Le lutrin, 1674‑1683
Chant Ii
Cependant, cet oiseau‖ qui prône les merveilles ;Ce monstre, composé‖ de bouches et d’oreilles,Qui, sans cesse volant‖ de climats en climats,Dit partout ce qu’il sait‖ et ce qu’il ne sait pas ;La Renommée enfin,‖ cette prompte courrière,Va d’un mortel effroi‖ glacer la perruquière,Lui dit que son époux,‖ d’un faux zèle conduit,Pour placer un lutrin‖ doit veiller cette nuitA ce triste récit,‖ tremblante, désolée,Elle accourt, l’œil en feu,‖ la tête échevelée,Et, trop sûre d’un mal‖ qu’on pense lui celer :« Oses-tu bien encor,‖ traître, dissimuler ?Dit-elle ; et ni la foi‖ que ta main m’a donnée,Ni nos embrassements‖ qu’a suivis l’hyménée,Ni ton épouse enfin‖ toute prête à périr,Ne sauraient donc t’ôter‖ cette ardeur de courir !Perfide ! si du moins,‖ à ton devoir fidèle,Tu veillais pour orner‖ quelque tête nouvelle,L’espoir d’un juste gain,‖ consolant ma langueur,Pourrait de ton absence‖ adoucir la longueur.Mais quel zèle indiscret,‖ quelle aveugle entrepriseArme aujourd’hui ton bras‖ en faveur d’une église ?Où vas-tu, cher époux ?‖ Est-ce que tu me fuis ?As-tu donc oublié‖ tant de si douces nuits ?Quoi ! d’un œil sans pitié‖ vois-tu couler mes larmes ?Au nom de nos baisers‖ jadis si pleins de charmes,Si mon cœur, de tout temps‖ facile à tes désirs,N’a jamais d’un moment‖ différé tes plaisirs ;Si, pour te prodiguer‖ mes plus tendres caresses,Je n’ai point exigé‖ ni serments, ni promesses ;Si toi seul à mon lit‖ enfin eus toujours part,Diffère au moins d’un jour‖ ce funeste départ. »En achevant ces mots,‖ cette amante enflamméeSur un placet voisin‖ tombe demi-pâmée.Son époux s’en émeut,‖ et son cœur éperduEntre deux passions‖ demeure suspendu ;Mais enfin, rappelant‖ son audace première :« Ma femme, lui dit-il‖ d’une voix douce et fière,Je ne veux point nier‖ les solides bienfaitsDont ton amour prodigue‖ a comblé mes souhaits ;Et, le Rhin, de ses flots‖ ira grossir la LoireAvant que tes faveurs‖ sortent de ma mémoire.Mais ne présume pas,‖ qu’en te donnant ma foiL’hymen m’ait pour jamais‖ asservi sous ta loi.Si le ciel en mes mains‖ eût mis ma destinée,Nous aurions fui tous deux‖ le joug de l’hyménée,Et, sans nous opposer‖ ces devoirs prétendus,Nous goûterions encor‖ des plaisirs défendus.Cesse donc à mes yeux‖ d’étaler un vain titre ;Ne m’ôte pas l’honneur‖ d’élever un pupitre ;Et toi-même, donnant‖ un frein à tes désirs,Raffermis ma vertu‖ qu’ébranlent tes soupirs.Que te dirai-je enfin ?‖ c’est le ciel qui m’appelle.Une église, un prélat‖ m’engage en sa querelle.Il faut partir : j’y cours.‖ Dissipe tes douleurs,Et ne me trouble plus‖ par ces indignes pleurs. »Il la quitte à ces mots.‖ Son amante effaréeDemeure le teint pâle,‖ et la vue égarée ;La force l’abandonne ;‖ et sa bouche, trois fois,Voulant le rappeler,‖ ne trouve plus de voix.Elle fuit ; et, de pleurs‖ inondant son visage,Seule pour s’enfermer‖ vole au cinquième étage ;Mais, d’un bouge prochain‖ accourant à ce bruit,Sa servante Alison‖ la rattrape et la suit.Les ombres cependant,‖ sur la ville épandues,Du faîte des maisons‖ descendent dans les rues ;Le souper hors du chœur‖ chasse les chapelains,Et de chantres buvants‖ les cabarets sont pleins.Le redouté Brontin,‖ que son devoir éveille,Sort à l’instant, chargé‖ d’une triple bouteilleD’un vin, dont Gilotin,‖ qui savait tout prévoir,Au sortir du conseil‖ eut soin de le pourvoir.L’odeur d’un jus si doux‖ lui rend le faix moins rude.Il est bientôt suivi‖ du sacristain Boirude,Et tous deux, de ce pas,‖ s’en vont avec chaleurDu trop lent perruquier‖ réveiller la valeur.