L’art poétique, 1674
Chant II
Telle qu’une bergère,‖ au plus beau jour de fête,De superbes rubis‖ ne charge point sa tête,Et, sans mêler à l’or‖ l’éclat des diamants,Cueille en un champ voisin‖ ses plus beaux ornements :Telle, aimable en son air,‖ mais humble dans son style,Doit éclater sans pompe‖ une élégante Idylle.Son tour, simple et naïf,‖ n’a rien de fastueux,Et n’aime point l’orgueil‖ d’un vers présomptueux ;Il faut que sa douceur‖ flatte, chatouille, éveille,Et, jamais, de grands mots‖ n’épouvante l’oreille.Mais, souvent, dans ce style,‖ un rimeur aux abois,Jette là, de dépit,‖ la flûte et le hautbois,Et, follement pompeux,‖ dans sa verve indiscrète,Au milieu d’une églogue‖ entonne la trompette :De peur de l’écouter,‖ Pan fuit dans les roseaux ;Et les Nymphes, d’effroi,‖ se cachent sous les eaux.Au contraire, cet autre,‖ abject en son langage,Fait parler ses bergers‖ comme on parle au village.Ses vers plats et grossiers,‖ dépouillés d’agrément,Toujours baisent la terre,‖ et rampent tristement.On dirait que Ronsard,‖ sur ses pipeaux rustiques,Vient encor fredonner‖ ses idylles gothiques,Et changer, sans respect‖ de l’oreille et du son,Lycidas en Pierrot,‖ et Philis en Toinon.Entre ces deux excès‖ la route est difficile.Suivez, pour la trouver,‖ Théocrite et Virgile :Que leurs tendres écrits,‖ par les Grâces dictés,Ne quittent point vos mains,‖ jour et nuit feuilletés.Seuls, dans leurs doctes vers,‖ ils pourront vous apprendrePar quel art, sans bassesse‖ un auteur peut descendre ;Chanter Flore, les champs,‖ Pomone, les vergers ;Au combat de la flûte‖ animer deux bergers ;Des plaisirs de l’amour‖ vanter la douce amorce ;Changer Narcisse en fleur,‖ couvrir Daphné d’écorce,Et par quel art encor‖ l’églogue, quelquefois,Rend dignes d’un consul‖ la campagne et les bois.Telle est de ce poème,‖ et la force, et la grâce.D’un ton un peu plus haut,‖ mais pourtant sans audace,La plaintive Élégie’, ‖en longs habits de deuil,Sait, les cheveux épars,‖ gémir sur un cercueil ;Elle peint des amants‖ la joie et la tristesse ;Flatte, menace, irrite,‖ apaise une maîtresse.Mais, pour bien exprimer‖ ces caprices heureux,C’est peu d’être poète,‖ il faut être amoureux.Je hais ces vains auteurs,‖ dont la Muse forcéeM’entretient de ses feux,‖ toujours froide et glacée ;Qui s’affligent par art ;‖ et, fous de sens rassis,S’érigent pour rimer‖ en amoureux transis.Leurs transports les plus doux‖ ne sont que phrases vaines :Ils ne savent jamais‖ que se charger de chaînes ;Que bénir leur martyre,‖ adorer leur prison ;Et faire quereller‖ les sens et la raison.Ce n’était pas jadis‖ sur ce ton ridiculeQu’Amour dictait les vers‖ que soupirait Tibulle ;Ou que, du tendre Ovide‖ animant les doux sons,Il donnait de son art‖ les charmantes leçons :Il faut que le cœur seul‖ parle dans l’élégie.L’Ode, avec plus d’éclat‖ et non moins d’énergie,Élevant jusqu’au ciel‖ son vol ambitieux,Entretient dans ses vers‖ commerce avec les dieux ;Aux athlètes dans Pise‖ elle ouvre la barrière ;Chante un vainqueur poudreux‖ au bout de la carrière ;Mène Achille sanglant‖ aux bords du Simoïs ;Ou fait fléchir l’Escaut‖ sous le joug de Louis.Tantôt, comme une abeille‖ ardente à son ouvrage,Elle s’en va de fleurs‖ dépouiller le rivage :Elle peint les festins,‖ les danses et les ris ;Vante un baiser cueilli‖ sur les lèvres d’Iris,« Qui mollement résiste,‖ et par un doux caprice,Quelquefois le refuse,‖ afin qu’on le ravisse. »Son style impétueux‖ souvent marche au hasard :Chez