L’art poétique, 1674
Chant I
C’est en vain qu’au Parnasse,‖ un téméraire auteurPense de l’art des vers‖ atteindre la hauteur :S’il ne sent point du Ciel‖ l’influence secrète,Si son astre en naissant‖ ne l’a formé poète,Dans son génie étroit‖ il est toujours captif ;Pour lui Phébus est sourd,‖ et Pégase est rétif.O vous donc, qui brûlant‖ d’une ardeur périlleuse,Courez du bel esprit‖ la carrière épineuse,N allez pas sur des vers,‖ sans fruit vous consumer,Ni prendre pour génie‖ un amour de rimer ;Craignez d’un vain plaisir‖ les trompeuses amorces,Et consultez longtemps‖ votre esprit et vos forces.La nature, fertile‖ en esprits excellents,Sait entre les auteurs‖ partager les talents :L’un peut tracer en vers‖ une amoureuse flamme ;L’autre, d’un trait plaisant‖ aiguiser l’épigramme ;Malherbe d’un héros‖ peut vanter les exploits ;Racan, chanter Philis,‖ les bergers, et les bois.Mais, souvent, un esprit‖ qui se flatte, et qui s’aime,Méconnaît son génie,‖ et s’ignore soi-même :Ainsi tel, autrefois‖ qu’on vit avec FaretCharbonner de ses vers‖ les murs d’un cabaret,S’en va mal à propos‖ d’une voix insolente,Chanter du peuple hébreu‖ la fuite triomphante,Et, poursuivant Moïse‖ au travers des déserts,Court avec Pharaon‖ se noyer dans les mers.Quelque sujet qu’on traite,‖ ou plaisant, ou sublime,Que toujours le bon sens‖ s’accorde avec la rime :L’un l’autre vainement‖ ils semblent se haïr,La rime est une esclave,‖ et ne doit qu’obéir.Lorsqu’à la bien chercher‖ d’abord on s’évertue,L’esprit à la trouver‖ aisément s’habitue ;Au joug de la raison‖ sans peine elle fléchit ;Et, loin de la gêner,‖ la sert et l’enrichit.Mais, lorsqu’on la néglige,‖ elle devient rebelle ;Et pour la rattraper‖ le sens court après elle.Aimez donc la raison.‖ Que toujours, vos écritsEmpruntent d’elle seule‖ et leur lustre et leur prix.La plupart, emportés‖ d’une fougue insensée,Toujours loin du droit sens‖ vont chercher leur pensée :Ils croiraient s’abaisser,‖ dans leurs vers monstrueux,S’ils pensaient ce qu’un autre‖ a pu penser comme eux.Évitons ces excès.‖ Laissons à l’ItalieDe tous ces faux brillants‖ l’éclatante folie.Tout doit tendre au bon sens :‖ mais, pour y parvenir,Le chemin est glissant‖ et pénible à tenir ;Pour peu qu’on s’en écarte,‖ aussitôt on se noie ;La raison, pour marcher,‖ n’a souvent qu’une voie.Un auteur, quelquefois‖ trop plein de son objet,Jamais sans l’épuiser‖ n’abandonne un sujet :S’il rencontre un palais,‖ il m’en dépeint la face ;Il me promène après‖ de terrasse en terrasse ;Ici, s’offre un perron ;‖ là, règne un corridor ;Là, ce balcon s’enferme‖ en un balustre d’or ;Il compte des plafonds‖ les ronds et les ovales ;« Ce ne sont que festons,‖ ce ne sont qu’astragales. »Je saute vingt feuillets‖ pour en trouver la fin,Et je me sauve à peine‖ au travers du jardin.Fuyez de ces auteurs‖ l’abondance stérile,Et ne vous chargez point‖ d’un détail inutile :Tout ce qu’on dit de trop‖ est fade et rebutant ;L’esprit rassasié‖ le rejette à l’instant.Qui ne sait se borner‖ ne sut jamais écrire.Souvent, la peur d’un mal‖ nous conduit dans un pire :Un vers était trop faible,‖ et vous le rendez dur ;J évite d’être long,‖ et je deviens obscur ;L’un n’est point trop fardé,‖ mais sa Muse est trop nue ;L’autre a peur de ramper,‖ il se perd dans la nue.Voulez-vous du public‖ mériter les amours ?Sans cesse en écrivant‖ variez vos discours :Un style trop égal‖ et toujours uniformeEn vain brille à nos yeux ;‖ il faut qu’il nous endorme.On lit peu ces auteurs,‖ nés pour nous ennuyer,Qui, toujours sur un ton,‖ semblent psalmodier.Heureux, qui dans ses vers,‖ sait d’une voix légèrePasser du grave au doux,‖ du plaisant au sévère !Son