« Partons, lui dit Brontin :‖ déjà le jour plus sombre,Dans les eaux s’éteignant,‖ va faire place à l’ombre.D’où vient ce noir chagrin‖ que je lis dans tes yeux ?Quoi ! le pardon sonnant‖ te retrouve en ces lieux !Où donc est ce grand cœur‖ dont tantôt l’allégresseSemblait du jour trop long‖ accuser la paresse ?Marche ; et suis-nous du moins‖ où l’honneur nous attend. »Le perruquier, honteux,‖ rougit en l’écoutant.Aussitôt, de longs clous‖ il prend une poignée ;Sur son épaule il charge‖ une lourde coignée ;Et derrière son dos,‖ qui tremble sous le poids,Il attache une scie‖ en forme de carquois.Il sort au même instant ;‖ il se met à leur tête ;A suivre ce grand chef‖ l’un et l’autre s’apprête ;Leur cœur semble allumé‖ d’un zèle tout nouveau ;Brontin tient un maillet,‖ et Boirude un marteau.La lune, qui du ciel‖ voit leur démarche altière,Retire en leur faveur‖ sa paisible lumière ;La Discorde en sourit,‖ et, les suivant des yeux,De joie, en les voyant,‖ pousse un cri dans les cieux.L’air, qui gémit du cri‖ de l’horrible Déesse,Va jusque dans Cîteaux‖ réveiller la Mollesse.C’est là qu’en un dortoir‖ elle fait son séjour ;Les Plaisirs nonchalants‖ folâtrent à l’entour :L’un pétrit dans un coin‖ l’embonpoint des chanoines ;L’autre, broie en riant‖ le vermillon des moines ;La Volupté la sert‖ avec des yeux dévots ;Et toujours le Sommeil‖ lui verse des pavots.Ce soir, plus que jamais,‖ en vain il les redouble ;La Mollesse, à ce bruit,‖ se réveille, se trouble,Quand la Nuit, qui déjà‖ va tout envelopper,D’un funeste récit‖ vient encor la frapper ;Lui conte du prélat‖ l’entreprise nouvelle :Aux pieds des murs sacrés‖ d’une sainte Chapelle,Elle a vu trois guerriers,‖ ennemis de la paix,Marcher à la faveur‖ de ses voiles épais ;La discorde en ces lieux‖ menace de s’accroître ;Demain, avec l’aurore,‖ un lutrin va paroître,Qui doit y soulever‖ un peuple de mutins.Ainsi le Ciel l’écrit‖ au livre des Destins.A ce triste discours,‖ qu’un long soupir achève,La Mollesse, en pleurant,‖ sur un bras se relève ;Ouvre un œil languissant ;‖ et, d’une faible voix,Laisse tomber ces mots,‖ qu’elle interrompt vingt fois :« O Nuit ! que m’as-tu dit ?‖ quel Démon sur la terreSouffle dans tous les cœurs‖ la fatigue et la guerre ?Hélas ! qu’est devenu‖ ce temps, cet heureux temps,Où les rois s’honoraient‖ du nom de fainéants ;S’endormaient sur le trône ;‖ et, me servant sans honte,Laissaient leur sceptre aux mains‖ ou d’un maire ou d’un comte ?Aucun soin n’approchait‖ de leur paisible Cour ;On reposait la nuit,‖ on dormait tout le jour.Seulement, au printemps,‖ quand Flore dans les plainesFaisait taire des vents‖ les bruyantes haleines,Quatre bœufs attelés,‖ d’un pas tranquille et lent,Promenaient dans Paris‖ le monarque indolent.Ce doux siècle n’est plus.‖ Le Ciel impitoyableA placé sur leur trône‖ un prince infatigable.Il brave mes douceurs,‖ il est sourd à ma voix.Tous les jours, il m’éveille‖ au bruit de ses exploits.Rien ne peut arrêter‖ sa vigilante audace.L’été n’a point de feux,‖ l’hiver n’a point de glace :J’entends à son seul nom‖ tous mes sujets frémir.En vain, deux fois, la Paix‖ a voulu l’endormir :Loin de moi, son courage,‖ entraîné par la gloire,Ne se plaît qu’à courir‖ de victoire en victoire.Je me fatiguerais‖ à te tracer le coursDes outrages cruels‖ qu’il me fait tous les jours.Je croyais, loin des lieux‖ d’où ce prince m’exile,Que l’Église du moins‖ m’assurait un asile :Mais, en vain, j’espérais‖ y régner sans effroi ;Moines, abbés, prieurs,‖ tout s’arme contre moi.Par mon exil honteux‖ la Trappe est ennoblie ;J’ai vu dans Saint-Denis‖ la réforme établie ;Le Carme, le Feuillant‖ s’endurcit aux travaux ;Et la règle déjà‖ se remet dans Clairvaux.Cîteaux dormait encore,‖ et la Sainte-ChapelleConservait du vieux temps‖ l’oisiveté fidèle ;Et voici qu’un lutrin,‖ prêt à tout renverser,D’un séjour si chéri‖ vient encor me chasser !O toi ! de mon repos‖ compagne aimable et sombre,A de si noirs forfaits‖ prêteras-tu ton ombre ?Ah ! Nuit, si tant de fois,‖ dans les bras de l’amour,Je t’admis aux plaisirs‖ que je cachais au Jour,Du moins ne permets pas »‖ La Mollesse oppressée,Dans sa bouche, à ce mot,‖ sent sa langue glacée,Et, lasse de parler,‖ succombant sous l’effort,Soupire, étend les bras,‖ ferme l’œil, et s’endort.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 82((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 1 distique