elle, un beau désordre‖ est un effet de l’art.Loin ces rimeurs craintifs,‖ dont l’esprit flegmatiqueGarde dans ses fureurs‖ un ordre didactique ;Qui, chantant d’un héros‖ les progrès éclatants,Maigres historiens,‖ suivront l’ordre des temps !Ils n’osent un moment‖ perdre un sujet de vue ;Pour prendre Dôle, il faut‖ que Lille soit rendue ;Et que leur vers, exact‖ ainsi que Mézerai,Ait déjà fait tomber‖ les remparts de Courtrai.Apollon de son feu‖ leur fut toujours avare.On dit, à ce propos,‖ qu’un jour, ce dieu bizarre,Voulant pousser à bout‖ tous les rimeurs françois,Inventa du Sonnet‖ les rigoureuses lois :Voulut qu’en deux quatrains,‖ de mesure pareille,La rime, avec deux sons,‖ frappât huit fois l’oreille ;Et qu’ensuite six vers,‖ artistement rangés,Fussent en deux tercets‖ par le sens partagés.Surtout, de ce poème‖ il bannit la licence ;Lui-même en mesura‖ le nombre et la cadence ;Défendit qu’un vers faible‖ y pût jamais entrer,Ni qu’un mot déjà mis‖ osât s’y remontrer.Du reste, il l’enrichit‖ d’une beauté suprême :Un sonnet sans défaut‖ vaut seul un long poème.Mais, en vain mille auteurs‖ y pensent arriver,Et cet heureux phénix‖ est encore à trouver.A peine, dans Gombauld,‖ Maynard, et Malleville,En peut-on admirer‖ deux ou trois entre mille ;Le reste, aussi peu lu‖ que ceux de Pelletier,N’a fait de chez Sercy‖ qu’un saut chez l’épicier.Pour enfermer son sens‖ dans la borne prescrite,La mesure est toujours‖ trop longue ou trop petite.L’Épigramme, plus libre‖ en son tour plus, borné,N’est souvent qu’un bon mot‖ de deux rimes orné.Jadis, de nos auteurs‖ les pointes ignoréesFurent de l’Italie‖ en nos vers attirées.Le vulgaire, ébloui‖ de leur faux agrément,A ce nouvel appât‖ courut avidement.La faveur du public‖ excitant leur audace,Leur nombre impétueux‖ inonda le Parnasse.Le madrigal d’abord‖ en fut enveloppé ;Le sonnet orgueilleux‖ lui-même en fut frappé ;La tragédie en fit‖ ses plus chères délices ;L’élégie en orna‖ ses douloureux caprices :Un héros sur la scène‖ eut soin de s’en parer ;Et, sans pointe, un amant‖ n’osa plus soupirer.On vit tous les bergers,‖ dans leurs plaintes nouvelles,Fidèles à la pointe‖ encor plus qu’à leurs belles ;Chaque mot eut toujours‖ deux visages divers ;La prose la reçut‖ aussi bien que les vers ;L’avocat au palais‖ en hérissa son style ;Et le docteur en chaire‖ en sema l’Évangile.La raison outragée‖ enfin ouvrit les yeux ;La chassa pour jamais‖ des discours sérieux ;Et, dans tous ces écrits‖ la déclarant infâme,Par grâce, lui laissa‖ l’entrée en l’épigramme,Pourvu que sa finesse,‖ éclatant à propos,Roulât sur la pensée,‖ et non pas sur les mots.Ainsi de toutes parts‖ les désordres cessèrent.Toutefois, à la Cour,‖ les turlupins restèrent,Insipides plaisants,‖ bouffons infortunés,D’un jeu de mots grossier‖ partisans surannés.Ce n’est pas quelquefois‖ qu’une Muse un peu fine,Sur un mot, en passant,‖ ne joue et ne badine,Et d’un sens détourné‖ n’abuse avec succès ;Mais, fuyez sur ce point‖ un ridicule excès ;Et n’allez point toujours‖ d’une pointe frivoleAiguiser par la queue‖ une épigramme folle.Tout poème est brillant‖ de sa propre beauté.Le Rondeau, né gaulois,‖ a la naïveté.La Ballade, asservie‖ à ses vieilles maximes,Souvent doit tout son lustre‖ au caprice des rimes.Le Madrigal, plus simple‖ et plus noble en son tour,Respire la douceur,‖ la tendresse, et l’amour.L’ardeur de se montrer,‖ et non pas de médire,Arma la Vérité‖ du vers de la Satire.Lucile le premier‖ osa la faire voir ;Aux vices des Romains‖ présenta le miroir ;Vengea l’humble vertu‖ de la richesse altière ;Et l’honnête homme à pied‖ du faquin en litière.Horace, à cette aigreur,‖ mêla son enjouement :On ne fut plus ni fat‖ ni sot impunément ;Et malheur à tout nom,‖ qui, propre à la censure,Put entrer dans un vers‖ sans rompre la mesure !Perse, en ses vers obscurs,‖ mais serrés et pressants,Affecta d’enfermer‖ moins de mots que de sens.Juvénal, élevé‖ dans les cris de l’école,Poussa jusqu’à l’excès‖ sa mordante hyperbole.Ses ouvrages, tout pleins‖ d’affreuses vérités,Étincellent pourtant‖ de sublimes beautés :Soit que, sur un écrit‖ arrivé de Caprée,Il brise de Séjan‖ la statue adorée ;Soit qu’il fasse au conseil‖ courir les sénateurs,D’un tyran soupçonneux‖ pâles adulateurs ;Ou que, poussant à bout‖ la luxure latine,Aux portefaix de Rome‖ il vende Messaline.Ses écrits pleins de feu‖ partout brillent aux yeux.De ces maîtres savants‖ disciple ingénieux,Regnier seul parmi nous‖ formé sur leur modèle,Dans son vieux style encore‖ a des grâces nouvelles.Heureux, si ses discours,‖ craints du chaste lecteur,Ne se sentaient des lieux‖ où fréquentait l’auteur ;Et si, du son hardi‖ de ses rimes cyniques,Il n’alarmait souvent‖ les oreilles pudiques !Le latin dans les mots‖ brave l’honnêteté,Mais le lecteur français‖ veut être respecté.Du moindre sens impur‖ la liberté l’outrage,Si la pudeur des mots‖ n’en adoucit l’image.Je veux dans la satire‖ un esprit de candeur,Et fuis un effronté‖ qui prêche la pudeur.D’un trait de ce poème‖ en bons mots si fertile,Le Français, né malin,‖ forma le vaudeville,Agréable indiscret,‖ qui, conduit par le chant,Passe de bouche en bouche,‖ et s’accroît en marchant.La liberté française‖ en ses vers se déploie :Cet enfant du plaisir‖ veut naître dans la joie.Toutefois, n’allez pas,‖ goguenard dangereux,Faire Dieu le sujet‖ d’un badinage affreuxA la fin tous ces jeux,‖ que l’athéisme élève,Conduisent tristement‖ le plaisant à la Grève.Il faut, même en chansons,‖ du bon sens et de l’art :Mais, pourtant, on a vu‖ le vin et le hasardInspirer quelquefois‖ une Muse grossière,Et fournir, sans génie,‖ un couplet à Linière.Mais, pour un vain bonheur‖ qui vous a fait rimer,Gardez qu’un sot orgueil‖ ne vous vienne enfumer.Souvent, l’auteur altier‖ de quelque chansonnetteAu même instant prend droit‖ de se croire poète :Il ne dormira plus‖ qu’il n’ait fait un sonnet ;Il met tous les matins‖ six impromptus au net ;Encore est-ce un miracle,‖ en ses vagues furies,Si bientôt, imprimant‖ ses sottes rêveries,Il ne se fait graver‖ au-devant du recueil,Couronné de lauriers‖ par la main de Nanteuil.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 102((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 1 distique
- Mots à la rime
- a fête / tête féminine, classiqueb diamants / ornements masculine, classiquea style / Idylle féminine, classiqueb fastueux / présomptueux masculine, classiquea éveille / l’oreille féminine, classiqueb abois / hautbois masculine, classiquea indiscrète / trompette féminine, classiqueb roseaux / eaux masculine, classiquea langage / village féminine, classiqueb d’agrément / tristement masculine, classiquea rustiques / gothiques féminine, classiqueb son / Toinon masculine, classiquea difficile / Virgile féminine, classiqueb dictés / feuilletés masculine, classiquea apprendre / descendre féminine, classiqueb vergers / bergers masculine, classiquea amorce / d’écorce féminine, classiqueb quelquefois / bois