livre, aimé du ciel,‖ et chéri des lecteurs,Est souvent chez Barbin‖ entouré d’acheteurs.Quoi que vous écriviez,‖ évitez la bassesse :Le style le moins noble‖ a pourtant sa noblesse.Au mépris du bon sens,‖ le Burlesque effrontéTrompa les yeux d’abord,‖ plut par sa nouveauté :On ne vit plus en vers‖ que pointes triviales ;Le Parnasse parla‖ le langage des halles ;La licence à rimer‖ alors n’eut plus de frein,Apollon travesti‖ devint un Tabarin.Cette contagion‖ infecta les provinces,Du clerc et du bourgeois‖ passa jusques aux princes ;Le plus mauvais plaisant‖ eut ses approbateurs ;Et, jusqu’à d’Assouci,‖ tout trouva des lecteurs.Mais de ce style enfin‖ la Cour désabuséeDédaigna de ces vers‖ l’extravagance aisée ;Distingua le naïf‖ du plat et du bouffon ;Et laissa la province‖ admirer le Typhon.Que ce style, jamais,‖ ne souille votre ouvrage.Imitons de Marot‖ l’élégant badinage,Et laissons le Burlesque‖ aux plaisants du Pont-Neuf.Mais n’allez point aussi,‖ sur les pas de Brébeuf,Même en une Pharsale,‖ entasser sur les rives,« De morts et de mourants‖ cent montagnes plaintives. »Prenez mieux votre ton.‖ Soyez simple avec art,Sublime sans orgueil,‖ agréable sans fard.N’offrez rien au lecteur‖ que ce qui peut lui plaire.Ayez pour la cadence‖ une oreille sévère :Que toujours, dans vos vers,‖ le sens, coupant les mots,Suspende l’hémistiche,‖ en marque le repos.Gardez qu’une voyelle,‖ à courir trop hâtée,Ne soit d’une voyelle‖ en son chemin heurtée.Il est un heureux choix‖ de mots harmonieux :Fuyez des mauvais sons‖ le concours odieux ;Le vers le mieux rempli,‖ la plus noble penséeNe peut plaire à l’esprit,‖ quand l’oreille est blessée.Durant les premiers ans‖ du Parnasse françois,Le caprice tout seul‖ faisait toutes les lois.La rime, au bout des mots‖ assemblés sans mesure,Tenait lieu d’ornements,‖ de nombre, et de césure.Villon sut le premier,‖ dans ces siècles grossiers,Débrouiller l’art confus‖ de nos vieux romanciers.Marot, bientôt après,‖ fit fleurir les ballades,Tourna des triolets,‖ rima des mascarades,A des refrains réglés‖ asservit les rondeaux,Et montra pour rimer‖ des chemins tout nouveaux.Ronsard, qui le suivit,‖ par une autre méthodeRéglant tout, brouilla tout,‖ fit un art à sa mode ;Et toutefois longtemps‖ eut un heureux destin.Mais sa Muse, en français‖ parlant grec et latin,Vit, dans l’âge suivant,‖ par un retour grotesque,Tomber de ses grands mots‖ le faste pédantesque.Ce poète orgueilleux,‖ trébuché de si haut,Rendit plus retenus‖ Desportes et Rertaut.Enfin Malherbe vint,‖ et, le premier en France,Fit sentir dans les vers‖ une juste cadence ;D’un mot mis en sa place‖ enseigna le pouvoir ;Et réduisit la Muse‖ aux règles du devoir.Par ce sage écrivain‖ la langue réparéeN’offrit plus rien de rude‖ à l’oreille épurée ;Les stances avec grâce‖ apprirent à tomber ;Et le vers sur le vers‖ n’osa plus enjamber.Tout reconnut ses lois ;‖ et ce guide fidèleAux auteurs de ce temps‖ sert encor de modèle.Marchez donc sur ses pas ;‖ aimez sa pureté ;Et de son tour heureux‖ imitez la clarté.Si le sens de vos vers‖ tarde à se faire entendre,Mon esprit aussitôt‖ commence à se détendre,Et, de vos vains discours‖ prompt à se détacher,Ne suit point un auteur‖ qu’il faut toujours chercher.Il est certains esprits,‖ dont les sombres penséesSont d’un nuage épais‖ toujours embarrassées :Le jour de la raison‖ ne le saurait percer.Avant donc que d’écrire,‖ apprenez à penser :Selon que notre idée‖ est plus ou moins obscure,L’expression la suit,‖ ou moins nette, ou plus pure ;Ce que l’on conçoit bien‖ s’énonce clairement,Et les mots pour le dire‖ arrivent aisément.Surtout qu’en vos écrits‖ la langue révéréeDans vos plus