- Mots à la rime
- a merveilles / d’oreilles féminine, classiqueb climats / pas masculine, classiquea courrière / perruquière féminine, classiqueb conduit / nuit masculine, classiquea désolée / échevelée féminine, classiqueb celer / dissimuler masculine, classiquea donnée / l’hyménée féminine, classiqueb périr / courir masculine, classiquea fidèle / nouvelle féminine, classiqueb langueur / longueur masculine, classiquea entreprise / église féminine, classiqueb fuis / nuits masculine, classiquea larmes / charmes féminine, classiqueb désirs / plaisirs masculine, classiquea caresses / promesses féminine, classiqueb part / départ masculine, classiquea enflammée / demi-pâmée féminine, classiqueb éperdu / suspendu masculine, classiquea première / fière féminine, classiqueb bienfaits / souhaits masculine, classiquea Loire / mémoire féminine, classiqueb foi / loi masculine, classiquea destinée / l’hyménée féminine, classiqueb prétendus / défendus masculine, classiquea titre / pupitre féminine, classiqueb désirs / soupirs masculine, classiquea m’appelle / querelle féminine, classiqueb douleurs / pleurs masculine, classiquea effarée / égarée féminine, classiqueb fois / voix masculine, classiquea visage / étage féminine, classiqueb bruit / suit masculine, classiquea épandues / rues féminine, classiqueb chapelains / pleins masculine, classiquea éveille / bouteille féminine, classiqueb prévoir / pourvoir masculine, classiquea rude / Boirude féminine, classiqueb chaleur / valeur masculine, classiquea sombre / l’ombre féminine, classiqueb yeux / lieux masculine, classiquea l’allégresse / paresse féminine, classiqueb attend / l’écoutant masculine, classiquea poignée / coignée féminine, classiqueb poids / carquois masculine, classiquea tête / s’apprête féminine, classiqueb nouveau / marteau masculine, classiquea altière / lumière féminine, classiqueb yeux / cieux masculine, classiquea Déesse / Mollesse féminine, classiqueb séjour / l’entour masculine, classiquea chanoines / moines féminine, classiqueb dévots / pavots masculine, classiquea redouble / trouble féminine, classiqueb envelopper / frapper masculine, classiquea nouvelle / Chapelle féminine, classiqueb paix / épais masculine, classiquea s’accroître / paroître féminine, classiqueb mutins / Destins masculine, classiquea achève / relève féminine, classiqueb voix / fois masculine, classiquea terre / guerre féminine, classiqueb temps / fainéants masculine, classiquea honte / comte féminine, classiqueb Cour / jour masculine, classiquea plaines / haleines féminine, classiqueb lent / indolent masculine, classiquea impitoyable / infatigable féminine, classiqueb voix / exploits masculine, classiquea audace / glace féminine, classiqueb frémir / l’endormir masculine, classiquea gloire / victoire féminine, classiqueb cours / jours masculine, classiquea m’exile / asile féminine, classiqueb effroi / moi masculine, classiquea ennoblie / établie féminine, classiqueb travaux / Clairvaux masculine, classiquea Sainte-Chapelle / fidèle féminine, classiqueb renverser / chasser masculine, classiquea sombre / ombre féminine, classiqueb l’amour / Jour masculine, classiquea oppressée / glacée féminine, classiqueb l’effort / s’endort masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
164 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, Paris, Hachette, 1889· numérisation gallica.bnf.fr· Sources