masculine, classiquea grâce / audace féminine, classiqueb deuil / cercueil masculine, classiquea tristesse / maîtresse féminine, classiqueb heureux / amoureux masculine, classiquea forcée / glacée féminine, classiqueb rassis / transis masculine, classiquea vaines / chaînes féminine, classiqueb prison / raison masculine, classiquea ridicule / Tibulle féminine, classiqueb sons / leçons masculine, classiquea l’élégie / d’énergie féminine, classiqueb ambitieux / dieux masculine, classiquea barrière / carrière féminine, classiqueb Simoïs / Louis masculine, classiquea ouvrage / rivage féminine, classiqueb ris / d’Iris masculine, classiquea caprice / ravisse féminine, classiqueb hasard / l’art masculine, classiquea flegmatique / didactique féminine, classiqueb éclatants / temps masculine, classiquea vue / rendue féminine, classiqueb Mézerai / Courtrai masculine, classiquea avare / bizarre féminine, classiqueb françois / lois masculine, classiquea pareille / l’oreille féminine, classiqueb rangés / partagés masculine, classiquea licence / cadence féminine, classiqueb entrer / remontrer masculine, classiquea suprême / poème féminine, classiqueb arriver / trouver masculine, classiquea Malleville / mille féminine, classiqueb Pelletier / l’épicier masculine, classiquea prescrite / petite féminine, classiqueb borné / orné masculine, classiquea ignorées / attirées féminine, classiqueb agrément / avidement masculine, classiquea audace / Parnasse féminine, classiqueb enveloppé / frappé masculine, classiquea délices / caprices féminine, classiqueb parer / soupirer masculine, classiquea nouvelles / belles féminine, classiqueb divers / vers masculine, classiquea style / l’Évangile féminine, classiqueb yeux / sérieux masculine, classiquea infâme / l’épigramme féminine, classiqueb propos / mots masculine, classiquea cessèrent / restèrent féminine, classiqueb infortunés / surannés masculine, classiquea fine / badine féminine, classiqueb succès / excès masculine, classiquea frivole / folle féminine, classiqueb beauté / naïveté masculine, classiquea maximes / rimes féminine, classiqueb tour / l’amour masculine, classiquea médire / Satire féminine, classiqueb voir / miroir masculine, classiquea altière / litière féminine, classiqueb enjouement / impunément masculine, classiquea censure / mesure féminine, classiqueb pressants / sens masculine, classiquea l’école / hyperbole féminine, classiqueb vérités / beautés masculine, classiquea Caprée / adorée féminine, classiqueb sénateurs / adulateurs masculine, classiquea latine / Messaline féminine, classiqueb yeux / ingénieux masculine, classiquea modèle / nouvelles féminine, non classiqueb lecteur / l’auteur masculine, classiquea cyniques / pudiques féminine, classiqueb l’honnêteté / respecté masculine, classiquea l’outrage / l’image féminine, classiqueb candeur / pudeur masculine, classiquea fertile / vaudeville féminine, classiqueb chant / marchant masculine, classiquea déploie / joie féminine, classiqueb dangereux / affreux masculine, classiquea élève / Grève féminine, classiqueb l’art / hasard masculine, classiquea grossière / Linière féminine, classiqueb rimer / enfumer masculine, classiquea chansonnette / poète féminine, classiqueb sonnet / net masculine, classiquea furies / rêveries féminine, classiqueb recueil / Nanteuil masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
204 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, Paris, Hachette, 1889· numérisation gallica.bnf.fr· Sources