grands excès‖ vous soit toujours sacrée.En vain, vous me frappez‖ d’un son mélodieux,Si le terme est impropre,‖ ou le tour vicieux.Mon esprit n’admet point‖ un pompeux barbarisme,Ni d’un vers ampoulé‖ l’orgueilleux solécisme.Sans la langue, en un mot,‖ l’auteur le plus divin,Est toujours, quoi qu’il fasse,‖ un méchant écrivain.Travaillez à loisir,‖ quelque ordre qui vous presse,Et ne vous piquez point‖ d’une folle vitesse :Un style si rapide,‖ et qui court en rimant,Marque moins trop d’esprit,‖ que peu de jugement.J’aime mieux un ruisseau,‖ qui, sur la molle arène,Dans un pré plein de fleurs‖ lentement se promène,Qu’un torrent débordé,‖ qui, d’un cours orageux,Roule, plein de gravier,‖ sur un terrain fangeux.Hâtez-vous lentement ;‖ et, sans perdre courage,Vingt fois sur le métier‖ remettez votre ouvrage ;Polissez-le sans cesse‖ et le repolissez ;Ajoutez, quelquefois,‖ et souvent effacez.C’est peu, qu’en un ouvrage‖ où les fautes fourmillent,Des traits d’esprit, semés‖ de temps en temps, pétillent :Il faut que chaque chose‖ y soit mise en son lieu ;Que le début, la fin,‖ répondent au milieu ;Que d’un art délicat‖ les pièces assortiesN’y forment qu’un seul tout‖ de diverses parties ;Que jamais du sujet‖ le discours s’écartantN’aille chercher trop loin‖ quelque mot éclatant.Craignez-vous pour vos vers‖ la censure publique ?Soyez-vous à vous-même‖ un sévère critique.L’ignorance, toujours,‖ est prête à s’admirer.Faites-vous des amis‖ prompts à vous censurer :Qu’ils soient de vos écrits‖ les confidents sincères,Et de tous vos défauts‖ les zélés adversaires.Dépouillez, devant eux,‖ l’arrogance d’auteur.Mais, sachez de l’ami‖ discerner le flatteur :Tel vous semble applaudir,‖ qui vous raille et vous joue.Aimez qu’on vous conseille,‖ et non pas qu’on vous loue.Un flatteur, aussitôt,‖ cherche à se récrier :Chaque vers qu’il entend‖ le fait extasier ;Tout est charmant, divin ;‖ aucun mot ne le blesse ;Il trépigne de joie,‖ il pleure de tendresse ;Il vous comble partout‖ d’éloges fastueux…La vérité n’a point‖ cet air impétueux.Un sage ami, toujours‖ rigoureux, inflexible,Sur vos fautes jamais‖ ne vous laisse paisible ;Il ne pardonne point‖ les endroits négligés ;Il renvoie en leur lieu‖ les vers mal arrangés ;Il réprime des mots‖ l’ambitieuse emphase ;Ici, le sens le choque,‖ et plus loin, c’est la phrase ;Votre construction‖ semble un peu s’obscurcir ;Ce terme est équivoque,‖ il le faut éclaircir.C’est ainsi que vous parle‖ un ami véritable.Mais, souvent, sur ses vers‖ un auteur intraitable,A les protéger tous‖ se croit intéressé,Et d’abord prend en main‖ le droit de l’offensé.« De ce vers, direz-vous,‖ l’expression est basse.— Ah ! monsieur, pour ce vers‖ je vous demande grâce,Répondra-t-il d’abord.‖ — Ce mot me semble froid,Je le retrancherais.‖ — C’est le plus bel endroit !— Ce tour ne me plaît pas.‖ — Tout le monde l’admire. »Ainsi, toujours constant‖ à ne se point dédire,Qu’un mot dans son ouvrage‖ ait paru vous blesser,C’est un titre chez lui‖ pour ne point l’effacer.Cependant, à l’entendre,‖ il chérit la critique,Vous avez sur ses vers‖ un pouvoir despotique…Mais tout ce beau discours‖ dont il vient vous flatterN’est rien qu’un piège adroit‖ pour vous les réciter.Aussitôt il vous quitte ;‖ et, content de sa Muse,S’en va chercher ailleurs‖ quelque fat qu’il abuse ;Car souvent il en trouve…‖ Ainsi qu’en sots auteurs,Notre siècle est fertile‖ en sots admirateurs ;Et, sans ceux que fournit‖ la ville et la province,Il en est chez le duc,‖ il en est chez le prince.L’ouvrage le plus plat‖ a, chez les courtisans,De tout temps rencontré‖ de zélés partisans ;Et, pour finir enfin‖ par un trait de satire,Un sot trouve toujours‖ un plus sot qui l’admire.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 116((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 1 distique
