque esprit malin‖ les veut traiter de fables,On dira quelque jour‖ pour les rendre croyables :Boileau, qui, dans ses vers‖ pleins de sincérité,Jadis à tout son siècle‖ a dit la vérité,Qui mit, à tout blâmer,‖ son étude et sa gloire,A pourtant de ce roi‖ parlé comme l’histoire.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 95((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 1 distique
- Mots à la rime
- a satire / d’écrire féminine, classiqueb éperdu / fais-tu masculine, classiquea t’engages / naufrages féminine, classiqueb char / César masculine, classiquea insipide / d’Alcide féminine, classiqueb incivil / Nil masculine, classiquea sévère / vulgaire féminine, classiqueb différents / rangs masculine, classiquea Parnasse / l’audace féminine, classiqueb Roi / moi masculine, classiquea Pucelle / modèle féminine, classiqueb tous / nous masculine, classiquea France / Byzance féminine, classiqueb turban / Liban masculine, classiquea brisées / usées féminine, classiqueb rebuté / beauté masculine, classiquea unique / publique féminine, classiqueb auteur / lecteur masculine, classiquea immortelle / cannelle féminine, classiqueb accident / prudent masculine, classiquea carrière / barrière féminine, classiqueb secret / regret masculine, classiquea infertile / inutile féminine, classiqueb m’exercer / glacer masculine, classiquea rebelle / Bruxelle féminine, classiqueb Rhin / serein masculine, classiquea batailles / murailles féminine, classiqueb aveu / feu masculine, classiquea animée / allumée féminine, classiqueb bienfaits / paix masculine, classiquea bagage / rivage féminine, classiqueb confident / imprudent masculine, classiquea m’appelle / belle féminine, classiqueb vous / courons-nous masculine, classiquea facile / Sicile féminine, classiqueb effort / port masculine, classiquea prise / conquise féminine, classiqueb arrêter / dompter masculine, classiquea Libye / l’Arabie féminine, classiqueb pays / Tanaïs masculine, classiquea hémisphère / faire féminine, classiqueb contents / temps masculine, classiquea l’Épire / rire féminine, classiqueb goûter / l’écouter masculine, classiquea prudence / résidence féminine, classiqueb ennemi / endormi masculine, classiquea guerre / terre féminine, classiqueb conquérants / rangs masculine, classiquea vulgaires / téméraires féminine, classiqueb Mars / Césars masculine, classiquea Méotides / gépides féminine, classiqueb projets / sujets masculine, classiquea gloire / l’histoire féminine, classiqueb bienfaisants / longtemps masculine, classiquea adorée / Rhée féminine, classiqueb amoureux / heureux masculine, classiquea fortunée / journée féminine, classiqueb doux / nous masculine, classiquea antiques / Belgiques féminine, classiqueb remparts / parts masculine, classiquea victoire / gloire féminine, classiqueb avouer / louer masculine, classiquea timide / rapide féminine, classiqueb l’univers / hivers masculine, classiquea terrible / paisible féminine, classiqueb renaissants / gémissants masculine, classiquea prévoyance / l’abondance féminine, classiqueb réformés / réprimés masculine, classiquea grossie / adoucie féminine, classiqueb laborieux / industrieux masculine, classiquea serviles / villes féminine, classiqueb bâtiments / amusements masculine, classiquea étonnées / Pyrénées féminine, classiqueb abois / lois masculine, classiquea pupilles / inutiles féminine, classiqueb généreux / malheureux masculine, classiquea l’Ourse / source féminine, classiqueb approcher / chercher masculine, classiquea enrichies / affranchies féminine, classiqueb repos / héros masculine, classiquea noire / histoire féminine, classiqueb cercueil / deuil masculine, classiquea l’Hespérie / patrie féminine, classiqueb publiés / oubliés masculine, classiquea t’appelle / fidèle féminine, classiqueb efforts / trésors masculine, classiquea fertiles / Virgiles féminine, classiqueb bonté / postérité masculine, classiquea d’écrire / satire féminine, classiqueb prix / écrits masculine, classiquea l’outrage / usage féminine, classiqueb lecteurs / auteurs masculine, classiquea fables / croyables féminine, classiqueb sincérité / vérité masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
190 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, Paris, Hachette, 1889· numérisation gallica.bnf.fr· Sources