- Mots à la rime
- a auteur / hauteur masculineb secrète / poète fémininea captif / rétif masculineb périlleuse / épineuse fémininea consumer / rimer masculineb amorces / forces fémininea excellents / talents masculineb flamme / l’épigramme fémininea exploits / bois masculineb s’aime / soi-même fémininea Faret / cabaret masculineb insolente / triomphante fémininea déserts / mers masculineb sublime / rime fémininea haïr / qu’obéir masculineb s’évertue / s’habitue fémininea fléchit / l’enrichit masculineb rebelle / elle fémininea écrits / prix masculineb insensée / pensée fémininea monstrueux / eux masculineb l’Italie / folie fémininea parvenir / tenir masculineb noie / voie fémininea objet / sujet masculineb face / terrasse fémininea corridor / d’or masculineb ovales / qu’astragales fémininea fin / jardin masculineb stérile / inutile fémininea rebutant / l’instant masculineb écrire / pire fémininea dur / obscur masculinea amours / discours masculineb uniforme / endorme fémininea ennuyer / psalmodier masculineb légère / sévère fémininea lecteurs / d’acheteurs masculineb bassesse / noblesse fémininea effronté / nouveauté masculineb triviales / halles fémininea frein / Tabarin masculineb provinces / princes fémininea approbateurs / lecteurs masculineb désabusée / aisée fémininea bouffon / Typhon masculineb ouvrage / badinage fémininea Pont-Neuf / Brébeuf masculineb rives / plaintives fémininea art / fard masculineb plaire / sévère fémininea mots / repos masculineb hâtée / heurtée fémininea harmonieux / odieux masculineb pensée / blessée fémininea françois / lois masculineb mesure / césure fémininea grossiers / romanciers masculineb ballades / mascarades fémininea rondeaux / nouveaux masculineb méthode / mode fémininea destin / latin masculineb grotesque / pédantesque fémininea haut / Rertaut masculineb France / cadence fémininea pouvoir / devoir masculineb réparée / épurée fémininea tomber / enjamber masculineb fidèle / modèle fémininea pureté / clarté masculineb entendre / détendre fémininea détacher / chercher masculineb pensées / embarrassées fémininea percer / penser masculineb obscure / pure fémininea clairement / aisément masculineb révérée / sacrée fémininea mélodieux / vicieux masculineb barbarisme / solécisme fémininea divin / écrivain masculineb presse / vitesse fémininea rimant / jugement masculineb arène / promène fémininea orageux / fangeux masculineb courage / ouvrage fémininea repolissez / effacez masculineb fourmillent / pétillent fémininea lieu / milieu masculineb assorties / parties fémininea s’écartant / éclatant masculineb publique / critique fémininea s’admirer / censurer masculineb sincères / adversaires fémininea d’auteur / flatteur masculineb joue / loue fémininea récrier / extasier masculineb blesse / tendresse fémininea fastueux / impétueux masculineb inflexible / paisible fémininea négligés / arrangés masculineb emphase / phrase fémininea s’obscurcir / éclaircir masculineb véritable / intraitable fémininea intéressé / l’offensé masculineb basse / grâce fémininea froid / endroit masculineb l’admire / dédire fémininea blesser / l’effacer masculineb critique / despotique fémininea flatter / réciter masculineb Muse / abuse fémininea auteurs / admirateurs masculineb province / prince fémininea courtisans / partisans masculineb satire / l’admire féminine
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
232 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, Paris, Hachette, 1889· numérisation gallica.bnf.fr· Sources